Commentfaire pour mettre une poire dans une bouteille ? Choisissez un fruit portĂ© par une branche suffisamment longue pour entrer dans la bouteille et introduisez-le par le goulot. Fixez ensuite la bouteille dans l'arbre, tĂȘte en bas. Ăa c'est la partie la plus facile.
RĂ©servĂ© aux Tourisme Lâassociation Lys sans frontiĂšres vient de crĂ©er sa premiĂšre biĂšre Ă lâoccasion de ses 20 ans. Lâobjectif ? Faire parler du territoire et mettre en valeur les brasseries du secteur. Par PubliĂ© le 14/08/2022 ValĂ©rie Grimbert, directrice de Lys sans frontiĂšres, et Lucas Skrzypczak, brasseur et crĂ©ateur de la brasserie Chipchak, ont créé conjointement la biĂšre Lys is Love. Les biĂšres en Flandre ne manquent pas. Pourtant, lâassociation Lys sans frontiĂšres nâen avait encore jamais créé. Mais câest chose faite. Avec sa nouvelle et premiĂšre biĂšre, Lys is Love, ValĂ©rie Grimbert, la directrice, marque le coup... Article Cet article est rĂ©servĂ© aux abonnĂ©s. Je m'abonne DĂ©jĂ abonnĂ© ? Aujourd'hui 27° Demain 28°
Dessinezla bouteille. âą Dessinez la bouteille sans que le liquide en dessinant une forme ovale pour former la base de la bouteille. La base de la bouteille est ce qui permet Ă la bouteille debout sur une table ou une surface plane. âą Tracez une ligne depuis les deux cĂŽtĂ©s de la forme ovale. Elargir deux lignes jusqu'Ă environ 2 ou 3Les infusions de fruits sont une bonne option pour garder le corps hydratĂ©. Vous n'aimez pas l'eau toute seule ? Alors n'hĂ©sitez pas Ă prĂ©parer ces dĂ©licieuses prĂ©paration dâune infusion de fruits est lâune des meilleures alternatives pour augmenter la consommation dâeau. Comme beaucoup le savent, lâhydratation du corps est essentielle Ă la promotion du bien-ĂȘtre physique et mental. Câest pourquoi oil est souvent conseillĂ© de boire au moins 2 litres dâeau par problĂšme, câest que beaucoup de gens ont du mal Ă boire lâeau par eux-mĂȘmes. Souvent parce quâelle manque de goĂ»t ou quâelle nâest pas aussi attrayante que dâautres boissons. De ce fait, la prĂ©paration dâeaux Ă base de fruits est devenue une tendance, en particulier chez les promoteurs dâun mode de vie recettes pour prĂ©parer une infusion de fruitsUn autre avantage de la prĂ©paration dâune infusion de fruits Ă la maison est que nous pouvons Ă©largir les possibilitĂ©s et varier les saveurs. Ainsi, consommer de lâeau tout au long de la journĂ©e nâest pas ennuyeux et plus nutritif. Il ne faut pas oublier que les fruits sont pleins de vitamines, de minĂ©raux et dâantioxydants trĂšs bĂ©nĂ©fiques. Essayez-les !1. Infusion de framboises et de mentheLa premiĂšre infusion de fruits que nous recommandons est celle Ă base de framboises et de menthe. Ces ingrĂ©dients concentrent les antioxydants, les fibres et les minĂ©raux essentiels qui aident Ă garder votre corps en santĂ© et hydratĂ©. Si vous nâavez pas de framboises en main, vous pouvez les remplacer par des 1 tasse de framboises 200 g 2 tasses dâeau 500 ml Menthe au goĂ»t PrĂ©paration Dâabord, faites bouillir les tasses dâeau. Quand elles atteignent leur point dâĂ©bullition, ajoutez les framboises et la menthe et laisse ensuite le mĂ©lange reposer Ă tempĂ©rature ambiante. TransfĂ©rez la boisson dans un rĂ©cipient que vous placerez au rĂ©frigĂ©rateur. Consommez cette boisson fraĂźche 2 Ă 3 fois par jour. 2. Infusion dâoranges et de mĂ»res prĂ©parer une infusion de fruits nutritifsCette dĂ©licieuse infusion est idĂ©ale pour hydrater et renforcer le systĂšme immunitaire. Les oranges et les mĂ»res contiennent de la vitamine C, un nutriment essentiel pour renforcer les dĂ©fenses immunitaires. Cette boisson est Ă©galement trĂšs digeste grĂące Ă son mĂ©lange parfait dâeau et de 2 oranges 1 tasse de mĂ»res 200 g 2 tasses dâeau 500 ml PrĂ©paration Tout dâabord, coupez les oranges en plusieurs tranches et lavez les mĂ»res. Faites bouillir immĂ©diatement lâeau et ajoutez les fruits. Quand le mĂ©lange est tiĂšde, mettez-le au rĂ©frigĂ©rateur ou ajoutez-y de la glace. Buvez-en 2 Ă 3 fois par jour. 3. Infusion aux myrtilles et au citronEn plus dâĂȘtre rafraĂźchissante, la prĂ©paration de cette infusion de fruits vous aide Ă combattre les infections des voies urinaires et la mauvaise digestion. Ses antioxydants aident Ă lutter contre le stress oxydatif et renforcent les dĂ©fenses pour prĂ©venir lâattaque des virus et des 1 tasse de myrtilles 200 g 3 citrons 3 tasses dâeau 750 ml Glaçons au goĂ»t PrĂ©paration Lavez bien les myrtilles et mettez-les dans une cruche dâeau. Coupez ensuite les citrons en rondelles et ajoutez-les. Laissez reposer la boisson pendant au moins 2 heures pour intensifier sa saveur. AprĂšs ce temps, ajoutez des glaçons au goĂ»t et consommez. RĂ©partissez vos prises en 3 ou 4 portions par jour. 4. Comment prĂ©parer une infusion de fruits Ă lâorange et au kiwiLâinfusion dâagrumes Ă lâorange et au kiwi vous aidera Ă rester hydratĂ© tout en apportant un âplusâ de vitamine C Ă votre corps. Sa consommation rĂ©guliĂšre permet dâamĂ©liorer le fonctionnement des reins en stimulant lâĂ©limination des liquides retenus. De plus, elle est rassasiante et permet de rĂ©duire lâ 2 oranges 3 kiwis pelĂ©s 3 tasses dâeau 750 ml PrĂ©paration Tout dâabord, coupez les oranges en plusieurs tranches sans les peler. Ensuite, Ă©pluchez les kiwis et coupez-les Ă votre goĂ»t. Versez ensuite les ingrĂ©dients dans une cruche dâeau. Laissez reposer lâinfusion pendant 2 heures au rĂ©frigĂ©rateur. Buvez-en 3 Ă 4 fois par jour. 5. Infusion de pastĂšque et dâeau de cocoLa combinaison de pastĂšque et dâeau de coco est tout simplement rafraĂźchissante. Vous pouvez dĂ©guster cette infusion de fruits les jours dâĂ©tĂ© ou quand il fait trĂšs chaud. Bien sĂ»r, vous pouvez aussi le faire rĂ©guliĂšrement pour augmenter votre consommation de boissons 1 tasse de cubes de pastĂšque 200 g 3 tasses dâeau de coco 750 ml Le jus de 1/2 citron PrĂ©paration Tout dâabord, Ă©pluchez la pastĂšque et coupez-la en plusieurs cubes. Une fois que vous obtenez la quantitĂ© suggĂ©rĂ©e, ajoutez-les dans un pichet et couvrez-les dâeau de noix de coco. Laissez reposer environ 2 heures et ajoutez enfin le jus dâun demi-citron. Ajoutez des glaçons au goĂ»t et dĂ©guster. Maintenant que vous savez comment prĂ©parer une infusion de fruits, assurez-vous dâen apprĂ©cier les saveurs Ă la maison. Comme vous pouvez le constater, ce sont des recettes variĂ©es qui, entre autres choses, fournissent Ă votre corps des nutriments pourrait vous intĂ©resser ...Oncommence avec 3 conseils utiles avant, pendant et aprĂšs votre session de camping. Avant le dĂ©part : on pense Ă refroidir la glaciĂšre ou le sac isotherme en Ă©vitant de les laisser en plein soleil et en les conservant dans un endroit frais. Et surtout en prĂ©parant des pains ou sacs de glace quâon dispose quelques heures avant au fond.
Confitures, gelĂ©es, sirops, fruits confits⊠AprĂšs une abondante production de saison, on peut transformer ses fruits en dĂ©licieuses prĂ©parations sucrĂ©es. Le sucre Ă©tant un conservateur naturel, câest aussi un bon moyen de les conserver tout lâhiver. Le sucre, en grande quantitĂ©, limite le dĂ©veloppement des microorganismes. Il sublime et conserve aussi toute la saveur des fruits et lĂ©gumes prĂ©parĂ©s en confiture, gelĂ©e, sirop ou en les faisant confire. MĂȘme aprĂšs un an, une confiture de fraises bien prĂ©parĂ©e et bien conservĂ©e a toujours le goĂ»t de fraises. Par contre, toutes les prĂ©parations nĂ©cessitent de la chaleur et consomment donc de lâĂ©nergie. Pour ne pas abuser de ces gourmandises sucrĂ©es, on alterne avec d'autres mĂ©thodes de conservation. Sommaire Quel type de sucre utiliser ? Confitures et gelĂ©es Obtenir la bonne consistance Sirops de fruits Fruits confits Avec modĂ©ration - - - - - - - - - Quel type de sucre utiliser ? Il existe de nombreuses sortes de sucre. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, on utilise du sucre cristallisĂ© blanc, c'est-Ă -dire du sucre raffinĂ©. Mais on peut prĂ©fĂ©rer du sucre plus naturel, comme du sucre roux ou du sucre intĂ©gral rapadura, muscovadoâŠ. Il existe aussi des alternatives Ă indice glycĂ©mique plus bas que le sucre ordinaire, comme le sucre de coco ou de bouleau, voire du miel. Il faudra nĂ©anmoins adapter sa recette car les sucres possĂšdent chacun un goĂ»t propre. Par exemple, le sucre intĂ©gral a une saveur typique quâil communique aux prĂ©parations. un pouvoir sucrant. Celui du sucre de bouleau est 30 Ă 50% plus Ă©levĂ© que celui du sucre blanc ou roux Ă la cuisson. De plus, varier les quantitĂ©s de sucre peut jouer sur la durĂ©e de conservation. Certaines prĂ©parations se gardent moins longtemps si on diminue le pourcentage de glucide. Pour rendre le milieu hostile aux microorganismes, la teneur en sucre doit ĂȘtre de minimum 65% en fin de cuisson. Confitures et gelĂ©es On peut prĂ©parer des confitures et gelĂ©es Ă partir de nombreux fruits ou de lĂ©gumes fraises, framboises, cerises, groseilles, pommes, poires, oranges, tomates, rhubarbe, courgettes, kiwis, ananas, cassis, mĂ»res, sureau⊠La diffĂ©rence entre les deux prĂ©parations dĂ©pend de la composition on laisse les morceaux de fruits dans les confitures tandis quâon utilise uniquement le jus pour les gelĂ©es. Confiture ou gelĂ©e, le principe consiste Ă chauffer les fruits pour Ă©liminer une partie de leur eau. Le sucre se lie alors Ă lâeau restante, ce qui entrave la prolifĂ©ration des microorganismes. Recette pour une confiture de fraises Laver puis Ă©queuter 500 g de fraises. Couper les plus grosses en deux. Saupoudrer dâenviron 350 g de sucre roux. Couvrir et laisser macĂ©rer au frigo toute la nuit. StĂ©riliser les bocaux en les plongeant ouverts 10 minutes dans lâeau bouillante. On nâoublie pas de stĂ©riliser aussi le couvercle. Puis les laisser sĂ©cher sur un linge propre, ouverture vers le bas. RĂ©cupĂ©rer le jus sucrĂ© et le faire cuire avec le jus dâun citron et une petite dizaine de pĂ©pins de pommes pendant environ 5 minutes, jusquâĂ ce que le jus Ă©paississe. Retirer les pĂ©pins. Ajouter les fraises et laisser mijoter en remuant jusquâĂ bonne consistance. Pour tester la texture, verser quelques gouttes sur une assiette trĂšs froide placĂ©e au rĂ©frigĂ©rateur. Si les gouttes figent, câest prĂȘt. Enlever lâĂ©cume de la confiture puis verser dans les bocaux stĂ©rilisĂ©s et secs. Fermer et retourner les bocaux pendant minimum 10 minutes pour bien stĂ©riliser le tout. Ătiqueter les pots et les ranger dans un endroit sombre, sec et frais. Les confitures se conservent un an. Attention, si des petites bulles apparaissent dans les bocaux, la confiture est contaminĂ©e. Il faut la jeter. La recette se dĂ©cline en fonction des fruits utilisĂ©s. On rĂ©alise la majoritĂ© des confitures et gelĂ©es sans macĂ©ration. Certaines demandent plus de sucre, pas de pĂ©pins de pommes ou de jus de citron⊠Pour extraire le jus des fruits et rĂ©aliser des gelĂ©es, diffĂ©rentes solutions existent. On peut utiliser un extracteur ; faire chauffer Ă feu vif les fruits pour quâils Ă©clatent et puis en filtrer le jus ; cuire les fruits pauvres en eau comme les pommes et les coings dans de lâeau avant dâen rĂ©colter le jus. Obtenir la bonne consistance Parfois, câest le drame, la confiture ne prend » pas. Tout ça dĂ©pend de la teneur des fruits en pectine. Cette substance est un gĂ©lifiant naturel qui assure la bonne tenue des confitures et gelĂ©es. Les fruits acides comme les groseilles, les pommes, les coings ou le citron en contiennent naturellement une bonne quantitĂ©. Dâautres fruits en manquent, comme les fraises, les poires, la rhubarbe et les cerises. Les ananas et les kiwis en sont mĂȘme dĂ©pourvus. Ils ont alors besoin dâun petit coup de pouce pour faire de belles confitures et gelĂ©es. Pour obtenir une belle texture, on ajoute le jus dâun citron ; quelques Ă©pluchures et pĂ©pins de pommes ou de coings ficelĂ©s dans une gaze pour pouvoir les rĂ©cupĂ©rer ; de lâagar agar, un gĂ©lifiant Ă base dâalgues quâon trouve facilement en magasin bio ; ou du sucre gĂ©lifiant, pour autant quâil soit Ă base de pectine naturelle. Sirops de fruits Fraises, framboises, mĂ»res, groseilles, cassis, baies de sureau⊠se prĂȘtent bien aux sirops maison. Les rĂ©aliser est trĂšs simple MĂ©langer 1 kg de sucre et 1 kg de fruits Ă©crasĂ©s. Laisser macĂ©rer 24h au frigo. Porter Ă Ă©bullition puis laisser frĂ©mir pendant 5 minutes. Pendant ce temps, stĂ©riliser une bouteille en verre. On la plonge ouverte 10 minutes dans lâeau bouillante puis on la laisse sĂ©cher sur un linge propre, ouverture vers le bas. On nâoublie pas de stĂ©riliser aussi le couvercle. Filtrer le mĂ©lange Ă l'Ă©tamine et faire Ă nouveau bouillir le jus pendant 5 minutes. Retirer lâĂ©cume. Verser dans la bouteille puis fermer. Les sirops se conservent un an fermĂ©s et 4 mois au frigo aprĂšs ouverture. Ils sâutilisent dans des cocktails mais aussi sur des glaces, des fruits, du riz au lait, de la panna cotta⊠On peut aussi rĂ©aliser des fruits au sirop. On cuit alors les fruits dans un mĂ©lange fait de sucre et dâeau. Mais le moyen de conservation nâest plus le sucre seul, il est nĂ©cessaire de stĂ©riliser la prĂ©paration. Fruits confits RĂ©aliser des fruits confits est plus complexe. On utilise la mĂ©thode du confisage. Selon leur type, leur taille et leur teneur en eau, les fruits passent dans plusieurs bains dont la teneur en sucre augmente progressivement, jusquâĂ ce que le sucre remplace complĂštement lâeau des fruits. On trouve de nombreuses recettes de fruits confits sur internet. Comme cette recette dâorangettes. Avec modĂ©ration On tend Ă manger trop de sucre. LâOMS recommande de ramener lâapport en sucres libres Ă moins de 10 % de la ration Ă©nergĂ©tique totale chez lâadulte et lâenfant. Il serait encore meilleur pour la santĂ© de rĂ©duire lâapport en sucres Ă moins de 5 % de la ration Ă©nergĂ©tique totale, soit Ă 25 grammes 6 cuillĂšres Ă cafĂ© environ par jour. »[1] Ces petites douceurs sucrĂ©es sont donc Ă consommer avec modĂ©ration ! Pour en savoir plus Comment conserver ses fruits et lĂ©gumes de saison ?, notre article pour dĂ©couvrir d'autres techniques de conservation lacto-fermentation, conservation au vinaigre, Ă l'huile, Ă l'alcool, congĂ©lation.... Le traitĂ© de la conservation aux Ă©ditions France loisirs, 2012. GĂąteaux et douceurs Ă IG bas », Chioca Marie, Ă©d. Terre vivante, 2016.
Quandle mĂ©lange est tiĂšde, mettez-le au rĂ©frigĂ©rateur ou ajoutez-y de la glace. Buvez-en 2 Ă 3 fois par jour. 3. Infusion aux myrtilles et au citron. En plus dâĂȘtre rafraĂźchissante, la prĂ©paration de cette infusion de fruits vous aide Ă combattre les infections des voies urinaires et la mauvaise digestion.Nous avons 1383 invitĂ©s et 52 inscrits en ligne IndexSujets rĂ©centsRechercheConsignes d'indexation Forums Jura et Savoie Domaine Cellier des Cray, Adrien Berlioz Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Le Cellier des Cray â Adrien Berlioz â Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Grand Zeph â 2015 Le Cellier des Cray â Adrien Berlioz â Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Grand Zeph â 2015 Bue lors d'une semaine savoyarde contĂ©e ICI Robe dâun or assez clair. Le nez sâouvre bien aprĂšs un peu dâaĂ©ration dans le verre et se montre plutĂŽt complexe, combinant du miel, des plantes aromatiques tilleul, des fruits jaunes pĂȘche, et mĂȘme une touche de pralin. La bouche est bien charnue, entourĂ©e dâune lĂ©gĂšre pellicule grasse. Lâaromatique est trĂšs fruitĂ©e, encore plus quâau nez, rehaussĂ©e par une bonne vivacitĂ©. La finale est Ă la fois savoureuse, longue et pleine de ressort. TrĂšs Bien + Lâaccord est rĂ©ussi 3,5 / 5 avec un beaufort dâĂ©tĂ© de 6 mois. Jean-Loup 05 FĂ©v 2019 1831 31 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Le Cellier des Cray â Adrien Berlioz â Roussette de Savoie â Zulime â 2015 Le Cellier des Cray â Adrien Berlioz â Roussette de Savoie â Zulime â 2015 Bue lors de la mĂȘme semaine savoyarde contĂ©e ICI Robe dâun bel or dense. Le nez fait preuve dâune belle intensitĂ© et dâune certaine complexitĂ© des fruits jaunes sont prĂ©sents mais de maniĂšre moins attendue on y dĂ©cĂšle aussi des Ă©pices et des arĂŽmes de pĂątisserie. La bouche est ample, dâun beau volume, dotĂ©e dâun lĂ©ger gras et dâune belle sapiditĂ©. La finesse de lâaltesse nâest pas en reste, mise en valeur par une grande vivacitĂ©. La finale Ă la persistance satisfaisante est pleine dâallant et trĂšs salivante. TrĂšs Bien + AssociĂ© Ă des quenelles au beaufort, le vin gagne certes encore en tension mais il perd beaucoup en volume et sâefface quelque peu 3- / 5. Jean-Loup 05 FĂ©v 2019 1839 32 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. GILT Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de GILT sur le sujet CR Le Cellier des Cray â Adrien Berlioz â Octavie â Persan â 2014 Le Cellier des Cray - Adrien Berlioz - Octavie - Persan - 2014 Robe trouble et tuilĂ©e. Le nez est rĂ©duit et discret avec de lĂ©gĂšres notes cacaotĂ©es et poivrĂ©es. La bouche associe une astringence forte Ă une aciditĂ© marquĂ©e, le tout sans vĂ©ritable est discrĂšte sur la fleur et la rĂ©glisse. Cela donne un vin agressif qui serait mieux associĂ© Ă un plat bien gras qu'en dĂ©gustation pure. Vin intĂ©ressant intellectuellement, moyen au niveau du plaisir apportĂ©, et pas donnĂ© financiĂšrement. Gilles 03 Mar 2019 1432 33 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. H. Seldon Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de H. Seldon sur le sujet CR Domaine Cellier des Cray, A. Berlioz, Roussette de Savoie, Altesse "Zulime" 2016 Domaine Cellier des Cray, A. Berlioz, Roussette de Savoie, Altesse "Zulime" 2016 TrĂšs beau nez prĂ©cis sur les agrumes, l'Ă©corce d'orange, le floral blanc. MĂȘme chose en bouche oĂč le vin se distingue par un Ă©quilibre sans reproche, construit autour d'une belle aciditĂ©. Aspect lĂ©gĂšrement crayeux en finale qui complexifie l'ensemble. A boire ou Ă garder. TrĂšs bien Notation Moyen les vins sans intĂ©rĂȘt ; Assez bien vins Ă boire pour la curiositĂ© ; Bien bon vin, Ă faire dĂ©couvrir ; TrĂšs bien vin remarquable ; Excellent vins de trĂšs haut niveau, une rare rĂ©ussite; Splendide grand vin qui justifie le temps passĂ© ici ! 16 Mar 2019 1659 34 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Octavie â Persan â 2015 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Octavie â Persan â 2015 Bue lors d'une dĂ©gustation de LPV Versailles sur la Savoie relatĂ©e ICI La robe est trĂšs sombre, aux nets reflets violacĂ©s. TrĂšs intense, le beau nez associe des fruits noirs, oĂč la myrtille domine, des arĂŽmes floraux iris et Ă©picĂ©s. La bouche affiche une rĂ©elle concentration, caractĂ©ristique du cĂ©page mais sans doute exacerbĂ©e par une extraction poussĂ©e que permettait le millĂ©sime. Un fruitĂ© dense et fin, des tanins encore un peu accrocheurs et une finale plus tonique laissent prĂ©sager un bel avenir Ă ce vin. TrĂšs Bien en lâĂ©tat Jean-Loup 05 Jui 2019 1456 35 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Octavie â Persan â 2015 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Octavie â Persan â 2015 Nouvelle bouteille et nouvelle photo. La robe est sombre et toujours insolemment jeune ! Le nez trĂšs intense montre d'abord une trĂšs forte rĂ©duction avec des arĂŽmes animaux pas nobles du tout, voire d'Ă©curie. Mais il ne lui faut pas longtemps pour exprimer tout autre chose, aprĂšs un peu d'oxygĂ©nation. Les fruits noirs, myrtille et mĂ»re, sont concurrencĂ©s par la framboise, mais aussi par les Ă©pices, le tout Ă©tant teintĂ© d'une touche fumĂ©e. La bouche est pleine et aimable, dotĂ©e d'un fruitĂ© charnu et acidulĂ© qui perdure longtemps. Les tanins sont assouplis et la finale Ă nouveau marquĂ©e par les Ă©pices. Cette bouteille, par rapport Ă celle bue il y a six mois, a toujours du caractĂšre mais paraĂźt moins charpentĂ©e et tanique, plus sur la fraĂźcheur. TrĂšs Bien La Savoie regorge dĂ©cidĂ©ment de jeunes vignerons talentueux ! Jean-Loup Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© breizhmanu, DUROCHER, Nicco 30 DĂ©c 2019 1816 36 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. supagweg Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de supagweg sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Serfouette â Mondeuse â 2014 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Serfouette â Mondeuse â 2014 La robe est rouge violette. Au nez on a de la griotte, de la cerise avec un cotĂ© fumĂ©, cuir, tabac, de l'olive noir, de la sauge, Ă©galement un peu de pĂąte de fruit, fraise. En bouche de l'aciditĂ©, sur le fruit pas d'astringence, une ambiance bonbon acidulĂ©. C'est frais, gouleyant, pas une grosse complexitĂ© mais c'est drĂŽlement bon. Bien + Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© oliv, breizhmanu, Jean-Loup Guerrin 03 FĂ©v 2020 2059 37 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Domaine Cellier des Cray - Roussette de Savoie - Zulime - 2015 Domaine Cellier des Cray - Roussette de Savoie - Zulime - 2015 La robe prĂ©sente un or moyen lĂ©gĂšrement gris. Bien ouvert aprĂšs une courte oxygĂ©nation, l'aromatique du nez mĂȘle fruits jaunes, notes florales et herbes aromatiques. La bouche, enrobĂ©e d'une fine pellicule de gras, donne une impression de densitĂ© sans sapiditĂ© extravagante. L'aciditĂ© tend vers la minĂ©ralitĂ© et la finale de mi-longueur fait ressortir des arĂŽmes d'agrumes. Bien ++ / TrĂšs Bien Le vin rĂ©alise un accord intĂ©ressant 3,5 + / 5 avec un simple gratin de pĂątes au jambon, en gagnant en volume et sapiditĂ©, Ă moins que ce soit le supplĂ©ment d'aĂ©ration qui en soit Ă l'origine. Jean-Loup 19 FĂ©v 2020 2105 38 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. FGsuperfred Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de FGsuperfred sur le sujet CR Domaine Adrien Berlioz, Vin de Savoie La CuvĂ©e des Gueux 2019 Domaine Adrien Berlioz, Vin de Savoie La CuvĂ©e des Gueux 2019 nez d'une grande fraicheur sur les fruits et fleurs blanches, iodĂ©, salin, trĂšs chablisien dans l'Ăąme, je m'y serais trompĂ© en aveugle... la bouche est surprenante, parce que l'attaque est assez vive, soutenue par une jolie aciditĂ© citronnĂ©e, mais la matiĂšre trĂšs chablisienne encore une fois prend de suite le dessus... donnant un vin alliant fraicheur, matiĂšre, aciditĂ© sous-jascente soulignant de fort belle maniĂšre ce vin, qui roule en bouche tel un joli baiser, pas l'impression de rouler une pelle Ă un bouledogue si vous voyez ce que je veux dire je cherche un dĂ©faut Ă cette seconde partie de bouche qui, mĂȘme au rĂ©chauffement, amĂšne ce soupçon de puretĂ© et surtout de peps citronnĂ© qui me plait tant dans les vins blancs, de quelque rĂ©gion fussent ils issus, et ce peps qui les empĂȘchent de tomber dans une lourdeur qui m'Ă©coeure encore plus vite qu'avant la finale lĂ©gĂšrement citronnĂ©, sous-tendue par une aciditĂ© qui a la joyeuse idĂ©e de se mettre en second plan, dure trĂšs longtemps, ce qui rend le vin non pas inoubliable mais qui me fait penser diablement Ă lui longtemps aprĂšs l'avoir avalĂ©, faut dire que le verre galope tout seul au frigo pour se remplir, il doit prendre plus de plaisir que moi encore, tous des poivrots ces spieg ! un petit manque de complexitĂ© 2019 trĂšs jeune et ce vin deviendrait splendide trĂšs bien+ Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard, breizhmanu, Jean-Loup Guerrin, bibi64, VaudĂ©sir, Blog, LLDA 21 Mai 2020 2129 39 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. FGsuperfred Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© bibi64 Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de bibi64 sur le sujet Domaine adrien Berlioz - vin de savoie Fred, les photos inclinĂ©es ou grises sont un problĂšme rĂ©current avec les photos prise par tĂ©lĂ©phone. Pour s'affranchir du problĂšme, il suffit de sauver les photos sur ton ordinateur avec n'importe quel logiciel paint, snagit, photoshop, windows photo... avant de les joindre Ă ton post sur LPV. En tout cas, tu m'as donnĂ© envie de goĂ»ter cette belle jacquĂšre... Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© FGsuperfred 21 Mai 2020 2151 41 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. FGsuperfred Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de FGsuperfred sur le sujet Domaine adrien Berlioz - vin de savoie salivant est le terme, faut pas l'dire, mais j'finis le flacon... chuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuut ! pour la photo je l'enregistre sous le disque dur avant, dĂ©solĂ© j'ai un niveau informatique bien moindre par rapport Ă mon apprĂ©ciation de ce vin 21 Mai 2020 2256 42 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. nishaton Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de nishaton sur le sujet CR Domaine Adrien Berlioz - CuvĂ©e des Gueux 2018 - Vin de savoie Domaine Adrien Berlioz - CuvĂ©e des Gueux 2018 - Vin de savoie Une bouteille amenĂ©e ce midi par un ami lors du traditionnel repas dominical. J'avais entendu parlĂ© de ce domaine plusieurs fois et failli craquĂ© Ă plusieurs reprise par curiositĂ©. Au nez, une palette aromatique proche du chardonnay. Je m'enquiĂšre du cĂ©page 100% jacquĂšre ! Allons donc. Ce n'est pas un vin extrĂȘmement aromatique mais on sait ou on va. En bouche, un manque de fraicheur sur la bouteille dĂ©gustĂ©e, et globalement pas Ă©normĂ©ment de longueur. Finalement pas une grande claque. A re-gouter sur une autre cuvĂ©e ou un autre millĂ©sime pour me faire une meilleure idĂ©e. Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Jean-Loup Guerrin 24 Mai 2020 2113 43 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet Domaine Adrien Berlioz - CuvĂ©e des Gueux 2018 - Vin de savoie A re-gouter sur une autre cuvĂ©e Oui, essaie les diffĂ©rentes cuvĂ©es commentĂ©es plus haut, en particulier sur les un autre millĂ©sime Pas encore goĂ»tĂ© 2018 mais c'est effectivement atypique comme conditions climatiques. Jean-Loup Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© nishaton 24 Mai 2020 2255 44 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. ysildur Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de ysildur sur le sujet CR Adrien Berlioz â Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Albinum â 2017 Adrien Berlioz â Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Albinum â 2017 Vin dĂ©gustĂ© Ă l'aveugle. La robe est d'un beau jaune dorĂ©. Le nez est frais, sur des notes de miel et quelques fruits jaunes et blancs. Avec Ă©galement une petite pointe fumĂ©e. La bouche est fraĂźche, agrĂ©able sur la poire, le miel. La finale est marquĂ©e par une amertume assez prĂ©sente. Le tout n'est pas d'une grande longueur. Un vin assez simple en l'Ă©tat. A la dĂ©couverte de l'Ă©tiquette, je suis assez dubitatif. C'est bien fait, mais Ă prĂšs de 30 euros la quille, je me pose des questions. A revoir. Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard, Jean-Loup Guerrin, bibi64 29 Jui 2020 2215 45 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Blog Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Blog sur le sujet Adrien Berlioz â Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Barzereu â 2017 Adrien Berlioz â Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Barzereu â 2017 Robe dorĂ©e, assez intense pour un vin jeune. Nez expressif sur le miel, câest assez fin nĂ©anmoins, il y a aussi des notes de fruits jaunes et blancs. La bouche prĂ©sente un beau volume, ce nâest pas hyper tendu, mais pas mou non plus. En lâĂ©tat câest un vin trĂšs expressif, direct, immĂ©diat, presque dĂ©monstratif, mais un peu monolithique aussi, sans rĂ©elle complexitĂ© ou nuance. Jâai aimĂ© ce vin pour lâexpĂ©rience et lâoriginalitĂ©, en revanche je le trouve difficile Ă accorder mis Ă part avec du fromage. Il faut aussi reconnaĂźtre que ce nâest pas dâune grande buvabilitĂ©, 2 verres en deux repas, il va faire la semaine ... Je ne sais pas comment ça peut vieillir. Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard, Jean-Loup Guerrin, bibi64 08 Juil 2020 2017 47 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Grand Zeph â 2017 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Grand Zeph â 2017 Bue au restaurant Flocons de sel Ă MegĂšve. La robe se pare dâun or prononcĂ©. Intense, le nez entremĂȘle des senteurs miellĂ©es et de fruits jaunes, avec juste une touche de pralin. La bouche, dotĂ©e dâune grande envergure, est bĂątie sur une matiĂšre dense qui sâenveloppe dâun beau gras. Lâaromatique, superbe sans ĂȘtre opulente, rĂ©jouit la rĂ©tro-olfaction, ponctuĂ©e par une finale qui sâaffirme plus en tension. TrĂšs Bien ++ Jean-Loup Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard 14 Juil 2020 1912 48 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Octavie â Persan â 2015 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Octavie â Persan â 2015 La robe est toujours sombre mais montre cette fois-ci quelques signes d'Ă©volution avec des reflets lĂ©gĂšrement tuilĂ©s. Pas de rĂ©duction au nez, mais une confiture bien intense de myrtilles et de mĂ»res, agrĂ©mentĂ©e d'une touche Ă©picĂ©e. La bouche est bien en chair et d'un beau fruit noir comme au nez. Les tanins sont doux, cela manque juste un petit peu de peps en milieu de bouche pour soutenir l'ensemble. Mais les Ă©pices qui ressortent en finale font le job et allongent les saveurs pour finir en beautĂ©. TrĂšs Bien A ne pas servir au-delĂ de 16 °. Jean-Loup 21 Juil 2020 2120 49 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. oberlin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de oberlin sur le sujet Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â CuvĂ©e Marie Clothilde Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â CuvĂ©e Marie Clothilde 2017 Robe assez claire, jeune, violacĂ©e. Superbe nez trĂšs typique d'une mondeuse, dominĂ©e par le poivre blanc. En bouche trĂšs bel Ă©quilibre, c'est trĂšs pur, frais, sur le poivre blanc, les fruits rouges, sensation minĂ©rale. QualitĂ© de bouche irrĂ©prochable avec des tanins hyper fins. Joli volume, la finesse du vin n'empĂȘche pas une trĂšs belle tenue il passe aprĂšs la cuvĂ©e "Elise 2012" du Domaine de la Terrasse d'Elise, et lui tient largement tĂȘte en donnant plus de plaisir, de surcroĂźt!. TrĂšs bon super dĂ©couverte Marc Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© FGsuperfred, Jean-Loup Guerrin, Kiravi 28 Juil 2020 2206 50 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. letournaisien Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de letournaisien sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Roussette de Savoie â CuvĂ©e ClĂ©mence 2016 Domaine du Cellier des Cray â Roussette de Savoie â CuvĂ©e ClĂ©mence 2016 Belle robe d'un jaune bien soutenu. Nez trĂšs Ă©panoui, riche, trĂšs aromatique, sur la pĂȘche, l'abricot, des notes de miel aussi. La bouche reprend cette aromatique sur une structure par contre un peu molle, car plutĂŽt sur la richesse, on pourrait presque se mĂ©prendre avec un moelleux sans SR. Finale sur une pointe d'encaustique. Ca manque de vivacitĂ© Ă mon goĂ»t et il n'y a pas assez d'amertume pour l'Ă©quilibrer, mĂȘme si ça se boit avec plaisir. Julien Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard, Jean-Loup Guerrin 24 Oct 2020 2044 51 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Blog Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Blog sur le sujet Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Octavie â Persan â 2017 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Octavie â Persan â 2017 Robe dense, jeune avec des contours violets. Nez ouvert, sur les fruits noirs, les Ă©pices, un petit cĂŽtĂ© balsamique. La bouche est fraĂźche, tendue, câest clairement trop jeune, un peu anguleux avec une aciditĂ© trĂšs prĂ©sente. Câest nĂ©anmoins trĂšs bon, il y a du vin, une profondeur, une identitĂ© pas vraiment commune, comme une Syrah mais en plus effilĂ©e. Je trouve ça vraiment trĂšs bon, une Crozes Equis bu en parallĂšle Ă Ă©tĂ© proprement atomisĂ© mĂȘme si je me doutais quâil ne ferait pas le poids .... La prochaine dans un an ou deux, si jâarrive Ă me modĂ©rer... Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard, Jean-Loup Guerrin 07 Nov 2020 0033 52 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Val59 Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Val59 sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â CuvĂ©e Euphrasie - Chignin Bergeron - 2017 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â CuvĂ©e Euphrasie - Chignin Bergeron - 2017 Nez marquĂ© par la poire, des notes de fruits exotiques et dâacacia. Super Ă©quilibre en bouche entre une certaine richesse aromatique miel, amande, poire, tilleul et une belle fraicheur. Quelques amers non dĂ©sagrĂ©ables en finale. TB + - 16,5-17/20 Ce n'est que la 3e fois que je goute du chignin bergeron mais je trouve sa typicitĂ© interessante avec des marqueurs assez constants miel, poire, fruits jaunes et une belle fraicheur malgrĂ© tout. Cette bouteille m'a semblĂ© supĂ©rieure au Belluard le feu 2014 bu lâan dernier notamment en terme de longueur. J'avais goutĂ© les rouges du domaine en salon qui m'avait par contre un peu moins convaincu. Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard, Jean-Loup Guerrin 22 Nov 2020 1139 53 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© Val59 Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Grand ZĂšph â 2015 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Chignin Bergeron â CuvĂ©e Grand ZĂšph â 2015 La photo de la contre-Ă©tiquette figure dans mon CR prĂ©cĂ©dent de fĂ©vrier 2019 en haut de page. La robe est bien dorĂ©e, commençant mĂȘme Ă tendre vers le vieil or. D'intensitĂ© moyenne mais noble, le nez fait preuve d'une certaine complexitĂ©, associant des fruits jaunes, classiques pour une roussanne, Ă des fruits secs, des notes miellĂ©es et mĂȘme un soupçon de plantes aromatiques. La bouche affiche une belle dimension et une chair gĂ©nĂ©reuse de belle densitĂ©. L'aromatique, toujours avenante, prend des accents baroques, mais une bonne vivacitĂ© allĂšge le vin et prend mĂȘme le dessus dans la finale persistante et salivante. TrĂšs Bien + A noter que le soir, la bouche n'a pas Ă©voluĂ© mais le nez est moins flatteur, des senteurs peu Ă©lĂ©gantes faisant mĂȘme leur apparition. Jean-Loup Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard, bertou 25 Jan 2021 1143 56 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. denaire Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de denaire sur le sujet Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â CuvĂ©e des Gueux 2019 & Marie-Clothilde 2018 Premier contact avec ce domaine avec ces deux bouteilles bues la semaine derniĂšre Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â CuvĂ©e des Gueux 2019 Joli nez relativement expressif sans ĂȘtre explosif non plus, sur les agrumes, les fruits blancs poire, une touche florale. La bouche est toute en lĂ©gĂšretĂ© et en dĂ©licatesse. Une belle aciditĂ© mĂ»re, jamais excessive, c'est pur, joliment fruitĂ©, jusque dans une finale nette, propre, salivante, qui incite Ă se resservir. Un peu de CO2 au dĂ©part, qui disparaĂźt toutefois rapidement. Beau vin, qui possĂšde beaucoup de naturel et de gourmandise. Pas souvenir d'avoir bu une jacquĂšre aussi gourmande. Bien ++ PS une petite remarque sur le bouchon de ce vin on sent beaucoup de soin sur la bouteille, l'Ă©tiquette, la jolie cire blanche qui la couronne, d'oĂč une certaine surprise de trouver dessous un bouchon en plastique Nomacorc Select Green 100. Je ne suis pas un spĂ©cialiste, donc c'est peut-ĂȘtre un prĂ©jugĂ©, mais c'est qualitatif ce genre de bouchon ? la cuvĂ©e Marie-Clothilde ci-dessous Ă©tait elle dotĂ©e d'un bouchon en liĂšge naturel. Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â Marie-Clothilde 2018 Un nez assez peu expressif, qui porte surtout sur les fruits rouges framboise, groseille, un peu de poivre peut-ĂȘtre, d'eucalyptus, une touche vĂ©gĂ©tale. La bouche, longiligne, est marquĂ©e par une aciditĂ© assez haute, tapissĂ©e d'une foule de jolis petits tanins encore un peu serrĂ©s, avec lĂ aussi une aromatique tĂ©nue, dominĂ©e par de discrets fruits rouges. Un vin qui m'a paru fermĂ©, avec une belle qualitĂ© de tanins, mais pas en place au plan aromatique. A l'aĂ©ration sur deux jours les tanins s'assouplissent un peu, mais l'aromatique Ă©volue vers des notes moins sĂ©duisantes. Je vais laisser les suivantes tranquilles quelque temps. A revoir, donc. Mathieu Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© oliv, Olivier Mottard, Jean-Loup Guerrin 31 Jan 2021 2331 57 Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© Jean-Loup Guerrin Hors Ligne Utilisateur EnregistrĂ© RĂ©ponse de Jean-Loup Guerrin sur le sujet CR Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â CuvĂ©e Octavie â Persan â 2015 Domaine du Cellier des Cray â Vin de Savoie â CuvĂ©e Octavie â Persan â 2015 La robe est assez sombre et prĂ©sente quelques reflets tuilĂ©s sur le bord du disque. D'une bonne intensitĂ© et appĂ©tent, le nez gagne Ă l'aĂ©ration pour dĂ©voiler de la framboise puis des fruits plus noirs, ainsi que de fines Ă©pices. Concentration et finesse sont les deux qualitĂ©s complĂ©mentaires de la bouche qui reprend le beau fruitĂ© du nez, s'habille de tanins poudreux et d'une texture de velours. La vivacitĂ© se rĂ©vĂšle minimaliste mais juste suffisante et l'allonge honnĂȘte. TrĂšs Bien et aurait pu aller plus haut avec plus de complexitĂ©. Le vin prend de la profondeur avec du jambon au madĂšre 3,5 + / 5 et un cĂŽtĂ© plus sauvage avec du vieux comtĂ© 3,5 / 5, accord avec lequel on est rarement déçu, quel que soit le vin. Jean-Loup Les utilisateurs suivant ont remerciĂ© Olivier Mottard, denaire, bertou, PapĂ©, Kiravi 26 FĂ©v 2021 1134 60 PiĂšces jointes Connexion ou CrĂ©er un compte pour participer Ă la conversation. ModĂ©rateurs Gildas, PBAES, Martinez, CĂ©dric42120, Vougeot, jean-luc javaux, starbuck ConnexionDerniers messages FAV SEPTEMBRE 2022 L'actualitĂ© des vins de Loire L'actualitĂ© des vins de Provence et de Corse L'actualitĂ© des vins suisses Weingut SchĂ€fer-Fröhlich, Bockenau Allemagne - Nahe Au fait, c'est quoi un vin de terroir? L'actualitĂ© des vins de Bourgogne et du Beaujolais Vendange 2022, c'est parti ! ChĂąteau Rieussec, Sauternes Domaine Jean-Paul & BenoĂźt Droin, Chablis Domaine de Pouilly Des pĂ©nuries de matĂ©riel Domaine Anne Marie & Jean-Marc Vincent, Santenay ChĂąteau de Chamilly Domaine de la Taille aux Loups Domaine François Villard ChĂąteau Simian Domaine de la ChauviniĂšre, Muscadet Zorah Wines ArmĂ©nie Weingut Gantenbein, FlĂ€sch Domaine Dampt FrĂšres L'actualitĂ© des vins du RhĂŽne Domaine Dupasquier, Jongieux, Savoie Domaine Bernard Faurie Maison Michel Chapoutier Clos Canarelli L'actualitĂ© des vins du Jura et de Savoie Kopke, Porto ChĂąteau Guiraud, Sauternes Henschke Cellars Plus de sujets »Rangezvos bouteilles couchĂ©es, de façon Ă ce que le vin soit en contact avec le bouchon de liĂšge. GrĂące Ă lâinclinaison de la bouteille, le bouchon ne se dessĂšche pas. Tenez compte de la tempĂ©rature de votre cave Ă vin ! Dans une cave multi-tempĂ©ratures par exemple, les tempĂ©ratures sont plus fraĂźches en bas quâen haut. La saison chaude est le moment idĂ©al de profiter pleinement de votre espace extĂ©rieur. De quoi y organiser une soirĂ©e agrĂ©able entre amis et famille ou y vous relaxer avec un bon livre en main ! Oui, les idĂ©es ne maquent pas du tout. Pourtant, il y a quelque chose qui vous gĂȘne et qui peut mĂȘme prĂ©senter des risques pour la santĂ©, surtout en cas dâallergies. On parle notamment des guĂȘpes ayant tendance Ă rĂŽder autour de votre maison et dont vous en avez dĂ©jĂ marre. Que faire alors ? Voici comment fabriquer un piĂšge Ă guĂȘpes maison pour vous dĂ©barrasser enfin de celles-ci et pour vous dĂ©tendre sans intrus ! Contenu de la page1 Quel liquide mettre dans un piĂšge Ă guĂȘpes ?2 Nos idĂ©es de piĂšge Ă guĂȘpes fait Fabriquer un piĂšge Ă partir dâune bouteille en Des piĂšges Ă guĂȘpes en verre Quel liquide mettre dans un piĂšge Ă guĂȘpes ? Bien que de diffĂ©rents types de piĂšges Ă guĂȘpes soient disponibles dans les boutiques spĂ©cialisĂ©es, vous pouvez en fabriquer un assez efficace et trĂšs facilement. Mais pour que les intrus puissent sây diriger, il est indispensable dây ajouter certains liquides qui le vont rendre votre piĂšge efficace. Autrement dit, le liquide en question joue le rĂŽle dâun appĂąt. Alors, que mettre dans un piĂšge Ă guĂȘpes au juste ? Voici la liste complĂšte des ingrĂ©dients Ă considĂ©rer Les boissons sucrĂ©es Un piĂšge Ă guĂȘpes maison fabriquĂ© Ă partir de liquides sucrĂ©s sâavĂšre assez puissant puisque ces insectes ont un attrait pour le sucre. Pensez donc Ă la limonade, aux sirops et au coca-cola. Des mĂ©langes de sucre et de vinaigre, ainsi que de sucre et de jus de citron sont Ă©galement de bonnes options. La biĂšre Tout comme les humaines, les guĂȘpes aiment aussi lâodeur dâune bonne biĂšre lorsquâil fait chaud. NâhĂ©sitez pas donc Ă verser un peu de biĂšre dans lâune des prĂ©parations sucrĂ©es susmentionnĂ©es. Pour concocter un mĂ©lange pour piĂšge Ă guĂȘpes efficace, versez soit de la confiture, soit de jus de fruit dans de la biĂšre et servez Ă tempĂ©rature ambiante ! AppĂąts protĂ©inĂ©s Quâelles soient liquides ou non, les amorces protĂ©inĂ©es sont les plus recommandĂ©es. Ă la diffĂ©rence des appĂąts sucrĂ©s, les ingrĂ©dients protĂ©inĂ©s ne piĂšgent pas les abeilles, qui sont essentielles Ă nos Ă©cosystĂšmes, mais uniquement les guĂȘpes. Voici pourquoi ils sont Ă privilĂ©gier absolument. Chaque Ă©lĂ©ment dont lâodeur rappelle celle de viande, de poisson ou de crustacĂ©s fera lâaffaire ou bien, utilisez ces nourritures-lĂ tout simplement. Une autre bonne options serait le mĂ©lange de graisse animale et de lâeau. Nos idĂ©es de piĂšge Ă guĂȘpes fait maison Vous avez enfin rĂ©ussi dâĂ©loigner les limaces et les escargots du jardin, mais ce sont maintenant les guĂȘpes qui vous causent du tracas ? Poursuivez votre lecture pour dĂ©couvrir nos idĂ©es efficaces de les piĂ©ger naturellement et sans produits chimiques. Fabriquer un piĂšge Ă partir dâune bouteille en plastique Utiliser une bouteille en plastique est lâune des mĂ©thodes les plus simples et les plus efficaces pour confectionner un piĂšge Ă guĂȘpes naturel maison. Ici, il sâagit du modĂšle de bouteille inversĂ©e. Tout dâabord, prenez un couteau et coupez le rĂ©cipient en deux, Ă environ 15 cm sous le goulot. Ensuite, remplissez le fond de la partie infĂ©rieure du liquide qui jouera le rĂŽle dâun appĂąt voir recettes plus haut. Puis, dĂ©posez-y la partie que vous venez de couper de sorte Ă crĂ©er un entonnoir. Pour finir, disposez les piĂšges autour de votre jardin, il est Ă©galement possible de les faire suspendre. Lâodeur va attirer les guĂȘpes et elles vont sâinfiltrer via lâentonnoir, mais elles ne pourraient par ressortir. Des piĂšges Ă guĂȘpes en verre Le piĂšge Ă guĂȘpe en verre fait maison est une astuce de grand-mĂšre Ă confectionner en deux temps et trois mouvements. PremiĂšrement, percez des trous sur le couvercle dâun bocal qui sont suffisamment grands pour les insectes dâentrer. DeuxiĂšmement, versez lâattractif liquide dans le bocal, mettez le couvercle et dĂ©posez le piĂšge Ă guĂȘpes fait maison oĂč vous le souhaitez. Bon Ă savoir Des piĂšges Ă guĂȘpes en verre dĂ©coratifs sont disponibles sur les boutiques en lignes et existent en une large gamme de couleurs. Ces outils sont munis dâune anse en mĂ©tal et dâun petit orifice sous la bouteille qui laisse entre les insectes. Le principe est le mĂȘme que celui des autres piĂšges versez-y du liquide pour attirer les guĂȘpes qui resteront coincĂ©es Ă lâintĂ©rieur. Ă la fin de votre soirĂ©e Ă lâextĂ©rieur, retirez le bouchon du rĂ©cipient en verre et libĂ©rez les insectes aux alentours. Rigidesou flexibles, les conditionnements ont Ă©tĂ© pensĂ©s pour faciliter le stockage et le transport des jus de fruits. Un emballage performant garantit la bonne conservation sanitaire du produit en maintenant ses qualitĂ©s nutritionnelles et organoleptiques (couleur, odeur, goĂ»t). Voici les critĂšres que vous pouvez prendre en compte pour Politique de protection des donnees ce sirop au jus de cassis semaine de nombreux produits a tester gratuitement sur des bouteilles ebouillantees et sechees et attendre 1 mois avant de consommer EN SAVOIR PLUS >>> Liqueur de cassis Recette de Liqueur de cassis - Marmiton CrĂšme de cassis la meilleure recette Recette liqueur de cassis maison aux baies et feuilles - Marie Claire Liqueur de cassis Liqueur de cassis Recette de Liqueur de cassis - Marmiton Image source Recette de cuisine MarmitonVous pouvez vous desinscrire a tout moment en utilisant le lien de desabonnement integre Image source Liqueur de cassis maison ? Ingredients de la recette 1 kg de cassis, 375 g de sucre, CrĂšme de cassis la meilleure recette Ajouter les feuilles, le vin et la moitie du sucre 200 g.Le jus est hyper onctueux et tres gouteux. mettre le jus au feu, avant ebullition arreter le feu laisser creme de cassis se deguste avec du vin blanc kir, du champagne kir royal avec moderation ou de l' pouvez en ajouter dans vos desserts glace ou fruits.Je fais de la liqueur depuis qqs annees et souffre un peu pour filtrer, ou mouliner du feu apres les premiers bouillon savoir plus sur notre politique de plus dans des passoires toute la nuit le 2 petites bouteilles, les retourner et laisser secher sur un linge en bouteille avec 5 cl d'alcool de fruit et boucher Liqueur de cassis. Recette liqueur de cassis maison aux baies et feuilles - Marie Claire 3. Passez ensuite la liqueur, en pressant bien le marc pour en extraire tout le jus. Une fois passĂ©e, remettez-la dans la cruche avec 185 g de sucre par litre de cassis; remuez bien chaque jour jusqu'Ă ce que le sucre soit complĂštement fondu; filtrez et mettez en bouteille. dans une cruche avec l'eau-de-vie, recouvrez de feuilles et laissez macĂ©rer 6 semaines minimum Recette Liqueur de cassis maison. Liqueur de cassis Filtrez le liquide obtenu, mettez en bouteilles que vous boucherez et, au besoin, cachetterez a la cire. Elles sont enregistrees dans notre fichier afin de vous envoyer nos newsletters, et de vous permettre d'acceder a nos differents services comme les concours, les telechargements. Vos donnees postales sont susceptibles d?etre transmises a nos partenaires commerciaux, si vous ne le souhaitez pas, merci de nous adresser votre demande a l?adresse un torchon au-dessus d?un large le liquide s?ecouler, puis tordez le torchon afin de presser son contenu et en extraire tout le informations sont destinees au groupe Bayard, auquel les feuilles de cassis dans une seconde jatte, posez la cannelle sur les feuilles ainsi que le clou de girofle. les cassis sont une merveille. Image source Les Ă©craser avec une fourchette ou mieux avec un presse le contenu du saladier dans un chinois en Ă©crasant les fruits au pilon afin de rĂ©cupĂ©rer tout le dommage ! C'est l'un des fruits que je lâ dans un tamis fin ou dans un rincer rapidement dans une passoire sous le robinet et les boucher et les conserver Ă lâabri de la chaleur et de la garde precieusement ces deux belles recettes pour l'ete en Bourgogne et plus prĂ©cisĂ©ment Ă Dijon, il est de tradition de prĂ©parer la crĂšme de cassis avec du vin, de Bourgogne grand-mere faisait sa liqueur de cassis qu'elle nous faisait gouter avec parcimonie vue notre jeune age. Bien premiĂšre est celle de la crĂšme de cassis, traditionnellement prĂ©parĂ©e avec du vin rouge. Filmer et rĂ©server pendant 40 jours dans un endroit les deux prĂ©parations, puis verser la liqueur de cassis dans les diffĂ©rencier les deux prĂ©parations, j'ai donc optĂ© de nommer CrĂšme la prĂ©paration Ă base de vin et Liqueur celle faite avec l'alcool. VOUS AIMEREZ AUSSI Les kanjis Les Kanji japonais viennent directement des caracteres chinois. Il existe pres de 50000 kanji japonais mais seulement 2136 Kanji dits joyo kanji ???? sont necessaires dans la vie quotidienne au japon. Des caracteres ecrits a l'envers, des traits ma Course de CĂŽte de Turckheim YouTube Course de cĂŽte de Turckheim Trois-Epis - route des Trois-Ăpis D 11, 68230 Turckheim - Note de sur la base de 129 avis Un grand merci Ă . Courses auto, moto, cyclisme Ă Turckheim Haut-Rhin, Alsace - horaires, t Comment s'auto hypnotiser pour maigrir Profitez des videos et de la musique que vous aimez, mettez en ligne des contenus originaux, et partagez-les avec vos amis, vos proches et le monde entier. Ce n'est pas un secret, lorsque l'on decide de perdre du poids, le mental joue un ro Douche autobronzante Lausanne Tout droit venu des Etats-Unis, le bronzage par brumisation, encore appele tanning ou douche autobronzante, est devenu en quelques annees une veritable alternative au bronzage traditionnel. Sujet a diverses critiques, ce type d?autobronzant fait touj Calcul de calories La premiere question qui se pose lorsque l'on souhaite perdre du poids est la suivante de combien de calories ai-je besoin pour maigrir ?. Determinez le nombre de calories dont vous avez besoin par jour maintenance pour maigrir, prendre du mu Recettes de tofu et de salade Decouvrez la preparation de la recette "Salade de tofu" Pour preparer votre salade au tofu Dans un saladier, melangez l'huile et le vinaigre. Puis ajoutez le sel et le et coupez l'oignon blanc en fines lamelles ou rondelles. 10 in Cree YouTube Profitez des videos et de la musique que vous aimez, mettez en ligne des contenus originaux, et partagez-les avec vos amis, vos proches et le monde entier. Profitez des videos et de la musique que vous aimez, mettez en ligne des contenus originaux, e PĂąte Ă crĂȘpes . Pâte à crêpes à la biè qu'arrive la periode des crepes. Reclamee par les enfants, meme grands ! Voici la recette de base que j'utilise depuis ! Et quelques idees d'accompagnements. Mettre Comment ĂŽter tĂąches de graisse sur bois YouTube . Profitez des videos et de la musique que vous aimez, mettez en ligne des contenus originaux, et partagez-les avec vos amis, vos proches et le monde bois est l?un des materiaux le plus chaleureux et le plus esthetique qui s?integre a tous Anneau de piercing pour l Shop the hottest styles and trends from cool jewellery & hair accessories to gifts & school supplies. Free delivery on orders over ÂŁ40. Claire's. Help ! Comment choisir son anneau ?.PIercing annea pour oreille lobe, tragus carti CrĂšme de cassis fait maison Image source Comment dire ?. Je vous propose aujourd' moi il n'y a pas mieux ! En apĂ©ritif avec beaucoup de glaçons, en digestif ou mĂȘme coupĂ©e avec de l'eau fraĂźche pour Ă©tancher la soif, j'adore la crĂšme de cassis et j'ai transmis cette passion Ă mes filles Recette de Creme de cassis la mieux notee par les internautes. Recette facile et rapide. Ingredients pour 6 personnes 500 g de baies de cassis equeutees et lavees, 3 feuilles de cassis lavees, 1/2 litre de vin corse a 13? Bourgogne,Bordeaux ou autre, 400 g de sucre cristallise, 1/2 verre a liqueur d'alcool pour fruits.... liqueur de cassis faite-maison avec du sucre, cassis, feuille de cassis, eau de vie. Ăgrenez le cassis, lavez et Ă©pongez les baies. Rassemblez-les dans une jatte et Ă©crasez-les ...
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TĂ©lĂ©charger l'article TĂ©lĂ©charger l'article Vous pouvez pasteuriser des aliments pour vous assurer quâils ne contiendront pas de bactĂ©rie dangereuse pouvant vous rendre malade, comme la salmonelle. Il est particuliĂšrement important de pasteuriser les Ćufs et le lait crus. Si vous avez un systĂšme immunitaire fragile, la pasteurisation dâautres liquides comme le cidre et le jus maison peut vous Ă©viter de tomber malade. Pour pasteuriser des produits, il faut les porter Ă une tempĂ©rature trĂšs prĂ©cise pendant un certain temps afin de tuer les bactĂ©ries. Vous pourrez ensuite consommer ces aliments en toute sĂ©curitĂ© sans les faire cuire. 1 PrĂ©parez un bain-marie. Versez de lâeau dâenviron 5 cm de profondeur dans le fond du rĂ©ceptacle infĂ©rieur. InsĂ©rez le rĂ©cipient supĂ©rieur dans le haut du premier et versez le liquide ou la nourriture que vous souhaitez pasteuriser Ă lâintĂ©rieur. Posez le bain-marie sur un rĂ©chaud de la cuisiniĂšre [1] . Si vous nâavez pas de bain-marie, vous pouvez en improviser un avec une grande casserole et une casserole, un cul-de-poule en mĂ©tal ou un saladier rĂ©sistant Ă la chaleur de taille plus petite. Le petit rĂ©cipient doit pouvoir sâinsĂ©rer dans le haut du plus grand sans toucher lâeau. Pour empĂȘcher le fond du petit rĂ©cipient de toucher le fond du plus grand, posez un emporte-piĂšce en mĂ©tal dans ce dernier et posez le petit rĂ©cipient sur lâarticle [2] . Conseil Ă©tant donnĂ© que vous nâallez pas porter le liquide dans le petit rĂ©cipient Ă Ă©bullition, vous pouvez bien remplir ce rĂ©ceptacle. Toutefois, laissez au moins 3 cm dâespace vide en haut pour Ă©viter que le produit dĂ©borde. 2 Faites chauffer les rĂ©cipients. Faites chauffer le bain-marie Ă feu moyen pour porter lâeau Ă frĂ©missement. Allumez la cuisiniĂšre et attendez que lâeau dans le rĂ©ceptacle infĂ©rieur commence Ă frĂ©mir. Lorsque ce sera le cas, de la vapeur commencera Ă sortir par lâinterstice entre les deux rĂ©ceptacles [3] . Lorsque lâeau frĂ©mit, baissez le feu pour quâil soit bas ou moyennement bas. Le but est que lâeau reste frĂ©missante et ne commence pas Ă bouillir. 3 Remuez la nourriture. Remuez sans cesse le produit que vous pasteurisez. Agitez le contenu du rĂ©cipient supĂ©rieur avec une cuillĂšre pendant quâil chauffe pour rĂ©duire le risque quâil chauffe trop, brule ou caille [4] . Si une peau se forme sur la surface du liquide, retirez-la Ă lâaide dâune cuillĂšre ou dâune louche. 4Employez la mĂ©thode rapide. Maintenez le produit Ă une tempĂ©rature de 72 °C pendant 15 secondes pour le pasteuriser rapidement. Il est possible que la nourriture brule ou cuise avec cette technique, mais elle est beaucoup plus rapide que son alternative. Enfoncez un thermomĂštre de cuisine dans la nourriture pour prendre sa tempĂ©rature. Immergez la pointe de lâoutil environ aux deux tiers de la profondeur du liquide. Ne la laissez pas toucher le fond ou les parois du rĂ©cipient [5] . 5Choisissez la technique lente. Maintenez la nourriture Ă une tempĂ©rature de 63 °C pendant 30 min. Cette mĂ©thode est plus lente, mais le produit risque moins de cuire. Enfoncez un thermomĂštre dans la nourriture aux deux tiers de sa profondeur en faisant attention Ă ce que lâoutil ne touche pas les parois ou le fond du rĂ©ceptacle. Veillez Ă ce que la tempĂ©rature du liquide ne descende jamais en dessous de 63 °C pendant 30 min [6] . Conseil vous devez surveiller attentivement la nourriture pour la maintenir Ă la bonne tempĂ©rature en permanence. Prenez souvent sa tempĂ©rature au cours du procĂ©dĂ© et ajustez-la au besoin. Ne la laissez pas sans surveillance, car il est possible quâelle dĂ©borde ou refroidisse trop et ne soit pas pasteurisĂ©e. 6 Remplissez des rĂ©cipients. Versez le liquide chaud dans des bocaux ou des bouteilles stĂ©rilisĂ©s. Versez-le soigneusement dans les rĂ©cipients de conservation dĂšs que vous le retirez du feu. Laissez un espace vide de 3 Ă 5 cm en haut de chaque rĂ©cipient avant de le fermer avec un couvercle [7] . Vous pouvez vous servir dâun entonnoir ou dâune louche pour Ă©viter de renverser la nourriture sur le plan de travail. 7 Refroidissez les rĂ©cipients. DĂšs que vous les avez remplis et fermĂ©s, immergez-les dans de lâeau froide. Le plus facile est simplement de les mettre dans lâĂ©vier et de remplir celui-ci dâeau froide. Ajoutez des glaçons pour que les bouteilles ou les bocaux refroidissent encore plus rapidement. Laissez-les dans lâeau froide pendant 15 min pour rapprocher leur tempĂ©rature de la tempĂ©rature ambiante [8] . Vous pouvez aussi utiliser une bassine, un grand saladier ou une grande casserole. Si la tempĂ©rature est trĂšs basse, il est possible que le choc thermique casse le verre. Ne mettez pas les rĂ©cipients dans le rĂ©frigĂ©rateur ou le congĂ©lateur juste aprĂšs les avoir remplis. 8 Conservez la nourriture pasteurisĂ©e. AprĂšs avoir refroidi rapidement les rĂ©cipients dans de lâeau froide, mettez-les dans le rĂ©frigĂ©rateur. Conservez-les dans lâappareil en attendant dâutiliser leur contenu. Le produit pasteurisĂ© devrait descendre en dessous de 4 °C dans un dĂ©lai de 6 heures [9] . Le lait pasteurisĂ© peut se conserver au rĂ©frigĂ©rateur pendant 2 semaines. Le jus et le cidre peuvent se conserver pendant un mois. PublicitĂ© 1 Remplissez des rĂ©cipients. Versez le produit que vous voulez pasteuriser dans des bocaux ou des bouteilles en verre stĂ©rilisĂ©s. Laissez un espace vide de 3 Ă 5 cm en haut de chacun. Fermez les rĂ©cipients avec des couvercles hermĂ©tiques. Il est impĂ©ratif quâils soient hermĂ©tiques pour que cette mĂ©thode fonctionne. Sinon, de lâeau risque de sâintroduire Ă lâintĂ©rieur [10] . Le liquide peut se dilater pendant le procĂ©dĂ© de pasteurisation. Si les rĂ©cipients sont trop pleins, il est possible quâils se cassent. Si vous voulez pasteuriser des Ćufs sans les casser, vous pouvez les mettre directement dans la casserole sans les mettre dans un bocal. 2 Immergez les rĂ©cipients. AprĂšs avoir rempli et fermĂ© les bocaux ou les bouteilles, mettez-les dans une grande casserole. Remplissez celle-ci dâeau. Il doit y avoir suffisamment de liquide pour que sa surface se trouve 5 Ă 7 cm au-dessus du haut des rĂ©cipients. Il est conseillĂ© de poser un torchon propre ou une grille au fond de la casserole pour Ă©viter que les rĂ©cipients en verre se dĂ©placent et sâentrechoquent pendant la pasteurisation. 3 Faites chauffer lâeau. Maintenez-la Ă 80 °C pendant 20 min. Lorsque vous avez rempli la casserole, faites-la chauffer Ă feu moyen sur la cuisiniĂšre. Faites chauffer lâeau lentement jusquâĂ ce quâelle atteigne 80 °C. Maintenez-la Ă cette tempĂ©rature pendant 20 min avant de sortir les rĂ©cipients en verre. Surveillez la tempĂ©rature Ă lâaide dâun thermomĂštre de cuisine [11] . Il est important de faire chauffer lâeau lentement. Si elle chauffe trop rapidement, le verre peut se casser ou la nourriture peut ĂȘtre mal pasteurisĂ©e. Immergez la pointe du thermomĂštre aux deux tiers de la profondeur de lâeau. Faites attention Ă ce quâelle ne touche pas le fond ou les parois de la casserole. Conseil si vous avez un appareil de mise sous vide, vous pouvez vous en servir pour faire chauffer lâeau dans la casserole. Ce type de machine porte lâeau Ă une tempĂ©rature prĂ©cise et la maintient Ă cette tempĂ©rature pendant le temps souhaitĂ© [12] . 4 Refroidissez les rĂ©cipients. Servez-vous dâune pince pour sortir prudemment les bocaux ou les bouteilles de lâeau chaude. Immergez-les dans de lâeau froide pendant 15 min pour que leur tempĂ©rature se rapproche de 7 °C rapidement [13] . Remplissez un Ă©vier ou une bassine dâeau froide du robinet et ajoutez le contenu dâun bac de glaçons pour rĂ©duire la tempĂ©rature un peu plus rapidement. Ne mettez pas les rĂ©cipients chauds directement dans le rĂ©frigĂ©rateur ou le congĂ©lateur, car le choc thermique risque de casser le verre. 5 RĂ©frigĂ©rez la nourriture. AprĂšs avoir refroidi les bocaux ou les bouteilles dans lâeau froide, mettez-les dans le rĂ©frigĂ©rateur en attendant dâutiliser leur contenu. Le produit pasteurisĂ© doit toujours rester en dessous de 7 °C. Le lait pasteurisĂ© peut se conserver au rĂ©frigĂ©rateur pendant 2 semaines. Le jus et le cidre peuvent se conserver de cette façon pendant un mois. PublicitĂ© 1 Mettez les rĂ©cipients dans une casserole. Disposez soigneusement les bocaux ou les bouteilles et les couvercles dans une grande casserole pour les stĂ©riliser. Vous devez pouvoir les positionner Ă la verticale sans quâils sâentrechoquent. La taille de la casserole quâil faudra utiliser dĂ©pend de la taille des bocaux et ou des bouteilles. La taille de ces rĂ©cipients dĂ©pend de la quantitĂ© de nourriture que vous souhaitez pasteuriser. Certaines personnes essaient de stĂ©riliser les bocaux dans le lave-vaisselle, mais cette mĂ©thode ne garantit pas la stĂ©rilisation, contrairement Ă lâeau bouillante [14] . Conseil vous pouvez poser un torchon propre au fond de la casserole pour Ă©viter que les bocaux ou les bouteilles sâentrechoquent pendant le procĂ©dĂ©. Faites-le dĂšs maintenant et pas une fois que lâeau bout. 2 Ajoutez de lâeau. Remplissez la casserole dâeau de maniĂšre Ă immerger les rĂ©cipients en verre. Versez suffisamment dâeau dans la casserole pour que sa surface se trouve 5 Ă 7 cm au-dessus du haut des bocaux afin que ceux-ci chauffent de façon uniforme. AprĂšs avoir rempli la casserole, posez-la sur la cuisiniĂšre [15] . Il est conseillĂ© de mettre les bocaux ou les bouteilles dans la casserole avant de faire bouillir lâeau et non aprĂšs. Le verre peut se casser ou se fendre lorsquâil est exposĂ© Ă un choc thermique et si vous plongez les rĂ©cipients directement dans lâeau bouillante, il est possible quâils se cassent. 3 Faites bouillir lâeau. Allumez la cuisiniĂšre et faites chauffer lâeau Ă feu vif jusquâĂ ce quâelle chauffe Ă gros bouillons. Baissez alors le feu de maniĂšre Ă ce que lâeau continue de bouillir Ă petits bouillons. Laissez les rĂ©cipients en verre et les couvercles immergĂ©s pendant 10 min une fois que lâeau est arrivĂ©e Ă Ă©bullition [16] . Il est possible que les rĂ©cipients sâentrechoquent lĂ©gĂšrement pendant le procĂ©dĂ©, mais si lâeau chauffe Ă petits bouillons, il est peu probable quâils se heurtent assez fort pour sâabimer. 4 Sortez les rĂ©cipients. Lorsquâils sont stĂ©rilisĂ©s, coupez le feu. Sortez prudemment les bouteilles ou les bocaux ainsi que les couvercles de lâeau chaude Ă lâaide dâune pince de cuisine en mĂ©tal [17] . Faites attention lorsque vous sortez les rĂ©cipients de lâeau, car ils peuvent se briser facilement Ă ce stade. 5 Laissez sĂ©cher les bocaux. Posez-les sur un torchon propre et sec sur un plan de travail et laissez-les sĂ©cher Ă lâair libre. Ne les mettez surtout pas dans le rĂ©frigĂ©rateur ou le congĂ©lateur pour les refroidir rapidement [18] . Si vous les mettez dans le rĂ©frigĂ©rateur ou le congĂ©lateur lorsquâils sont chauds, le verre risque de se casser. Il est inutile dâattendre que les rĂ©cipients atteignent la tempĂ©rature ambiante. Au contraire, sâils sont encore un peu chauds, ils risquent moins de se casser lors du procĂ©dĂ© de pasteurisation. PublicitĂ© ĂlĂ©ments nĂ©cessaires Une cuisiniĂšre Un rĂ©frigĂ©rateur Un bain-marie une grande casserole et une casserole ou un saladier en verre Ă©pais ou en mĂ©tal plus petits Un emporte-piĂšce en mĂ©tal facultatif Une cuillĂšre Une louche et ou un entonnoir Un thermomĂštre de cuisine Des rĂ©cipients en verre stĂ©rilisĂ©s avec des couvercles Un Ă©vier ou une bassine Une cuisiniĂšre ou si possible, un appareil de mise sous vide Un rĂ©frigĂ©rateur Des rĂ©cipients en verre stĂ©rilisĂ©s avec des couvercles Une grande casserole Un thermomĂštre de cuisine Une pince de cuisine Un Ă©vier ou une bassine Une cuisiniĂšre Une grande casserole Des rĂ©cipients en verre avec des couvercles Une pince de cuisine Des torchons propres et secs Conseils Il est conseillĂ© de consommer la nourriture que vous pasteurisez vous-mĂȘme dans un dĂ©lai de quelques jours pour Ă©viter quâelle contienne des bactĂ©ries. PublicitĂ© Ă propos de ce wikiHow Cette page a Ă©tĂ© consultĂ©e 54 296 fois. 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Lepunch se conserve au rĂ©frigĂ©rateur plusieurs semaines dans une bouteille fermĂ©e. Pensez Ă retirer les fruits avant sa mise en bouteille afin dâĂ©viter un pourrissement des fruits et/ou une fermentation de ceux-ci. La congĂ©lation nâest pas possible pour ce type de boisson. Gardez en tĂȘte que votre punch deviendra plus fort en goĂ»t
Sommaire1 Comment faire entrer un fruit dans une bouteille ? Comment faire entrer un crapaud dans une bouteille ? Comment faire fermenter des fruits pour faire de lâalcool ?2 Comment faire pour mettre une poire dans une bouteille ? Comment faire de la goutte Ă la poire ? Comment faire une poire Ă lâeau de vie ? Comment faire du poire ?3 Comment mettre une figurine en bois dans une bouteille ? Comment faire pour mettre un bateau dans une bouteille ? Comment construire un bateau avec des bouteilles en plastique ? Comment faire rentrer une piĂšce dans une bouteille en verre ?4 Comment faire de la goutte maison ? Comment faire de la goutte avec des pommes ? Comment prĂ©parer les fruits pour faire de lâeau de vie ? Comment faire de lâalcool maison rapidement ?Il suffit de sây prendre tĂŽt, quand le petit fruit est formĂ©. Choisissez un fruit portĂ© par une branche suffisamment longue pour entrer dans la bouteille et introduisez-le par le goulot. Fixez ensuite la bouteille dans lâarbre, tĂȘte en bas. Sur le mĂȘme sujet Comment mettre du terreau dans son jardin ? Ăa câest la partie la plus Ă lâintĂ©rieur ? â Et bien, on le fait sĂ©cher⊠comme ça il devient tout fin. Ceci pourrait vous intĂ©resser Quelles plantes pour potager en carrĂ© ? On le rentre dans la bouteille, et aprĂšs, avec lâhumiditĂ©, il faire fermenter des fruits pour faire de lâalcool? A voir aussi Pourquoi mes poivrons ne grossissent pas ?Commencez par remplir un rĂ©cipient aseptisĂ© avec votre choix de fruits et de sucre. âŠEnsuite, inondez le sucre et les fruits avec de lâeau bouillante et laissez refroidir Ă environ 21° Celsius avant dâajouter 1/4 de cuillĂšre Ă cafĂ© de levure ou plus selon la quantitĂ© de fruits et de sucre que vous avez utilisĂ©e. OĂč pousse le cresson sauvage ? Ou trouver de la paille pour le jardin Comment faire une terrasse sans dalle beton Les 12 meilleurs conseils pour amenager un jardin japonais 12 conseils pour remplir carre potagerLorsque le fruit commence Ă se former, on place le petit fruit directement dans la bouteille. A voir aussi Quelle exposition pour un carrĂ© potager ? Il faut donc choisir une branche assez longue pour quâelle puisse passer par le goulot et se placer au fond de la bouteille avec le fruit portĂ© au bout de de lâalcool de poire Lire aussi Quels sont les aliments qui donnent des gaz ?Commencer par Ă©plucher et Ă©pĂ©piner les les poires en les quartiers de poires dans des pots Ă confiture bocaux en verre dans le sens de la hauteur sans dĂ©passer 4 morceaux par ensuite lâeau de le sucre par dessus de maniĂšre les poires, les essuyer et les piquer en divers endroits avec une brochette en bois. Sur le mĂȘme sujet Comment conserver des carottes fraiches du les poires dans le bocal. Ajouter le sucre et la gousse de vanille, et verser lâeau-de-vie jusquâĂ couvrir les le bocal dans un endroit frais et sombre pendant 3 ou 4 premiĂšre Ă©tape de la fabrication du PoirĂ© est le "pilage" des poires. Cela consiste Ă Ă©craser ou broyer les poires afin que le jus puisse plus facilement en ĂȘtre extrait lors de lâĂ©tape suivante. A voir aussi Quels sont les bienfaits de la papaye ? Le broyage se fait sitĂŽt les fruits ramassĂ©s grĂące Ă un appareil spĂ©cifique le premiĂšre, la plus noble» selon les amateurs, consiste Ă introduire de petites piĂšces par le goulot, puis Ă les coller par Ă©tape Ă lâintĂ©rieur. Pour les manipuler, il faut utiliser de longues baguettes munies de pinces au bout. Lire aussi Comment se dĂ©barrasser de la prele dans le jardin. Les mĂąts, flexibles, sont pliĂ©s Ă lâ tromperie courante consiste Ă dĂ©couper la bouteille pour y placer le bateau, puis Ă recoller le morceau en dissimulant la coupe par un ornement, comme une corde enroulĂ©e. Sur le mĂȘme sujet Comment fabriquer serre tomate. Le voilier est assemblĂ© Ă lâextĂ©rieur, tous les mĂąts et les haubans sont repliĂ©s matĂ©riel nĂ©cessaire pour fabriquer un bateau pour Playmobil Voir l'article Quels sont les bienfaits des abricots ?Une bouteille vide en plastique de shampooing ou gel bouchon de pic Ă petit carrĂ© de la colle et une paire de tour de magie Lâastuce consiste Ă truquer discrĂštement la bouteille. Pour ce faire, vous rĂ©alisez une entaille sur la bouteille. Sur le mĂȘme sujet Les 6 Conseils pratiques pour utiliser serre de jardin. Et pour que cette soit invisible, vous la tracez sous lâĂ©tiquette de la bouteille. La petite entaille est ainsi cachĂ©e sous lâ pour faire 20 litres de goutte soyons pas mesquins il faut 200 kgs de prunes si lâaffaire est menĂ©e de main de maĂźtre sinon plus, 4 ou 5 bidons en plastoc alimentaire de 50 litres avec couvercle qui visse, 5 kgs de sucre en poudre, de lâhuile de coude et de la patience, beaucoup de patience, il faut la ⊠Ceci pourrait vous intĂ©resser Comment faire pousser des endives en pleine terre ?Il est recommandĂ© de diluer ces levures dans 10 fois leur volume en eau Ă 35°C maximum. Rajouter les levures. Lire aussi Les meilleurs Conseils pour faire un potager avec des palettes. MĂ©langer pour faire dissoudre dans lâeau. Laisser reposer, pendant 15 minutes Ă cette tempĂ©rature, pour faire dĂ©marrer les conseils pour quâelle se fasse rapidement Voir l'article Comment fabriquer serre les fĂ»ts jusquâĂ 20 cm au-dessous du couvercle. âŠJe conseille lâajout de levures pour les fruits Ă pĂ©pins pomme, poire et surtout coing. âŠPendant les deux premiĂšres semaines, brassez vos fruits Ă noyaux tous les 2 Ă 3 rĂ©aliser de lâalcool, il vous faudra une base aromatique aqueuse infusion, jus de fruitâŠ, de la levure et du sucre si votre base aqueuse nâen contient pas suffisamment. Pas plus, pas moinsâŠ.Trois ingrĂ©dients principaux sont nĂ©cessaires Sur le mĂȘme sujet Comment entretenir un plant de poivron ?une base aqueuse la sucre. Je suis Florie, passionnĂ©e par les fleurs, les plantes et la nature en gĂ©nĂ©ral. J ai créé mon propre site internet dĂ©diĂ© Ă ce sujet, oĂč je partage mes connaissances et mes astuces avec tous ceux qui souhaitent apprendre Ă mieux connaĂźtre et apprĂ©cier la beautĂ© des plantes.
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Bienchoisir ses bouteilles et savoir les utiliser. Les fabricants proposent un choix trĂšs variĂ© de bouteilles parce quâil existe un trĂšs grand nombre de boissons diffĂ©rentes. Le critĂšre N°1 pour sĂ©lectionner une bouteille qui soit bien adaptĂ©e au kĂ©fir de fruits est sa capacitĂ© Ă supporter la pression. Si lâaspect technique vous
JEAN-JACQUES ROUSSEAU LES CONFESSIONS 1782 livres I-VI 1789 livres VII-XII Texte de l'Ă©dition H. Launette & Cie, Paris, 1889 Dessins de Maurice Leloir Exemplaire BPU GenĂšve Hf 4948 Le texte publiĂ© par H. Launette a Ă©tĂ© fidĂšlement reproduit, Ă l'exception de quelques erreurs manifestes fautes d'accord, erreurs de numĂ©rotation de liasses, etc.. Afin de respecter le texte de cette Ă©dition, les lacunes n'ont pas Ă©tĂ© complĂ©tĂ©es. L'orthographe a Ă©tĂ© partiellement modernisĂ©e, Ă l'exception de celle des noms propres ex. ChambĂ©ri, Yverdun, etc.. Pour une Ă©tude approfondie du texte et des variantes, il importe de se procurer les Ă©ditions critiques annotĂ©es rĂ©cemment publiĂ©es. Nous remercions Monsieur Alain Jacquesson, directeur de la BibliothĂšque Publique et Universitaire, de nous avoir donnĂ© l'autorisation d'utiliser les documents de la BPU; Monsieur Charles-Ferdinand Wirz, Conservateur de l'Institut et MusĂ©e Voltaire et SecrĂ©taire de la SociĂ©tĂ© Jean-Jacques Rousseau, pour son aide dans la recherche de documents; Monsieur Michel Piller, Conservateur au Centre d'iconographie genevoise, pour son aide dans la recherche de documents; Madame Orsolya Lökkös-Toth, professeure, qui a effectuĂ© les corrections; nos proches qui ont supportĂ© notre indisponibilitĂ© durant ces deux derniĂšres annĂ©es. janvier 1999. LIVRE PREMIER 1712 - 1728 Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exĂ©cution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer Ă mes semblables un homme dans toute la vĂ©ritĂ© de la nature; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon coeur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'ĂÂȘtre fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jetĂ©, c'est ce dont on ne peut juger qu'aprĂšs m'avoir lu. Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre Ă la main, me prĂ©senter devant le souverain juge. Je dirai hautement VoilĂ ce que j'ai fait, ce que j'ai pensĂ©, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la mĂÂȘme franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajoutĂ© de bon; et s'il m'est arrivĂ© d'employer quelque ornement indiffĂ©rent, ce n'a jamais Ă©tĂ© que pour remplir un vide occasionnĂ© par mon dĂ©faut de mĂ©moire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'ĂÂȘtre, jamais ce que je savais ĂÂȘtre faux. Je me suis montrĂ© tel que je fus mĂ©prisable et vil quand je l'ai Ă©tĂ©; bon, gĂ©nĂ©reux, sublime, quand je l'ai Ă©tĂ© j'ai dĂ©voilĂ© mon intĂ©rieur tel que tu l'as vu toi-mĂÂȘme. ĂĆ tre Ă©ternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils Ă©coutent mes confessions, qu'ils gĂ©missent de mes indignitĂ©s, qu'ils rougissent de mes misĂšres. Que chacun d'eux dĂ©couvre Ă son tour son coeur au pied de ton trĂÂŽne avec la mĂÂȘme sincĂ©ritĂ©, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose je fus meilleur que cet homme-lĂ . Je suis nĂ© Ă GenĂšve, en 1712 d'Isaac Rousseau, Citoyen, et de Susanne Bernard, Citoyenne. Un bien fort mĂ©diocre, Ă partager entre quinze enfants, ayant rĂ©duit presque Ă rien la portion de mon pĂšre, il n'avait pour subsister que son mĂ©tier d'horloger, dans lequel il Ă©tait Ă la vĂ©ritĂ© fort habile. Ma mĂšre, fille du ministre Bernard, Ă©tait plus riche elle avait de la sagesse et de la beautĂ©. Ce n'Ă©tait pas sans peine que mon pĂšre l'avait obtenue. Leurs amours avaient commencĂ© presque avec leur vie; dĂšs l'ĂÂąge de huit Ă neuf ans ils se promenaient ensemble tous les soirs sur la Treille; Ă dix ans ils ne pouvaient plus se quitter. La sympathie, l'accord des ĂÂąmes, affermit en eux le sentiment qu'avait produit l'habitude. Tous deux, nĂ©s tendres et sensibles, n'attendaient que le moment de trouver dans un autre la mĂÂȘme disposition, ou plutĂÂŽt ce moment les attendait eux-mĂÂȘmes, et chacun d'eux jeta son coeur dans le premier qui s'ouvrit pour le recevoir. Le sort, qui semblait contrarier leur passion, ne fit que l'animer. Le jeune amant ne pouvant obtenir sa maĂtresse se consumait de douleur elle lui conseilla de voyager pour l'oublier. Il voyagea sans fruit, et revint plus amoureux que jamais. Il retrouva celle qu'il aimait tendre et fidĂšle. AprĂšs cette Ă©preuve, il ne restait qu'Ă s'aimer toute la vie; ils le jurĂšrent, et le ciel bĂ©nit leur serment. Gabriel Bernard, frĂšre de ma mĂšre, devint amoureux d'une des soeurs de mon pĂšre; mais elle ne consentit Ă Ă©pouser le frĂšre qu'Ă condition que son frĂšre Ă©pouserait la soeur. L'amour arrangea tout, et les deux mariages se firent le mĂÂȘme jour. Ainsi mon oncle Ă©tait le mari de ma tante, et leurs enfants furent doublement mes cousins germains. Il en naquit un de part et d'autre au bout d'une annĂ©e; ensuite il fallut encore se sĂ©parer. Mon oncle Bernard Ă©tait ingĂ©nieur il alla servir dans l'Empire et en Hongrie sous le prince EugĂšne. Il se distingua au siĂšge et Ă la bataille de Belgrade. Mon pĂšre, aprĂšs la naissance de mon frĂšre unique, partit pour Constantinople, oĂÂč il Ă©tait appelĂ©, et devint horloger du sĂ©rail. Durant son absence, la beautĂ© de ma mĂšre, son esprit, ses talents, lui attirĂšrent des hommages. M. de la Closure, rĂ©sident de France, fut un des plus empressĂ©s Ă lui en offrir. Il fallait que sa passion fĂ»t vive, puisque au bout de trente ans je l'ai vu s'attendrir en me parlant d'elle. Ma mĂšre avait plus que de la vertu pour s'en dĂ©fendre; elle aimait tendrement son mari. Elle le pressa de revenir il quitta tout, et revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois aprĂšs, je naquis infirme et malade. Je coĂ»tai la vie Ă ma mĂšre, et ma naissance fut le premier de mes malheurs. Je n'ai pas su comment mon pĂšre supporta cette perte, mais je sais qu'il ne s'en consola jamais. Il croyait la revoir en moi, sans pouvoir oublier que je la lui avais ĂÂŽtĂ©e; jamais il ne m'embrassa que je ne sentisse Ă ses soupirs, Ă ses convulsives Ă©treintes, qu'un regret amer se mĂÂȘlait Ă ses caresses elles n'en Ă©taient que plus tendres. Quand il me disait Jean-Jacques, parlons de ta mĂšre; je lui disais HĂ© bien! mon pĂšre, nous allons donc pleurer; et ce mot seul lui tirait dĂ©jĂ des larmes. Ah! disait-il en gĂ©missant, rends-la-moi, console-moi d'elle, remplis le vide qu'elle a laissĂ© dans mon ĂÂąme. T'aimerais-je ainsi, si tu n'Ă©tais que mon fils? Quarante ans aprĂšs l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le nom de la premiĂšre Ă la bouche, et son image au fond du coeur. Tels furent les auteurs de mes jours. De tous les dons que le ciel leur avait dĂ©partis, un coeur sensible est le seul qu'ils me laissĂšrent; mais il avait fait leur bonheur, et fit tous les malheurs de ma vie. J'Ă©tais nĂ© presque mourant; on espĂ©rait peu de me conserver. J'apportai le germe d'une incommoditĂ© que les ans ont renforcĂ©e, et qui maintenant ne me donne quelquefois des relĂÂąches que pour me laisser souffrir plus cruellement d'une autre façon. Une soeur de mon pĂšre, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu'elle me sauva. Au moment oĂÂč j'Ă©cris ceci, elle est encore en vie, soignant, Ă l'ĂÂąge de quatre-vingts ans, un mari plus jeune qu'elle, mais usĂ© par la boisson. ChĂšre tante, je vous pardonne de m'avoir fait vivre, et je m'afflige de ne pouvoir vous rendre Ă la fin de vos jours les tendres soins que vous m'avez prodiguĂ©s au commencement des miens! J'ai aussi ma mie Jacqueline encore vivante, saine et robuste. Les mains qui m'ouvrirent les yeux Ă ma naissance pourront me les fermer Ă ma mort. Je sentis avant de penser; c'est le sort commun de l'humanitĂ©. Je l'Ă©prouvai plus qu'un autre. J'ignore ce que je fis jusqu'Ă cinq ou six ans. Je ne sais comment j'appris Ă lire; je ne me souviens que de mes premiĂšres lectures et de leur effet sur moi c'est le temps d'oĂÂč je date sans interruption la conscience de moi-mĂÂȘme. Ma mĂšre avait laissĂ© des romans; nous nous mĂmes Ă les lire aprĂšs souper, mon pĂšre et moi. Il n'Ă©tait question d'abord que de m'exercer Ă la lecture par des livres amusants; mais bientĂÂŽt l'intĂ©rĂÂȘt devint si vif que nous lisions tour Ă tour sans relĂÂąche, et passions les nuits Ă cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'Ă la fin du volume. Quelquefois mon pĂšre, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux allons nous coucher; je suis plus enfant que toi. En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse mĂ©thode, non seulement une extrĂÂȘme facilitĂ© Ă lire et Ă m'entendre, mais une intelligence unique Ă mon ĂÂąge sur les passions. Je n'avais aucune idĂ©e des choses, que tous les sentiments m'Ă©taient dĂ©jĂ connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Ces Ă©motions confuses, que j'Ă©prouvai coup sur coup, n'altĂ©raient point la raison que je n'avais pas encore; mais elles m'en formĂšrent une d'une autre trempe, et me donnĂšrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l'expĂ©rience et la rĂ©flexion n'ont jamais bien pu me guĂ©rir. Les romans finirent avec l'Ă©tĂ© de 1719. L'hiver suivant, ce fut autre chose. La bibliothĂšque de ma mĂšre Ă©puisĂ©e, on eut recours Ă la portion de celle de son pĂšre qui nous Ă©tait Ă©chue. Heureusement il s'y trouva de bons livres; et cela ne pouvait guĂšre ĂÂȘtre autrement, cette bibliothĂšque ayant Ă©tĂ© formĂ©e par un Ministre, Ă la vĂ©ritĂ©, et savant mĂÂȘme, car c'Ă©tait la mode alors, mais homme de goĂ»t et d'esprit. L'Histoire de l'Eglise et de l'Empire par le Sueur, le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle, les Hommes illustres de Plutarque, L'Histoire de Venise par Nani, les MĂ©tamorphoses d'Ovide, la BruyĂšre, les Mondes de Fontenelle, ses Dialogues des morts, et quelques tomes de MoliĂšre, furent transportĂ©s dans le cabinet de mon pĂšre, et je les lui lisais tous les jours durant son travail. J'y pris un goĂ»t rare, et peut-ĂÂȘtre unique Ă cet ĂÂąge. Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais Ă le relire sans cesse me guĂ©rit un peu des romans, et je prĂ©fĂ©rai bientĂÂŽt AgĂ©silas, Brutus, Aristide, Ă Orondate, ArtamĂšne et Juba. De ces intĂ©ressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient entre mon pĂšre et moi, se forma cet esprit libre et rĂ©publicain, ce caractĂšre indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmentĂ© tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres Ă lui donner l'essor. Sans cesse occupĂ© de Rome et d'AthĂšnes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, nĂ© moi-mĂÂȘme Citoyen d'une RĂ©publique, et fils d'un pĂšre dont l'amour de la patrie Ă©tait la plus forte passion, je m'en enflammais Ă son exemple, je me croyais Grec ou Romain; je devenais le personnage dont je lisais la vie le rĂ©cit des traits de constance et d'intrĂ©piditĂ© qui m'avaient frappĂ© me rendait les yeux Ă©tincelants et la voix forte. Un jour que je racontais Ă table l'aventure de ScĂ©vola, on fut effrayĂ© de me voir avancer et tenir la main sur un rĂ©chaud pour reprĂ©senter son action. J'avais un frĂšre plus ĂÂągĂ© que moi de sept ans. Il apprenait la profession de mon pĂšre. L'extrĂÂȘme affection qu'on avait pour moi le faisait un peu nĂ©gliger; et ce n'est pas cela que j'approuve. Son Ă©ducation se sentit de cette nĂ©gligence. Il prit le train du libertinage, mĂÂȘme avant l'ĂÂąge d'ĂÂȘtre un vrai libertin. On le mit chez un autre maĂtre, d'oĂÂč il faisait des escapades comme il en avait fait de la maison paternelle. Je ne le voyais presque point; Ă peine puis-je dire avoir fait connaissance avec lui; mais je ne laissais pas de l'aimer tendrement, et il m'aimait autant qu'un polisson peut aimer quelque chose. Je me souviens qu'une fois que mon pĂšre le chĂÂątiait rudement et avec colĂšre, je me jetai impĂ©tueusement entre eux deux, l'embrassant Ă©troitement. Je le couvris ainsi de mon corps, recevant les coups qui lui Ă©taient portĂ©s; et je m'obstinai si bien dans cette attitude, qu'il fallut enfin que mon pĂšre lui fĂt grĂÂące, soit dĂ©sarmĂ© par mes cris et mes larmes, soit pour ne pas me maltraiter plus que lui. Enfin mon frĂšre tourna si mal qu'il s'enfuit et disparut tout Ă fait. Quelque temps aprĂšs on sut qu'il Ă©tait en Allemagne. Il n'Ă©crivit pas une seule fois. On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-lĂ ; et voilĂ comment je suis demeurĂ© fils unique. Si ce pauvre garçon fut Ă©levĂ© nĂ©gligemment, il n'en fut pas ainsi de son frĂšre; et les enfants des rois ne sauraient ĂÂȘtre soignĂ©s avec plus de zĂšle que je le fus durant mes premiers ans, idolĂÂątrĂ© de tout ce qui m'environnait, et toujours, ce qui est bien plus rare, traitĂ© en enfant chĂ©ri, jamais en enfant gĂÂątĂ©. Jamais une seule fois, jusqu'Ă ma sortie de la maison paternelle, on ne m'a laissĂ© courir seul dans la rue avec les autres enfants; jamais on n'eut Ă rĂ©primer en moi ni Ă satisfaire aucune de ces fantasques humeurs qu'on impute Ă la nature, et qui naissent toutes de la seule Ă©ducation. J'avais les dĂ©fauts de mon ĂÂąge; j'Ă©tais babillard, gourmand, quelquefois menteur. J'aurais volĂ© des fruits, des bonbons, de la mangeaille; mais jamais je n'ai pris plaisir Ă faire du mal, du dĂ©gĂÂąt, Ă charger les autres, Ă tourmenter de pauvres animaux. Je me souviens pourtant d'avoir une fois pissĂ© dans la marmite d'une de nos voisines, appelĂ©e madame Clot, tandis qu'elle Ă©tait au prĂÂȘche. J'avoue mĂÂȘme que ce souvenir me fait encore rire, parce que madame Clot, bonne femme au demeurant, Ă©tait bien la vieille la plus grognon que je connus de ma vie. VoilĂ la courte et vĂ©ridique histoire de tous mes mĂ©faits enfantins. Comment serais-je devenu mĂ©chant, quand je n'avais sous les yeux que des exemples de douceur, et autour de moi que les meilleures gens du monde ? Mon pĂšre, ma tante, ma mie, mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m'environnait ne m'obĂ©issait pas Ă la vĂ©ritĂ©, mais m'aimait; et moi je les aimais de mĂÂȘme. Mes volontĂ©s Ă©taient si peu excitĂ©es et si peu contrariĂ©es qu'il ne me venait pas dans l'esprit d'en avoir. Je puis jurer que, jusqu'Ă mon asservissement sous un maĂtre, je n'ai pas su ce que c'Ă©tait qu'une fantaisie. Hors le temps que je passais Ă lire ou Ă©crire auprĂšs de mon pĂšre, et celui oĂÂč ma mie me menait promener, j'Ă©tais toujours avec ma tante, Ă la voir broder, Ă l'entendre chanter, assis ou debout Ă cĂÂŽtĂ© d'elle; et j'Ă©tais content. Son enjouement, sa douceur, sa figure agrĂ©able, m'ont laissĂ© de si fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude je me souviens de ses petits propos caressants; je dirais comment elle Ă©tait vĂÂȘtue et coiffĂ©e, sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs faisaient sur ses tempes, selon la mode de ce temps-lĂ . Je suis persuadĂ© que je lui dois le goĂ»t ou plutĂÂŽt la passion pour la musique, qui ne s'est bien dĂ©veloppĂ©e en moi que longtemps aprĂšs. Elle savait une quantitĂ© prodigieuse d'airs et de chansons qu'elle chantait avec un filet de voix fort douce. La sĂ©rĂ©nitĂ© d'ĂÂąme de cette excellente fille Ă©loignait d'elle et de tout ce qui l'environnait la rĂÂȘverie et la tristesse. L'attrait que son chant avait pour moi fut tel, que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restĂ©es dans la mĂ©moire, mais qu'il m'en revient mĂÂȘme, aujourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement oubliĂ©es depuis mon enfance, se retracent Ă mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. Dirait-on que moi, vieux radoteur, rongĂ© de soucis et de peines, je me surprends quelquefois Ă pleurer comme un enfant, en marmottant ces petits airs d'une voix dĂ©jĂ cassĂ©e et tremblante? Il y en a un surtout qui m'est bien revenu tout entier quant Ă l'air; mais la seconde moitiĂ© des paroles s'est constamment refusĂ©e Ă tous mes efforts pour me la rappeler, quoiqu'il m'en revienne confusĂ©ment les rimes. Voici le commencement, et ce que j'ai pu me rappeler du reste Tircis, je n'ose Ecouter ton chalumeau Sous l'ormeau; Car on en cause DĂ©jĂ dans notre hameau. .......... ..... un berger ..... s'engager ..... sans danger; Et toujours l'Ă©pine est sous la rose. Je cherche oĂÂč est le charme attendrissant que mon coeur trouve Ă cette chanson c'est un caprice auquel je ne comprends rien; mais il m'est de toute impossibilitĂ© de la chanter jusqu'Ă la fin sans ĂÂȘtre arrĂÂȘtĂ© par mes larmes. J'ai cent fois projetĂ© d'Ă©crire Ă Paris pour faire chercher le reste des paroles, si tant est que quelqu'un les connaisse encore. Mais je suis presque sĂ»r que le plaisir que je prends Ă me rappeler cet air s'Ă©vanouirait en partie, si j'avais la preuve que d'autres que ma pauvre tante Suson l'ont chantĂ©. Telles furent les premiĂšres affections de mon entrĂ©e Ă la vie; ainsi commençait Ă se former ou Ă se montrer en moi ce coeur Ă la fois si fier et si tendre, ce caractĂšre effĂ©minĂ©, mais pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage, entre la mollesse et la vertu, m'a jusqu'au bout mis en contradiction avec moi-mĂÂȘme, et a fait que l'abstinence et la jouissance, le plaisir et la sagesse, m'ont Ă©galement Ă©chappĂ©. Ce train d'Ă©ducation fut interrompu par un accident dont les suites ont influĂ© sur le reste de ma vie. Mon pĂšre eut un dĂ©mĂÂȘlĂ© avec un M. Gautier, capitaine en France, et apparentĂ© dans le Conseil. Ce Gautier, homme insolent et lĂÂąche, saigna du nez, et, pour se venger, accusa mon pĂšre d'avoir mis l'Ă©pĂ©e Ă la main dans la Ville. Mon pĂšre, qu'on voulut envoyer en prison, s'obstinait Ă vouloir que, selon la loi, l'accusateur y entrĂÂąt aussi bien que lui n'ayant pu l'obtenir, il aima mieux sortir de GenĂšve et s'expatrier pour le reste de sa vie, que de cĂ©der sur un point oĂÂč l'honneur et la libertĂ© lui paraissaient compromis. Je restai sous la tutelle de mon oncle Bernard, alors employĂ© aux fortifications de GenĂšve. Sa fille aĂnĂ©e Ă©tait morte, mais il avait un fils de mĂÂȘme ĂÂąge que moi. Nous fĂ»mes mis ensemble Ă Bossey en pension chez le Ministre Lambercier, pour y apprendre, avec le latin, tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'Ă©ducation. Deux ans passĂ©s au village adoucirent un peu mon ĂÂąpretĂ© romaine, et me ramenĂšrent Ă l'Ă©tat d'enfant. A GenĂšve, oĂÂč l'on ne m'imposait rien, j'aimais l'application, la lecture; c'Ă©tait presque mon seul amusement. A Bossey, le travail me fit aimer les jeux qui lui servaient de relĂÂąche. La campagne Ă©tait pour moi si nouvelle que je ne pouvais me lasser d'en jouir. Je pris pour elle un goĂ»t si vif, qu'il n'a jamais pu s'Ă©teindre. Le souvenir des jours heureux que j'y ai passĂ©s m'a fait regretter son sĂ©jour et ses plaisirs dans tous les ĂÂąges, jusqu'Ă celui qui m'y a ramenĂ©. M. Lambercier Ă©tait un homme fort raisonnable, qui, sans nĂ©gliger notre instruction, ne nous chargeait point de devoirs extrĂÂȘmes. La preuve qu'il s'y prenait bien est que, malgrĂ© mon aversion pour la gĂÂȘne, je ne me suis jamais rappelĂ© avec dĂ©goĂ»t mes heures d'Ă©tude, et que, si je n'appris pas de lui beaucoup de choses, ce que j'appris je l'appris sans peine, et n'en ai rien oubliĂ©. La simplicitĂ© de cette vie champĂÂȘtre me fit un bien d'un prix inestimable, en ouvrant mon coeur Ă l'amitiĂ©. Jusqu'alors je n'avais connu que des sentiments Ă©levĂ©s, mais imaginaires. L'habitude de vivre ensemble dans un Ă©tat paisible m'unit tendrement Ă mon cousin Bernard. En peu de temps j'eus pour lui des sentiments plus affectueux que ceux que j'avais eus pour mon frĂšre, et qui ne se sont jamais effacĂ©s. C'Ă©tait un grand garçon fort efflanquĂ©, fort fluet, aussi doux d'esprit que faible de corps, et qui n'abusait pas trop de la prĂ©dilection qu'on avait pour lui dans la maison, comme fils de mon tuteur. Nos travaux, nos amusements, nos goĂ»ts Ă©taient les mĂÂȘmes nous Ă©tions seuls, nous Ă©tions de mĂÂȘme ĂÂąge, chacun des deux avait besoin d'un camarade; nous sĂ©parer Ă©tait, en quelque sorte, nous anĂ©antir. Quoique nous eussions peu d'occasions de faire preuve de notre attachement l'un pour l'autre, il Ă©tait extrĂÂȘme; et non seulement nous ne pouvions vivre un instant sĂ©parĂ©s, mais nous n'imaginions pas que nous puissions jamais l'ĂÂȘtre. Tous deux d'un esprit facile Ă cĂ©der aux caresses, complaisants quand on ne voulait pas nous contraindre, nous Ă©tions toujours d'accord sur tout. Si, par la faveur de ceux qui nous gouvernaient, il avait sur moi quelque ascendant sous leurs yeux, quand nous Ă©tions seuls j'en avais un sur lui qui rĂ©tablissait l'Ă©quilibre. Dans nos Ă©tudes, je lui soufflais sa leçon quand il hĂ©sitait; quand mon thĂšme Ă©tait fait, je lui aidais Ă faire le sien, et, dans nos amusements, mon goĂ»t plus actif lui servait toujours de guide. Enfin nos deux caractĂšres s'accordaient si bien, et l'amitiĂ© qui nous unissait Ă©tait si vraie, que, dans plus de cinq ans que nous fumes presque insĂ©parables, tant Ă Bossey qu'Ă GenĂšve, nous nous battĂmes souvent, je l'avoue, mais jamais on n'eut besoin de nous sĂ©parer, jamais une de nos querelles ne dura plus d'un quart d'heure, et jamais nous ne portĂÂąmes l'un contre l'autre aucune accusation. Ces remarques sont, si l'on veut, puĂ©riles, mais il en rĂ©sulte pourtant un exemple peut-ĂÂȘtre unique depuis qu'il existe des enfants. La maniĂšre dont je vivais Ă Bossey me convenait si bien, qu'il ne lui a manquĂ© que de durer plus longtemps pour fixer absolument mon caractĂšre. Les sentiments tendres, affectueux, paisibles, en faisaient le fond. Je crois que jamais individu de notre espĂšce n'eut naturellement moins de vanitĂ© que moi. Je m'Ă©levais par Ă©lans Ă des mouvements sublimes, mais je retombais aussitĂÂŽt dans ma langueur. Etre aimĂ© de tout ce qui m'approchait Ă©tait le plus vif de mes dĂ©sirs. J'Ă©tais doux, mon cousin l'Ă©tait; ceux qui nous gouvernaient l'Ă©taient eux-mĂÂȘmes. Pendant deux ans entiers je ne fus ni tĂ©moin ni victime d'un sentiment violent. Tout nourrissait dans mon coeur les dispositions qu'il reçut de la nature. Je ne connaissais rien d'aussi charmant que de voir tout le monde content de moi et de toute chose. Je me souviendrai toujours qu'au temple, rĂ©pondant au catĂ©chisme, rien ne me troublait plus, quand il m'arrivait d'hĂ©siter, que de voir sur le visage de mademoiselle Lambercier des marques d'inquiĂ©tude et de peine. Cela seul m'affligeait plus que la honte de manquer en public, qui m'affectait pourtant extrĂÂȘmement car, quoique peu sensible aux louanges, je le fus toujours beaucoup Ă la honte; et je puis dire ici que l'attente des rĂ©primandes de mademoiselle Lambercier me donnait moins d'alarmes que la crainte de la chagriner. Cependant elle ne manquait pas au besoin de sĂ©vĂ©ritĂ©, non plus que son frĂšre; mais comme cette sĂ©vĂ©ritĂ©, presque toujours juste, n'Ă©tait jamais emportĂ©e, je m'en affligeais et ne m'en mutinais point. J'Ă©tais plus fĂÂąchĂ© de dĂ©plaire que d'ĂÂȘtre puni, et le signe du mĂ©contentement m'Ă©tait plus cruel que la peine afflictive. Il est embarrassant de m'expliquer mieux, mais cependant il le faut. Qu'on changerait de mĂ©thode avec la jeunesse, si l'on voyait mieux les effets Ă©loignĂ©s de celle qu'on emploie toujours indistinctement, et souvent indiscrĂštement! La grande leçon qu'on peut tirer d'un exemple aussi commun que funeste me fait rĂ©soudre Ă le donner. Comme mademoiselle Lambercier avait pour nous l'affection d'une mĂšre, elle en avait aussi l'autoritĂ©, et la portait quelquefois jusqu'Ă nous infliger la punition des enfants quand nous l'avions mĂ©ritĂ©e. Assez longtemps elle s'en tint Ă la menace, et cette menace d'un chĂÂątiment tout nouveau pour moi me semblait trĂšs effrayante; mais aprĂšs l'exĂ©cution, je la trouvai moins terrible Ă l'Ă©preuve que l'attente ne l'avait Ă©tĂ© et ce qu'il y a de plus bizarre est que ce chĂÂątiment m'affectionna davantage encore Ă celle qui me l'avait imposĂ©. Il fallait mĂÂȘme toute la vĂ©ritĂ© de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m'empĂÂȘcher de chercher le retour du mĂÂȘme traitement en le mĂ©ritant; car j'avais trouvĂ© dans la douleur, dans la honte mĂÂȘme, un mĂ©lange de sensualitĂ© qui m'avait laissĂ© plus de dĂ©sir que de crainte de l'Ă©prouver derechef par la mĂÂȘme main. Il est vrai que, comme il se mĂÂȘlait sans doute Ă cela quelque instinct prĂ©coce du sexe, le mĂÂȘme chĂÂątiment reçu de son frĂšre ne m'eĂ»t point du tout paru plaisant. Mais, de l'humeur dont il Ă©tait, cette substitution n'Ă©tait guĂšre Ă craindre et si je m'abstenais de mĂ©riter la correction, c'Ă©tait uniquement de peur de fĂÂącher mademoiselle Lambercier; car tel est en moi l'empire de la bienveillance, et mĂÂȘme de celle que les sens ont fait naĂtre, qu'elle leur donna toujours la loi dans mon coeur. Cette rĂ©cidive, que j'Ă©loignais sans la craindre, arriva sans qu'il y eĂ»t de ma faute, c'est-Ă -dire de ma volontĂ©, et j'en profitai, je puis dire, en sĂ»retĂ© de conscience. Mais cette seconde fois fut aussi la derniĂšre; car mademoiselle Lambercier, s'Ă©tant aperçue Ă quelque signe que ce chĂÂątiment n'allait pas Ă son but, dĂ©clara qu'elle y renonçait, et qu'il la fatiguait trop. Nous avions jusque-lĂ couchĂ© dans sa chambre, et mĂÂȘme en hiver quelquefois dans son lit. Deux jours aprĂšs on nous fit coucher dans une autre chambre, et j'eus dĂ©sormais l'honneur, dont je me serais bien passĂ©, d'ĂÂȘtre traitĂ© par elle en grand garçon. Qui croirait que ce chĂÂątiment d'enfant, reçu Ă huit ans par la main d'une fille de trente, a dĂ©cidĂ© de mes goĂ»ts, de mes dĂ©sirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela prĂ©cisĂ©ment dans le sens contraire Ă ce qui devait s'ensuivre naturellement? En mĂÂȘme temps que mes sens furent allumĂ©s, mes dĂ©sirs prirent si bien le change, que, bornĂ©s Ă ce que j'avais Ă©prouvĂ©, ils ne s'avisĂšrent point de chercher autre chose. Avec un sang brĂ»lant de sensualitĂ© presque dĂšs ma naissance, je me conservai pur de toute souillure jusqu'Ă l'ĂÂąge oĂÂč les tempĂ©raments les plus froids et les plus tardifs se dĂ©veloppent. TourmentĂ© longtemps sans savoir de quoi, je dĂ©vorais d'un oeil ardent les belles personnes; mon imagination me les rappelait sans cesse, uniquement pour les mettre en oeuvre Ă ma mode, et en faire autant de demoiselles Lambercier. MĂÂȘme aprĂšs l'ĂÂąge nubile, ce goĂ»t bizarre, toujours persistant et portĂ© jusqu'Ă la dĂ©pravation, jusqu'Ă la folie, m'a conservĂ© les moeurs honnĂÂȘtes qu'il semblerait avoir dĂ» m'ĂÂŽter. Si jamais Ă©ducation fut modeste et chaste, c'est assurĂ©ment celle que j'ai reçue. Mes trois tantes n'Ă©taient pas seulement des personnes d'une sagesse exemplaire, mais d'une rĂ©serve que depuis longtemps les femmes ne connaissent plus. Mon pĂšre, homme de plaisir, mais galant Ă la vieille mode, n'a jamais tenu, prĂšs des femmes qu'il aimait le plus, des propos dont une vierge eĂ»t pu rougir; et jamais on n'a poussĂ© plus loin que dans ma famille et devant moi le respect qu'on doit aux enfants. Je ne trouvai pas moins d'attention chez M. Lambercier sur le mĂÂȘme article; et une fort bonne servante y fut mise Ă la porte pour un mot un peu gaillard qu'elle avait prononcĂ© devant nous. Non seulement je n'eus jusqu'Ă mon adolescence aucune idĂ©e distincte de l'union des sexes, mais jamais cette idĂ©e confuse ne s'offrit Ă moi que sous une image odieuse et dĂ©goĂ»tante. J'avais pour les filles publiques une horreur qui ne s'est jamais effacĂ©e je ne pouvais voir un dĂ©bauchĂ© sans dĂ©dain, sans effroi mĂÂȘme; car mon aversion pour la dĂ©bauche allait jusque-lĂ , depuis qu'allant un jour au petit Sacconex par un chemin creux, je vis, des deux cĂÂŽtĂ©s, des cavitĂ©s dans la terre, oĂÂč l'on me dit que ces gens-lĂ faisaient leurs accouplements. Ce que j'avais vu de ceux des chiennes me revenait aussi toujours Ă l'esprit en pensant aux autres, et le coeur me soulevait Ă ce seul souvenir. Ces prĂ©jugĂ©s de l'Ă©ducation, propres par eux-mĂÂȘmes Ă retarder les premiĂšres explosions d'un tempĂ©rament combustible, furent aidĂ©s, comme j'ai dit, par la diversion que firent sur moi les premiĂšres pointes de la sensualitĂ©. N'imaginant que ce que j'avais senti, malgrĂ© des effervescences de sang trĂšs incommodes, je ne savais porter mes dĂ©sirs que vers l'espĂšce de voluptĂ© qui m'Ă©tait connue, sans aller jamais jusqu'Ă celle qu'on m'avait rendue haĂÂŻssable, et qui tenait de si prĂšs Ă l'autre sans que j'en eusse le moindre soupçon. Dans mes sottes fantaisies, dans mes Ă©rotiques fureurs, dans les actes extravagants auxquels elles me portaient quelquefois, j'empruntais imaginairement le secours de l'autre sexe, sans penser jamais qu'il fĂ»t propre Ă nul autre usage qu'Ă celui que je brĂ»lais d'en tirer. Non seulement donc c'est ainsi qu'avec un tempĂ©rament trĂšs ardent, trĂšs lascif, trĂšs prĂ©coce, je passai toutefois l'ĂÂąge de pubertĂ© sans dĂ©sirer, sans connaĂtre d'autres plaisirs des sens que ceux dont mademoiselle Lambercier m'avait trĂšs innocemment donnĂ© l'idĂ©e; mais quand enfin le progrĂšs des ans m'eut fait homme, c'est encore ainsi que ce qui devait me perdre me conserva. Mon ancien goĂ»t d'enfant, au lieu de s'Ă©vanouir, s'associa tellement Ă l'autre que je ne pus jamais l'Ă©carter des dĂ©sirs allumĂ©s par mes sens; et cette folie, jointe Ă ma timiditĂ© naturelle, m'a toujours rendu trĂšs peu entreprenant prĂšs des femmes, faute d'oser tout dire ou de pouvoir tout faire, l'espĂšce de jouissance dont l'autre n'Ă©tait pour moi que le dernier terme ne pouvant ĂÂȘtre usurpĂ©e par celui qui la dĂ©sire, ni devinĂ©e par celle qui peut l'accorder. J'ai ainsi passĂ© ma vie Ă convoiter et me taire auprĂšs des personnes que j'aimais le plus. N'osant jamais dĂ©clarer mon goĂ»t, je l'amusais du moins par des rapports qui m'en conservaient l'idĂ©e. ĂĆ tre aux genoux d'une maĂtresse impĂ©rieuse, obĂ©ir Ă ses ordres, avoir des pardons Ă lui demander, Ă©taient pour moi de trĂšs douces jouissances; et plus ma vive imagination m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant transi. On conçoit que cette maniĂšre de faire l'amour n'amĂšne pas des progrĂšs bien rapides, et n'est pas fort dangereuse Ă la vertu de celles qui en sont l'objet. J'ai donc fort peu possĂ©dĂ©, mais je n'ai pas laissĂ© de jouir beaucoup Ă ma maniĂšre, c'est-Ă -dire par l'imagination. VoilĂ comment mes sens, d'accord avec mon humeur timide et mon esprit romanesque, m'ont conservĂ© des sentiments purs et des moeurs honnĂÂȘtes, par les mĂÂȘmes goĂ»ts qui, peut-ĂÂȘtre avec un peu plus d'effronterie, m'auraient plongĂ© dans les plus brutales voluptĂ©s. J'ai fait le premier pas et le plus pĂ©nible dans le labyrinthe obscur et fangeux de mes confessions. Ce n'est pas ce qui est criminel qui coĂ»te le plus Ă dire, c'est ce qui est ridicule et honteux. DĂšs Ă prĂ©sent je suis sĂ»r de moi; aprĂšs ce que je viens d'oser dire, rien ne peut plus m'arrĂÂȘter. On peut juger de ce qu'ont pu me coĂ»ter de semblables aveux, sur ce que, dans tout le cours de ma vie, emportĂ© quelquefois prĂšs de celles que j'aimais par les fureurs d'une passion qui m'ĂÂŽtait la facultĂ© de voir, d'entendre, hors de sens et saisi d'un tremblement convulsif dans tout mon corps, jamais je n'ai pu prendre sur moi de leur dĂ©clarer ma folie, et d'implorer d'elles, dans la plus intime familiaritĂ©, la seule faveur qui manquait aux autres. Cela ne m'est jamais arrivĂ© qu'une fois dans l'enfance avec une enfant de mon ĂÂąge, encore fut-ce elle qui en fit la premiĂšre proposition. En remontant de cette sorte aux premiĂšres traces de mon ĂÂȘtre sensible, je trouve des Ă©lĂ©ments qui, semblant quelquefois incompatibles, n'ont pas laissĂ© de s'unir pour produire avec force un effet uniforme et simple; et j'en trouve d'autres qui, les mĂÂȘmes en apparence, ont formĂ©, par le concours de certaines circonstances, de si diffĂ©rentes combinaisons, qu'on n'imaginerait jamais qu'ils eussent entre eux aucun rapport. Qui croirait, par exemple, qu'un des ressorts les plus vigoureux de mon ĂÂąme fut trempĂ© dans la mĂÂȘme source d'oĂÂč la luxure et la mollesse ont coulĂ© dans mon sang? Sans quitter le sujet dont je viens de parler, on en va voir sortir une impression bien diffĂ©rente. J'Ă©tudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguĂ Ă la cuisine. La servante avait mis sĂ©cher Ă la plaque les peignes de mademoiselle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il s'en trouva un dont tout un cĂÂŽtĂ© de dents Ă©tait brisĂ©. A qui s'en prendre de ce dĂ©gĂÂąt? personne autre que moi n'Ă©tait entrĂ© dans la chambre. On m'interroge je nie d'avoir touchĂ© le peigne. M. et mademoiselle Lambercier se rĂ©unissent, m'exhortent, me pressent, me menacent je persiste avec opiniĂÂątretĂ©; mais la conviction Ă©tait trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fĂ»t la premiĂšre fois qu'on m'eĂ»t trouvĂ© tant d'audace Ă mentir. La chose fut prise au sĂ©rieux; elle mĂ©ritait de l'ĂÂȘtre. La mĂ©chancetĂ©, le mensonge, l'obstination, parurent Ă©galement dignes de punition; mais pour le coup ce ne fut pas par mademoiselle Lambercier qu'elle me fut infligĂ©e. On Ă©crivit Ă mon oncle Bernard il vint. Mon pauvre cousin Ă©tait chargĂ© d'un autre dĂ©lit non moins grave; nous fĂ»mes enveloppĂ©s dans la mĂÂȘme exĂ©cution. Elle fut terrible. Quand, cherchant le remĂšde dans le mal mĂÂȘme, on eut voulu pour jamais amortir mes sens dĂ©pravĂ©s, on n'aurait pu mieux s'y prendre. Aussi me laissĂšrent-ils en repos pour longtemps. On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris Ă plusieurs fois et mis dans l'Ă©tat le plus affreux, je fus inĂ©branlable. J'aurais souffert la mort, et j'y Ă©tais rĂ©solu. Il fallut que la force mĂÂȘme cĂ©dĂÂąt au diabolique entĂÂȘtement d'un enfant; car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin je sortis de cette cruelle Ă©preuve en piĂšces, mais triomphant. Il y a maintenant prĂšs de cinquante ans de cette aventure, et je n'ai pas peur d'ĂÂȘtre puni derechef pour le mĂÂȘme fait; hĂ© bien! je dĂ©clare Ă la face du ciel que j'en Ă©tais innocent, que je n'avais ni cassĂ© ni touchĂ© le peigne, que je n'avais pas approchĂ© de la plaque, et que je n'y avais pas mĂÂȘme songĂ©. Qu'on ne me demande pas comment le dĂ©gĂÂąt se fit, je l'ignore et ne le puis comprendre; ce que je sais trĂšs certainement, c'est que j'en Ă©tais innocent. Qu'on se figure un caractĂšre timide et docile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions; un enfant toujours gouvernĂ© par la voix de la raison, toujours traitĂ© avec douceur, Ă©quitĂ©, complaisance, qui n'avait pas mĂÂȘme l'idĂ©e de l'injustice, et qui pour la premiĂšre fois en Ă©prouve une si terrible de la part prĂ©cisĂ©ment des gens qu'il chĂ©rit et qu'il respecte le plus quel renversement d'idĂ©es! quel dĂ©sordre de sentiments! quel bouleversement dans son coeur, dans sa cervelle, dans tout son petit ĂÂȘtre intelligent et moral! Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible; car pour moi je ne me sens pas capable de dĂ©mĂÂȘler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi. Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre Ă la place des autres. Je me tenais Ă la mienne, et tout ce que je sentais, c'Ă©tait la rigueur d'un chĂÂątiment effroyable pour un crime que je n'avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive, m'Ă©tait peu sensible; je ne sentais que l'indignation, la rage, le dĂ©sespoir. Mon cousin, dans un cas Ă peu prĂšs semblable, et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prĂ©mĂ©ditĂ©, se mettait en fureur Ă mon exemple, et se montait, pour ainsi dire, Ă mon unisson. Tous deux dans le mĂÂȘme lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous Ă©touffions; et quand nos jeunes coeurs un peu soulagĂ©s pouvaient exhaler leur colĂšre, nous nous levions sur notre sĂ©ant, et nous nous mettions tous deux Ă crier cent fois de toute notre force Carnifex! carnifex! carnifex! Je sens en Ă©crivant ceci que mon pouls s'Ă©lĂšve encore; ces moments me seront toujours prĂ©sents, quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est restĂ© si profondĂ©ment gravĂ© dans mon ĂÂąme, que toutes les idĂ©es qui s'y rapportent me rendent ma premiĂšre Ă©motion; et ce sentiment, relatif Ă moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-mĂÂȘme, et s'est tellement dĂ©tachĂ© de tout intĂ©rĂÂȘt personnel, que mon coeur s'enflamme au spectacle ou au rĂ©cit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautĂ©s d'un tyran fĂ©roce, les subtiles noirceurs d'un fourbe de prĂÂȘtre, je partirais volontiers pour aller poignarder ces misĂ©rables, dussĂ©-je cent fois y pĂ©rir. Je me suis souvent mis en nage Ă poursuivre Ă la course ou Ă coups de pierre un coq, une vache, un chien, un animal que je voyais en tourmenter un autre, uniquement parce qu'il se sentait le plus fort. Ce mouvement peut m'ĂÂȘtre naturel, et je crois qu'il l'est; mais le souvenir profond de la premiĂšre injustice que j'ai soufferte y fut trop longtemps et trop fortement liĂ© pour ne l'avoir pas beaucoup renforcĂ©. LĂ fut le terme de la sĂ©rĂ©nitĂ© de ma vie enfantine. DĂšs ce moment je cessai de jouir d'un bonheur pur, et je sens aujourd'hui mĂÂȘme que le souvenir des charmes de mon enfance s'arrĂÂȘte lĂ . Nous restĂÂąmes encore Ă Bossey quelques mois. Nous y fĂ»mes comme on nous reprĂ©sente le premier homme encore dans le paradis terrestre, mais ayant cessĂ© d'en jouir c'Ă©tait en apparence la mĂÂȘme situation, et en effet une tout autre maniĂšre d'ĂÂȘtre. L'attachement, le respect, l'intimitĂ©, la confiance, ne liaient plus les Ă©lĂšves Ă leurs guides; nous ne les regardions plus comme des dieux qui lisaient dans nos coeurs nous Ă©tions moins honteux de mal faire et plus craintifs d'ĂÂȘtre accusĂ©s nous commencions Ă nous cacher, Ă nous mutiner, Ă mentir. Tous les vices de notre ĂÂąge corrompaient notre innocence et enlaidissaient nos jeux. La campagne mĂÂȘme perdit Ă nos yeux cet attrait de douceur et de simplicitĂ© qui va au coeur elle nous semblait dĂ©serte et sombre; elle s'Ă©tait comme couverte d'un voile qui nous en cachait les beautĂ©s. Nous cessĂÂąmes de cultiver nos petits jardins, nos herbes, nos fleurs. Nous n'allions plus gratter lĂ©gĂšrement la terre, et crier de joie en dĂ©couvrant le germe du grain que nous avions semĂ©. Nous nous dĂ©goĂ»tĂÂąmes de cette vie; on se dĂ©goĂ»ta de nous; mon oncle nous retira, et nous nous sĂ©parĂÂąmes de M. et mademoiselle Lambercier, rassasiĂ©s les uns des autres, et regrettant peu de nous quitter. PrĂšs de trente ans se sont passĂ©s depuis ma sortie de Bossey, sans que je m'en sois rappelĂ© le sĂ©jour d'une maniĂšre agrĂ©able par des souvenirs un peu liĂ©s mais depuis qu'ayant passĂ© l'ĂÂąge mĂ»r je dĂ©cline vers la vieillesse, je sens que ces mĂÂȘmes souvenirs renaissent tandis que les autres s'effacent, et se gravent dans ma mĂ©moire avec des traits dont le charme et la force augmentent de jour en jour; comme si, sentant dĂ©jĂ la vie qui s'Ă©chappe, je cherchais Ă la ressaisir par ses commencements. Les moindres faits de ce temps-lĂ me plaisent par cela seul qu'ils sont de ce temps-lĂ . Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenĂÂȘtre, une mouche se poser sur ma main tandis que je rĂ©citais ma leçon je vois tout l'arrangement de la chambre oĂÂč nous Ă©tions; le cabinet de M. Lambercier Ă main droite, une estampe reprĂ©sentant tous les papes, un baromĂštre, un grand calendrier, des framboisiers qui, d'un jardin fort Ă©levĂ© dans lequel la maison s'enfonçait sur le derriĂšre, venaient ombrager la fenĂÂȘtre et passaient quelquefois jusqu'en dedans. Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin moi de le lui dire. Que n'osĂ©-je lui raconter de mĂÂȘme toutes les petites anecdotes de cet heureux ĂÂąge, qui me font encore tressaillir d'aise quand je me les rappelle! cinq ou six surtout... Composons. Je vous fais grĂÂące des cinq; mais j'en veux une, une seule, pourvu qu'on me la laisse conter le plus longuement qu'il me sera possible, pour prolonger mon plaisir. Si je ne cherchais que le vĂÂŽtre, je pourrais choisir celle du derriĂšre de mademoiselle Lambercier, qui, par une malheureuse culbute au bas du prĂ©, fut Ă©talĂ© tout en plein devant le roi de Sardaigne Ă son passage mais celle du noyer de la terrasse est plus amusante pour moi qui fus acteur, au lieu que je ne fus que spectateur de la culbute; et j'avoue que je ne trouvai pas le moindre mot pour rire Ă un accident qui, bien que comique en lui-mĂÂȘme, m'alarmait pour une personne que j'aimais comme une mĂšre, et peut-ĂÂȘtre plus. O vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de la terrasse, Ă©coutez-en l'horrible tragĂ©die, et vous abstenez de frĂ©mir si vous pouvez! Il y avait, hors la porte de la cour, une terrasse Ă gauche en entrant, sur laquelle on allait souvent s'asseoir l'aprĂšs-midi, mais qui n'avait point d'ombre. Pour lui en donner, M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennitĂ© les deux pensionnaires en furent les parrains; et, tandis qu'on comblait le creux, nous tenions l'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe. On fit, pour l'arroser, une espĂšce de bassin tout autour du pied. Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idĂ©e trĂšs naturelle qu'il Ă©tait plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brĂšche, et nous rĂ©solĂ»mes de nous procurer cette gloire sans la partager avec qui que ce fĂ»t. Pour cela nous allĂÂąmes couper une bouture d'un jeune saule, et nous la plantĂÂąmes sur la terrasse, Ă huit ou dix pieds de l'auguste noyer. Nous n'oubliĂÂąmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre la difficultĂ© Ă©tait d'avoir de quoi le remplir; car l'eau venait d'assez loin, et on ne nous laissait pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait absolument pour notre saule. Nous employĂÂąmes toutes sortes de ruses pour lui en fournir durant quelques jours; et cela lui rĂ©ussit si bien, que nous le vĂmes bourgeonner et pousser de petites feuilles dont nous mesurions l'accroissement d'heure en heure, persuadĂ©s, quoiqu'il ne fĂ»t pas Ă un pied de terre, qu'il ne tarderait pas Ă nous ombrager. Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendait incapables de toute application, de toute Ă©tude, que nous Ă©tions comme en dĂ©lire, et que, ne sachant Ă qui nous en avions, on nous tenait de plus court qu'auparavant, nous vĂmes l'instant fatal oĂÂč l'eau nous allait manquer, et nous nous dĂ©solions dans l'attente de voir notre arbre pĂ©rir de sĂ©cheresse. Enfin la nĂ©cessitĂ©, mĂšre de l'industrie, nous suggĂ©ra une invention pour garantir l'arbre et nous d'une mort certaine ce fut de faire par-dessous terre une rigole qui conduisĂt secrĂštement au saule une partie de l'eau dont on arrosait le noyer. Cette entreprise, exĂ©cutĂ©e avec ardeur, ne rĂ©ussit pourtant pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente, que l'eau ne coulait point; la terre s'Ă©boulait et bouchait la rigole; l'entrĂ©e se remplissait d'ordures; tout allait de travers. Rien ne nous rebuta Labor omnia vincit improbus. Nous creusĂÂąmes davantage la terre et notre bassin, pour donner Ă l'eau son Ă©coulement; nous coupĂÂąmes des fonds de boĂtes en petites planches Ă©troites, dont les unes mises de plat Ă la file, et d'autres posĂ©es en angle des deux cĂÂŽtĂ©s sur celles-lĂ , nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantĂÂąmes Ă l'entrĂ©e de petits bouts de bois minces et Ă claire-voie, qui, faisant une espĂšce de grillage ou de crapaudine, retenaient le limon et les pierres sans boucher le passage Ă l'eau. Nous recouvrĂmes soigneusement notre ouvrage de terre bien foulĂ©e; et le jour oĂÂč tout fut fait, nous attendĂmes dans des transes d'espĂ©rance et de crainte l'heure de l'arrosement. AprĂšs des siĂšcles d'attente, cette heure vint enfin M. Lambercier vint aussi Ă son ordinaire assister Ă l'opĂ©ration, durant laquelle nous nous tenions tous deux derriĂšre lui pour cacher notre arbre, auquel trĂšs heureusement il tournait le dos. A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau, que nous commençĂÂąmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet aspect, la prudence nous abandonna; nous nous mĂmes Ă pousser des cris de joie qui firent retourner M. Lambercier et ce fut dommage, car il prenait grand plaisir Ă voir comment la terre du noyer Ă©tait bonne, et buvait avidement son eau. FrappĂ© de la voir se partager en deux bassins, il s'Ă©crie Ă son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois Ă©clats de nos planches, et, criant Ă pleine tĂÂȘte Un aqueduc! un aqueduc! frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos coeurs. En un moment les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut dĂ©truit, tout fut labourĂ©, sans qu'il y eĂ»t, durant cette expĂ©dition terrible, nul autre mot prononcĂ©, sinon l'exclamation qu'il rĂ©pĂ©tait sans cesse Un aqueduc! s'Ă©criait-il en brisant tout, un aqueduc! un aqueduc! On croira que l'aventure finit mal pour les petits architectes; on se trompera tout fut fini. M. Lambercier ne nous dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage et ne nous en parla plus; nous l'entendĂmes mĂÂȘme un peu aprĂšs rire auprĂšs de sa soeur Ă gorge dĂ©ployĂ©e, car le rire de M. Lambercier s'entendait de loin et ce qu'il y eut de plus Ă©tonnant encore, c'est que, passĂ© le premier saisissement, nous ne fĂ»mes pas nous-mĂÂȘmes fort affligĂ©s. Nous plantĂÂąmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du premier, en rĂ©pĂ©tant entre nous avec emphase Un aqueduc! un aqueduc! Jusque-lĂ j'avais eu des accĂšs d'orgueil par intervalles, quand j'Ă©tais Aristide ou Brutus ce fut ici mon premier mouvement de vanitĂ© bien marquĂ©e. Avoir pu construire un aqueduc de nos mains, avoir mis en concurrence une bouture avec un grand arbre, me paraissait le suprĂÂȘme degrĂ© de la gloire. A dix ans j'en jugeais mieux que CĂ©sar Ă trente. L'idĂ©e de ce noyer et la petite histoire qui s'y rapporte m'est si bien restĂ©e ou revenue, qu'un de mes plus agrĂ©ables projets dans mon voyage de GenĂšve, en 1754, Ă©tait d'aller Ă Bossey revoir les monuments des jeux de mon enfance, et surtout le cher noyer, qui devait alors avoir dĂ©jĂ le tiers d'un siĂšcle. Je fus si continuellement obsĂ©dĂ©, si peu maĂtre de moi-mĂÂȘme, que je ne pus trouver le moment de me satisfaire. Il y a peu d'apparence que cette occasion renaisse jamais pour moi cependant je n'en ai pas perdu le dĂ©sir avec l'espĂ©rance; et je suis presque sĂ»r que si jamais, retournant dans ces lieux chĂ©ris, j'y retrouvais mon cher noyer encore en ĂÂȘtre, je l'arroserais de mes pleurs. De retour Ă GenĂšve, je passai deux ou trois ans chez mon oncle, en attendant qu'on rĂ©solĂ»t ce que l'on ferait de moi. Comme il destinait son fils au gĂ©nie, il lui fit apprendre un peu de dessin, et lui enseignait les ElĂ©ments d'Euclide. J'apprenais tout cela par compagnie, et j'y pris goĂ»t, surtout au dessin. Cependant on dĂ©libĂ©rait si l'on me ferait horloger, procureur ou ministre. J'aimais mieux ĂÂȘtre ministre, car je trouvais bien beau de prĂÂȘcher; mais le petit revenu du bien de ma mĂšre Ă partager entre mon frĂšre et moi ne suffisait pas pour pousser mes Ă©tudes. Comme l'ĂÂąge oĂÂč j'Ă©tais ne rendait pas ce choix bien pressant encore, je restais en attendant chez mon oncle, perdant Ă peu prĂšs mon temps, et ne laissant pas de payer, comme il Ă©tait juste, une assez forte pension. Mon oncle, homme de plaisir ainsi que mon pĂšre, ne savait pas comme lui se captiver pour ses devoirs, et prenait assez peu de soin de nous. Ma tante Ă©tait une dĂ©vote un peu piĂ©tiste, qui aimait mieux chanter les psaumes que veiller Ă notre Ă©ducation. On nous laissait presque une libertĂ© entiĂšre, dont nous n'abusĂÂąmes jamais. Toujours insĂ©parables, nous nous suffisions l'un Ă l'autre; et, n'Ă©tant point tentĂ©s de frĂ©quenter les polissons de notre ĂÂąge, nous ne prĂmes aucune des habitudes libertines que l'oisivetĂ© nous pouvait inspirer. J'ai mĂÂȘme tort de nous supposer oisifs, car de la vie nous ne le fĂ»mes moins; et ce qu'il y avait d'heureux Ă©tait que tous les amusements dont nous nous passionnions successivement nous tenaient ensemble occupĂ©s dans la maison, sans que nous fussions mĂÂȘme tentĂ©s de descendre Ă la rue. Nous faisions des cages, des flĂ»tes, des volants, des tambours, des maisons, des Ă©quiffles, des arbalĂštes. Nous gĂÂątions les outils de mon bon vieux grand-pĂšre, pour faire des montres Ă son imitation. Nous avions surtout un goĂ»t de prĂ©fĂ©rence pour barbouiller du papier, dessiner, laver, enluminer, faire un dĂ©gĂÂąt de couleurs. Il vint Ă GenĂšve un charlatan italien appelĂ© Gamba-Corta; nous allĂÂąmes le voir une fois, et puis nous n'y voulĂ»mes plus aller mais il avait des marionnettes, et nous nous mĂmes Ă faire des marionnettes ses marionnettes jouaient des maniĂšres de comĂ©dies, et nous fĂmes des comĂ©dies pour les nĂÂŽtres. Faute de pratique, nous contrefaisions du gosier la voix de Polichinelle, pour jouer ces charmantes comĂ©dies que nos pauvres bons parents avaient la patience de voir et d'entendre. Mais mon oncle Bernard ayant un jour lu dans la famille un trĂšs beau sermon de sa façon, nous quittĂÂąmes les comĂ©dies, et nous nous mĂmes Ă composer des sermons. Ces dĂ©tails ne sont pas fort intĂ©ressants, je l'avoue; mais ils montrent Ă quel point il fallait que notre premiĂšre Ă©ducation eĂ»t Ă©tĂ© bien dirigĂ©e, pour que, maĂtres presque de notre temps et de nous dans un ĂÂąge si tendre, nous fussions si peu tentĂ©s d'en abuser. Nous avions si peu besoin de nous faire des camarades, que nous en nĂ©gligions mĂÂȘme l'occasion. Quand nous allions nous promener, nous regardions en passant leurs jeux sans convoitise, sans songer mĂÂȘme Ă y prendre part. L'amitiĂ© remplissait si bien nos coeurs, qu'il nous suffisait d'ĂÂȘtre ensemble pour que les plus simples goĂ»ts fissent nos dĂ©lices. A force de nous voir insĂ©parables, on y prit garde; d'autant plus que mon cousin Ă©tant trĂšs grand et moi trĂšs petit, cela faisait un couple assez plaisamment assorti. Sa longue figure effilĂ©e, son petit visage de pomme cuite, son air mou, sa dĂ©marche nonchalante, excitaient les enfants Ă se moquer de lui. Dans le patois du pays on lui donna le surnom de BarnĂÂą Bredanna; et sitĂÂŽt que nous sortions nous n'entendions que BarnĂÂą Bredanna tout autour de nous. Il endurait cela plus tranquillement que moi. Je me fĂÂąchai, je voulus me battre; c'Ă©tait ce que les petits coquins demandaient. Je battis, je fus battu. Mon pauvre cousin me soutenait de son mieux; mais il Ă©tait faible, d'un coup de poing on le renversait. Alors je devenais furieux. Cependant, quoique j'attrapasse force horions, ce n'Ă©tait pas Ă moi qu'on en voulait, c'Ă©tait Ă BarnĂÂą Bredanna mais j'augmentai tellement le mal par ma mutine colĂšre, que nous n'osions plus sortir qu'aux heures oĂÂč l'on Ă©tait en classe, de peur d'ĂÂȘtre huĂ©s et suivis par les Ă©coliers. Me voilĂ dĂ©jĂ redresseur des torts. Pour ĂÂȘtre un paladin dans les formes, il ne me manquait que d'avoir une dame; j'en eus deux. J'allais de temps en temps voir mon pĂšre Ă Nyon, petite ville du pays de Vaud, oĂÂč il s'Ă©tait Ă©tabli. Mon pĂšre Ă©tait fort aimĂ©, et son fils se sentait de cette bienveillance. Pendant le peu de sĂ©jour que je faisais prĂšs de lui, c'Ă©tait Ă qui me fĂÂȘterait. Une madame de Vulson surtout me faisait mille caresses; et, pour y mettre le comble, sa fille me prit pour son galant. On sent ce que c'est qu'un galant de onze ans pour une fille de vingt-deux. Mais toutes ces friponnes sont si aises de mettre ainsi de petites poupĂ©es en avant pour cacher les grandes, ou pour les tenter par l'image d'un jeu qu'elles savent rendre attirant! Pour moi, qui ne voyais point entre elle et moi de disconvenance, je pris la chose au sĂ©rieux; je me livrai de tout mon coeur, ou plutĂÂŽt de toute ma tĂÂȘte, car je n'Ă©tais guĂšre amoureux que par lĂ , quoique je le fusse Ă la folie, et que mes transports, mes agitations, mes fureurs, donnassent des scĂšnes Ă pĂÂąmer de rire. Je connais deux sortes d'amour trĂšs distincts, trĂšs rĂ©els, et qui n'ont presque rien de commun, quoique trĂšs vifs l'un et l'autre, et tous deux diffĂ©rents de la tendre amitiĂ©. Tout le cours de ma vie s'est partagĂ© entre ces deux amours de si diverses natures, et je les ai mĂÂȘme Ă©prouvĂ©s tous deux Ă la fois; car, par exemple, au moment dont je parle, tandis que je m'emparais de mademoiselle de Vulson, si publiquement et si tyranniquement que je ne pouvais souffrir qu'aucun homme approchĂÂąt d'elle, j'avais avec une petite mademoiselle Goton des tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte assez courts, mais assez vifs, dans lesquels elle daignait faire la maĂtresse d'Ă©cole, et c'Ă©tait tout mais ce tout, qui en effet Ă©tait tout pour moi, me paraissait le bonheur suprĂÂȘme; et sentant dĂ©jĂ le prix du mystĂšre, quoique je n'en susse user qu'en enfant, je rendais Ă mademoiselle de Vulson, qui ne s'en doutait guĂšre, le soin qu'elle prenait de m'employer Ă cacher d'autres amours. Mais Ă mon grand regret mon secret fut dĂ©couvert, ou moins bien gardĂ© de la part de ma petite maĂtresse d'Ă©cole que de la mienne, car on ne tarda pas Ă nous sĂ©parer. C'Ă©tait en vĂ©ritĂ© une singuliĂšre personne que cette petite mademoiselle Goton. Sans ĂÂȘtre belle, elle avait une figure difficile Ă oublier, et que je me rappelle encore, souvent beaucoup trop pour un vieux fou. Ses yeux surtout n'Ă©taient pas de son ĂÂąge, ni sa taille, ni son maintien. Elle avait un petit air imposant et fier trĂšs propre Ă son rĂÂŽle, et qui en avait occasionnĂ© la premiĂšre idĂ©e entre nous. Mais ce qu'elle avait de plus bizarre Ă©tait un mĂ©lange d'audace et de rĂ©serve difficile Ă concevoir. Elle se permettait avec moi les plus grandes privautĂ©s, sans jamais m'en permettre aucune` avec elle; elle me traitait exactement en enfant ce qui me fait croire, ou qu'elle avait dĂ©jĂ cessĂ© de l'ĂÂȘtre, ou qu'au contraire elle l'Ă©tait encore assez elle-mĂÂȘme pour ne voir qu'un jeu dans le pĂ©ril auquel elle s'exposait. J'Ă©tais tout entier, pour ainsi dire, Ă chacune de ces deux personnes, et si parfaitement, qu'avec aucune des deux il ne m'arrivait jamais de songer Ă l'autre. Mais du reste rien de semblable en ce qu'elles me faisaient Ă©prouver. J'aurais passĂ© ma vie entiĂšre avec mademoiselle de Vulson, sans songer Ă la quitter; mais en l'abordant ma joie Ă©tait tranquille et n'allait pas Ă l'Ă©motion. Je l'aimais surtout en grande compagnie; les plaisanteries, les agaceries, les jalousies mĂÂȘme m'attachaient, m'intĂ©ressaient; je triomphais avec orgueil de ses prĂ©fĂ©rences prĂšs des grands rivaux qu'elle paraissait maltraiter. J'Ă©tais tourmentĂ©, mais j'aimais ce tourment. Les applaudissements, les encouragements, les ris m'Ă©chauffaient, m'animaient. J'avais des emportements, des saillies, j'Ă©tais transportĂ© d'amour; dans un cercle, tĂÂȘte Ă tĂÂȘte j'aurais Ă©tĂ© contraint, froid, peut-ĂÂȘtre ennuyĂ©. Cependant je m'intĂ©ressais tendrement Ă elle, je souffrais quand elle Ă©tait malade j'aurais donnĂ© ma santĂ© pour rĂ©tablir la sienne; et notez que je savais trĂšs bien par expĂ©rience ce que c'Ă©tait que maladie, et ce que c'Ă©tait que santĂ©. Absent d'elle, j'y pensais, elle me manquait; prĂ©sent, ses caresses m'Ă©taient douces au coeur, non aux sens. J'Ă©tais impunĂ©ment familier avec elle; mon imagination ne me demandait que ce qu'elle m'accordait cependant je n'aurais pu supporter de lui en voir faire autant Ă d'autres. Je l'aimais en frĂšre; mais j'en Ă©tais jaloux en amant. Je l'eusse Ă©tĂ© de mademoiselle Goton en Turc, en furieux, en tigre, si j'avais seulement imaginĂ© qu'elle pĂ»t faire Ă un autre le mĂÂȘme traitement qu'elle m'accordait; car cela mĂÂȘme Ă©tait une grĂÂące qu'il fallait demander Ă genoux. J'abordais mademoiselle de Vulson avec un plaisir trĂšs vif, mais sans trouble; au lieu qu'en voyant mademoiselle Goton je ne voyais plus rien, tous mes sens Ă©taient bouleversĂ©s. J'Ă©tais familier avec la premiĂšre sans avoir de familiaritĂ©; au contraire, j'Ă©tais aussi tremblant qu'agitĂ© devant la seconde, mĂÂȘme au fort des plus grandes familiaritĂ©s. Je crois que si j'Ă©tais restĂ© trop longtemps avec elle, je n'aurais pu vivre; les palpitations m'auraient Ă©touffĂ©. Je craignais Ă©galement de leur dĂ©plaire; mais j'Ă©tais plus complaisant pour l'une et plus obĂ©issant pour l'autre. Pour rien au monde je n'aurais voulu fĂÂącher mademoiselle de Vulson; mais si mademoiselle Goton m'eĂ»t ordonnĂ© de me jeter dans les flammes, je crois qu'Ă l'instant j'aurais obĂ©i. Mes amours, ou plutĂÂŽt mes rendez-vous avec celle-ci, durĂšrent peu, trĂšs heureusement pour elle et pour moi. Quoique mes liaisons avec mademoiselle de Vulson n'eussent pas le mĂÂȘme danger, elles ne laissĂšrent pas d'avoir aussi leur catastrophe, aprĂšs avoir un peu plus longtemps durĂ©. Les fins de tout cela devaient toujours avoir l'air un peu romanesque, et donner prise aux exclamations. Quoique mon commerce avec mademoiselle de Vulson fĂ»t moins vif, il Ă©tait plus attachant peut-ĂÂȘtre. Nos sĂ©parations ne se faisaient jamais sans larmes, et il est singulier dans quel vide accablant je me sentais plongĂ© aprĂšs l'avoir quittĂ©e. Je ne pouvais parler que d'elle, ni penser qu'Ă elle mes regrets Ă©taient vrais et vifs; mais je crois qu'au fond ces hĂ©roĂÂŻques regrets n'Ă©taient pas tous pour elle, et que, sans que je m'en aperçusse, les amusements dont elle Ă©tait le centre y avaient leur bonne part. Pour tempĂ©rer les douleurs de l'absence, nous nous Ă©crivions des lettres d'un pathĂ©tique Ă faire fendre les rochers. Enfin, j'eus la gloire qu'elle n'y put plus tenir, et qu'elle vint me voir Ă GenĂšve. Pour le coup la tĂÂȘte acheva de me tourner; je fus ivre et fou les deux jours qu'elle y resta. Quand elle partit, je voulais me jeter dans l'eau aprĂšs elle, et je fis longtemps retentir l'air de mes cris. Huit jours aprĂšs, elle m'envoya des bonbons et des gants; ce qui m'eĂ»t paru fort galant, si je n'eusse appris en mĂÂȘme temps qu'elle Ă©tait mariĂ©e, et que ce voyage dont il lui avait plu de me faire honneur Ă©tait pour acheter ses habits de noces. Je ne dĂ©crirai pas ma fureur; elle se conçoit. Je jurai dans mon noble courroux de ne plus revoir la perfide, n'imaginant pas pour elle de plus terrible punition. Elle n'en mourut pas cependant; car vingt ans aprĂšs, Ă©tant allĂ© voir mon pĂšre et me promenant avec lui sur le lac, je demandai qui Ă©taient des dames que je voyais dans un bateau peu loin du nĂÂŽtre. Comment! me dit mon pĂšre en souriant, le coeur ne te le dit pas? ce sont tes anciennes amours c'est madame Cristin, c'est mademoiselle de Vulson. Je tressaillis Ă ce nom presque oubliĂ©; mais je dis aux bateliers de changer de route, ne jugeant pas, quoique j'eusse assez beau jeu pour prendre alors ma revanche, que ce fĂ»t la peine d'ĂÂȘtre parjure, et de renouveler une querelle de vingt ans avec une femme de quarante. Ainsi se perdait en niaiseries le plus prĂ©cieux temps de mon enfance avant qu'on eĂ»t dĂ©cidĂ© de ma destination. AprĂšs de longues dĂ©libĂ©rations pour suivre mes dispositions naturelles, on prit enfin le parti pour lequel j'en avais le moins, et l'on me mit chez M. Masseron, greffier de la ville, pour apprendre sous lui, comme disait M. Bernard, l'utile mĂ©tier de grapignan. Ce surnom me dĂ©plaisait souverainement; l'espoir de gagner force Ă©cus par une voie ignoble flattait peu mon humeur hautaine; l'occupation me paraissait ennuyeuse, insupportable; l'assiduitĂ©, l'assujettissement, achevĂšrent de m'en rebuter, et je n'entrais jamais au greffe qu'avec une horreur qui croissait de jour en jour. M. Masseron, de son cĂÂŽtĂ©, peu content de moi, me traitait avec mĂ©pris, me reprochant sans cesse mon engourdissement, ma bĂÂȘtise; me rĂ©pĂ©tant tous les jours que mon oncle l'avait assurĂ© que je savais, que je savais, tandis que dans le vrai je ne savais rien; qu'il lui avait promis un joli garçon, et qu'il ne lui avait donnĂ© qu'un ĂÂąne. Enfin je fus renvoyĂ© du greffe ignominieusement pour mon ineptie, et il fut prononcĂ© par les clercs de M. Masseron que je n'Ă©tais bon qu'Ă mener la lime. Ma vocation ainsi dĂ©terminĂ©e, je fus mis en apprentissage, non toutefois chez un horloger, mais chez un graveur. Les dĂ©dains du greffier m'avaient extrĂÂȘmement humiliĂ©, et j'obĂ©is sans murmure. Mon maĂtre, M. Ducommun, Ă©tait un jeune homme rustre et violent, qui vint Ă bout, en trĂšs peu de temps, de ternir tout l'Ă©clat de mon enfance, d'abrutir mon caractĂšre aimant et vif, et de me rĂ©duire, par l'esprit ainsi que par la fortune, Ă mon vĂ©ritable Ă©tat d'apprenti. Mon latin, mes antiquitĂ©s, mon histoire, tout fut pour longtemps oubliĂ©; je ne me souvenais pas mĂÂȘme qu'il y eĂ»t eu des Romains au monde. Mon pĂšre, quand je l'allais voir, ne trouvait plus en moi son idole; je n'Ă©tais plus pour les dames le galant Jean-Jacques; et je sentais si bien moi-mĂÂȘme que M. et mademoiselle Lambercier n'auraient plus reconnu en moi leur Ă©lĂšve, que j'eus honte de me reprĂ©senter Ă eux, et ne les ai plus revus depuis lors. Les goĂ»ts les plus vils, la plus basse polissonnerie succĂ©dĂšrent Ă mes aimables amusements, sans m'en laisser mĂÂȘme la moindre idĂ©e. Il faut que, malgrĂ© l'Ă©ducation la plus honnĂÂȘte, j'eusse un grand penchant Ă dĂ©gĂ©nĂ©rer; car cela se fit trĂšs rapidement sans la moindre peine, et jamais CĂ©sar si prĂ©coce ne devint si promptement Laridon. Le mĂ©tier ne me dĂ©plaisait pas en lui-mĂÂȘme j'avais un goĂ»t vif pour le dessin, le jeu du burin m'amusait assez; et comme le talent du graveur pour l'horlogerie est trĂšs bornĂ©, j'avais l'espoir d'en atteindre la perfection. J'y serais parvenu peut-ĂÂȘtre, si la brutalitĂ© de mon maĂtre et la gĂÂȘne excessive ne m'avaient rebutĂ© du travail. Je lui dĂ©robais mon temps pour l'employer en occupations du mĂÂȘme genre, mais qui avaient pour moi l'attrait de la libertĂ©. Je gravais des espĂšces de mĂ©dailles pour nous servir, Ă moi et Ă mes camarades, d'ordre de chevalerie. Mon maĂtre me surprit Ă ce travail de contrebande, et me roua de coups, disant que je m'exerçais Ă faire de la fausse monnaie, parce que nos mĂ©dailles avaient les armes de la RĂ©publique. Je puis bien jurer que je n'avais nulle idĂ©e de la fausse monnaie, et trĂšs peu de la vĂ©ritable; je savais mieux comment se faisaient les as romains que nos piĂšces de trois sous. La tyrannie de mon maĂtre finit par me rendre insupportable le travail que j'aurais aimĂ©, et par me donner des vices que j'aurais haĂÂŻs, tels que le mensonge, la fainĂ©antise, le vol. Rien ne m'a mieux appris la diffĂ©rence qu'il y a de la dĂ©pendance filiale Ă l'esclavage servile, que le souvenir des changements que produisit en moi cette Ă©poque. Naturellement timide et honteux, je n'eus jamais plus d'Ă©loignement pour aucun dĂ©faut que pour l'effronterie; mais j'avais joui d'une libertĂ© honnĂÂȘte, qui seulement s'Ă©tait restreinte jusque-lĂ par degrĂ©s, et s'Ă©vanouit enfin tout Ă fait. J'Ă©tais hardi chez mon pĂšre, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle; je devins craintif chez mon maĂtre, et dĂšs lors je fus un enfant perdu. AccoutumĂ© Ă une Ă©galitĂ© parfaite avec mes supĂ©rieurs dans la maniĂšre de vivre, Ă ne pas connaĂtre un plaisir qui ne fĂ»t Ă ma portĂ©e, Ă ne pas voir un mets dont je n'eusse ma part, Ă n'avoir pas un dĂ©sir que je ne tĂ©moignasse, Ă mettre enfin tous les mouvements de mon coeur sur mes lĂšvres qu'on juge de ce que je dus devenir dans une maison oĂÂč je n'osais pas ouvrir la bouche, oĂÂč il fallait sortir de table au tiers du repas, et de la chambre aussitĂÂŽt que je n'y avais rien Ă faire; oĂÂč, sans cesse enchaĂnĂ© Ă mon travail, je ne voyais qu'objets de jouissances pour d'autres et de privations pour moi seul; oĂÂč l'image de la libertĂ© du maĂtre et des compagnons augmentait le poids de mon assujettissement; oĂÂč, dans les disputes sur ce que je savais le mieux, je n'osais ouvrir la bouche; oĂÂč tout enfin ce que je voyais devenait pour mon coeur un objet de convoitise, uniquement parce que j'Ă©tais privĂ© de tout. Adieu l'aisance, la gaietĂ©, les mots heureux qui jadis, souvent dans mes fautes, m'avaient fait Ă©chapper au chĂÂątiment. Je ne puis me rappeler sans rire qu'un soir chez mon pĂšre, Ă©tant condamnĂ© pour quelque espiĂšglerie Ă m'aller coucher sans souper, et passant par la cuisine avec mon triste morceau de pain, je vis et flairai le rĂÂŽti tournant Ă la broche. On Ă©tait autour du feu il fallut en passant saluer tout le monde. Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l'oeil ce rĂÂŽti, qui avait si bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m'abstenir de lui faire aussi la rĂ©vĂ©rence, et de lui dire d'un ton piteux Adieu, rĂÂŽti! Cette saillie de naĂÂŻvetĂ© parut si plaisante, qu'on me fit rester Ă souper. Peut-ĂÂȘtre eĂ»t-elle eu le mĂÂȘme bonheur chez mon maĂtre, mais il est sĂ»r qu'elle ne m'y serait pas venue, ou que je n'aurais osĂ© m'y livrer. VoilĂ comment j'appris Ă convoiter en silence, Ă me cacher, Ă dissimuler, Ă mentir, et Ă dĂ©rober enfin; fantaisie qui jusqu'alors ne m'Ă©tait pas venue, et dont je n'ai pu depuis lors bien me guĂ©rir. La convoitise et l'impuissance mĂšnent toujours lĂ . VoilĂ pourquoi tous les laquais sont fripons, et pourquoi tous les apprentis doivent l'ĂÂȘtre mais dans un Ă©tat Ă©gal et tranquille, oĂÂč tout ce qu'ils voient est Ă leur portĂ©e, ces derniers perdent en grandissant ce honteux penchant. N'ayant pas eu le mĂÂȘme avantage, je n'en ai pu tirer le mĂÂȘme profit. Ce sont presque toujours de bons sentiments mal dirigĂ©s qui font faire aux enfants le premier pas vers le mal. MalgrĂ© les privations et les tentations continuelles, j'avais demeurĂ© plus d'un an chez mon maĂtre sans pouvoir me rĂ©soudre Ă rien prendre, pas mĂÂȘme des choses Ă manger. Mon premier vol fut une affaire de complaisance, mais il ouvrit la porte Ă d'autres qui n'avaient pas une si louable fin. Il y avait chez mon maĂtre un compagnon appelĂ© M. Verrat, dont la maison, dans le voisinage, avait un jardin assez Ă©loignĂ© qui produisait de trĂšs belles asperges. Il prit envie Ă M. Verrat, qui n'avait pas beaucoup d'argent, de voler Ă sa mĂšre des asperges dans leur primeur, et de les vendre pour faire quelques bons dĂ©jeuners. Comme il ne voulait pas s'exposer lui-mĂÂȘme, et qu'il n'Ă©tait pas fort ingambe, il me choisit pour cette expĂ©dition. AprĂšs quelques cajoleries prĂ©liminaires, qui me gagnĂšrent d'autant mieux que je n'en voyais pas le but, il me la proposa comme une idĂ©e qui lui venait sur-le-champ. Je disputai beaucoup; il insista. Je n'ai jamais pu rĂ©sister aux caresses; je me rendis. J'allais tous les matins moissonner les plus belles asperges je les portais au Molard, oĂÂč quelque bonne femme, qui voyait que je venais de les voler, me le disait pour les avoir Ă meilleur compte. Dans ma frayeur, je prenais ce qu'elle voulait me donner; je le portais Ă M. Verrat. Cela se changeait promptement en un dĂ©jeuner dont j'Ă©tais le pourvoyeur, et qu'il partageait avec un autre camarade; car pour moi, trĂšs content d'en avoir quelques bribes, je ne touchais pas mĂÂȘme Ă leur vin. Ce petit manĂšge dura plusieurs jours sans qu'il me vĂnt mĂÂȘme Ă l'esprit de voler le voleur, et de dĂmer sur M. Verrat le produit de ses asperges. J'exĂ©cutais ma friponnerie avec la plus grande fidĂ©litĂ©; mon seul motif Ă©tait de complaire Ă celui qui me la faisait faire. Cependant si j'eusse Ă©tĂ© surpris, que de coups, que d'injures, quels traitements cruels n'eussĂ©-je point essuyĂ©s, tandis que le misĂ©rable, en me dĂ©mentant, eut Ă©tĂ© cru sur sa parole, et moi doublement puni pour avoir osĂ© le charger, attendu qu'il Ă©tait compagnon, et que je n'Ă©tais qu'apprenti! VoilĂ comment en tout Ă©tat le fort coupable se sauve aux dĂ©pens du faible innocent. J'appris ainsi qu'il n'Ă©tait pas si terrible de voler que je l'avais cru; et je tirai bientĂÂŽt si bon parti de ma science, que rien de ce que je convoitais n'Ă©tait Ă ma portĂ©e en sĂ»retĂ©. Je n'Ă©tais pas absolument mal nourri chez mon maĂtre, et la sobriĂ©tĂ© ne m'Ă©tait pĂ©nible qu'en la lui voyant si mal garder. L'usage de faire sortir de table les jeunes gens quand on y sert ce qui les tente le plus me paraĂt trĂšs bien entendu pour les rendre aussi friands que fripons. Je devins en peu de temps l'un et l'autre; et je m'en trouvais fort bien pour l'ordinaire, quelquefois fort mal quand j'Ă©tais surpris. Un souvenir qui me fait frĂ©mir encore et rire tout Ă la fois, est celui d'une chasse aux pommes qui me coĂ»ta cher. Ces pommes Ă©taient au fond d'une dĂ©pense qui, par une jalousie Ă©levĂ©e, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'Ă©tais seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin des HespĂ©rides ce prĂ©cieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre elle Ă©tait trop courte. Je l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maĂtre aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succĂšs; enfin je sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai trĂšs doucement dĂ©jĂ la pomme touchait Ă la jalousie, j'Ă©tais prĂÂȘt Ă la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme Ă©tait trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en usage pour la tirer! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en Ă©tat, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins Ă la partager, espĂ©rant tirer ensuite les piĂšces l'une aprĂšs l'autre mais Ă peine furent-elles sĂ©parĂ©es, qu'elles tombĂšrent toutes deux dans la dĂ©pense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction. Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup de temps. Je craignais d'ĂÂȘtre surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets Ă l'ouvrage tout aussi tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux tĂ©moins indiscrets qui dĂ©posaient contre moi dans la dĂ©pense. Le lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes trĂ©teaux, j'allonge la broche, je l'ajuste; j'Ă©tais prĂÂȘt Ă piquer... Malheureusement le dragon ne dormait pas tout Ă coup la porte de la dĂ©pense s'ouvre; mon maĂtre en sort, croise les bras, me regarde, et me dit Courage!... La plume me tombe des mains. BientĂÂŽt, Ă force d'essuyer de mauvais traitements, j'y devins moins sensible; ils me parurent enfin une sorte de compensation du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au lieu de retourner les yeux en arriĂšre et de regarder la punition, je les portais en avant et je regardais la vengeance. Je jugeais que me battre comme fripon, c'Ă©tait m'autoriser Ă l'ĂÂȘtre. Je trouvais que voler et ĂÂȘtre battu allaient ensemble, et constituaient en quelque sorte un Ă©tat, et qu'en remplissant la partie de cet Ă©tat qui dĂ©pendait de moi, je pouvais laisser le soin de l'autre Ă mon maĂtre. Sur cette idĂ©e je me mis Ă voler plus tranquillement qu'auparavant. Je me disais Qu'en arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit je suis fait pour l'ĂÂȘtre. J'aime Ă manger, sans ĂÂȘtre avide; je suis sensuel, et non pas gourmand. Trop d'autres goĂ»ts me distraient de celui-lĂ . Je ne me suis jamais occupĂ© de ma bouche que quand mon coeur Ă©tait oisif; et cela m'est si rarement arrivĂ© dans ma vie, que je n'ai guĂšre eu le temps de songer aux bons morceaux. VoilĂ pourquoi je ne bornai pas longtemps ma friponnerie au comestible; je l'Ă©tendis bientĂÂŽt Ă tout ce qui me tentait; et si je ne devins pas un voleur en forme, c'est que je n'ai jamais Ă©tĂ© beaucoup tentĂ© d'argent. Dans le cabinet commun mon maĂtre avait un autre cabinet Ă part, qui fermait Ă clef je trouvai le moyen d'en ouvrir la porte et de la refermer sans qu'il y parĂ»t. LĂ je mettais Ă contribution ses bons outils, ses meilleurs dessins, ses empreintes, tout ce qui me faisait envie et qu'il affectait d'Ă©loigner de moi. Dans le fond ces vols Ă©taient bien innocents, puisqu'ils n'Ă©taient faits que pour ĂÂȘtre employĂ©s Ă son service mais j'Ă©tais transportĂ© de joie d'avoir ces bagatelles en mon pouvoir; je croyais voler le talent avec ses productions. Du reste, il y avait dans des boĂtes des recoupes d'or et d'argent, de petits bijoux, des piĂšces de prix, de la monnaie. Quand j'avais quatre ou cinq sous dans ma poche, c'Ă©tait beaucoup cependant, loin de toucher Ă rien de tout cela, je ne me souviens pas mĂÂȘme d'y avoir jetĂ© de ma vie un regard de convoitise je le voyais avec plus d'effroi que de plaisir. Je crois bien que cette horreur du vol de l'argent et de ce qui en produit me venait en grande partie de l'Ă©ducation. Il se mĂÂȘlait Ă cela des idĂ©es secrĂštes d'infamie, de prison, de chĂÂątiment, de potence, qui m'auraient fait frĂ©mir si j'avais Ă©tĂ© tentĂ©; au lieu que mes tours ne me semblaient que des espiĂšgleries, et n'Ă©taient pas autre chose en effet. Tout cela ne pouvait valoir que d'ĂÂȘtre bien Ă©trillĂ© par mon maĂtre, et d'avance je m'arrangeais lĂ -dessus. Mais, encore une fois, je ne convoitais pas mĂÂȘme assez pour avoir Ă m'abstenir; je ne sentais rien Ă combattre. Une seule feuille de beau papier Ă dessiner me tentait plus que l'argent pour en payer une rame. Cette bizarrerie tient Ă une des singularitĂ©s de mon caractĂšre; elle a eu tant d'influence sur ma conduite qu'il importe de l'expliquer. J'ai des passions trĂšs ardentes, et tandis qu'elles m'agitent rien n'Ă©gale mon impĂ©tuositĂ©; je ne connais plus ni mĂ©nagements, ni respect, ni crainte, ni biensĂ©ance; je suis cynique, effrontĂ©, violent, intrĂ©pide il n'y a ni honte qui m'arrĂÂȘte, ni danger qui m'effraie hors le seul objet qui m'occupe, l'univers n'est plus rien pour moi. Mais tout cela ne dure qu'un moment, et le moment qui suit me jette dans l'anĂ©antissement. Prenez-moi dans le calme, je suis l'indolence et la timiditĂ© mĂÂȘmes; tout m'effarouche, tout me rebute; une mouche en volant me fait peur; un mot Ă dire, un geste Ă faire, Ă©pouvante ma paresse; la crainte et la honte me subjuguent Ă tel point que je voudrais m'Ă©clipser aux yeux de tous les mortels. S'il faut agir, je ne sais que faire; s'il faut parler, je ne sais que dire; si l'on me regarde, je suis dĂ©contenancĂ©. Quand je me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j'ai Ă dire; mais dans les entretiens ordinaires je ne trouve rien, rien du tout; ils me sont insupportables par cela seul que je suis obligĂ© de parler. Ajoutez qu'aucun de mes goĂ»ts dominants ne consiste en choses qui s'achĂštent. Il ne me faut que des plaisirs purs, et l'argent les empoisonne tous. J'aime, par exemple, ceux de la table; mais, ne pouvant souffrir ni la gĂÂȘne de la bonne compagnie ni la crapule du cabaret, je ne puis les goĂ»ter qu'avec un ami; car seul, cela ne m'est pas possible mon imagination s'occupe alors d'autre chose, et je n'ai pas le plaisir de manger. Si mon sang allumĂ© me demande des femmes, mon coeur Ă©mu me demande encore plus de l'amour. Des femmes Ă prix d'argent perdraient pour moi tous leurs charmes; je doute mĂÂȘme s'il serait en moi d'en profiter. Il en est ainsi de tous les plaisirs Ă ma portĂ©e; s'ils ne sont gratuits, je les trouve insipides. J'aime les seuls biens qui ne sont Ă personne qu'au premier qui sait les goĂ»ter. Jamais l'argent ne me parut une chose aussi prĂ©cieuse qu'on la trouve. Bien plus, il ne m'a mĂÂȘme jamais paru fort commode il n'est bon Ă rien par lui-mĂÂȘme, il faut le transformer pour en jouir; il faut acheter, marchander, souvent ĂÂȘtre dupe, bien payer, ĂÂȘtre mal servi. Je voudrais une chose bonne dans sa qualitĂ© avec mon argent je suis sĂ»r de l'avoir mauvaise. J'achĂšte cher un oeuf frais, il est vieux; un beau fruit, il est vert; une fille, elle est gĂÂątĂ©e. J'aime le bon vin, mais oĂÂč en prendre? Chez un marchand de vin? comme que je fasse, il m'empoisonnera. Veux-je absolument ĂÂȘtre bien servi? que de soins, que d'embarras! avoir des amis, des correspondants, donner des commissions, Ă©crire, aller, venir, attendre; et souvent au bout ĂÂȘtre encore trompĂ©. Que de peine avec mon argent! je la crains plus que je n'aime le bon vin. Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans le dessein d'acheter quelque friandise. J'approche de la boutique d'un pĂÂątissier, j'aperçois des femmes au comptoir; je crois dĂ©jĂ les voir rire et se moquer entre elles du petit gourmand. Je passe devant une fruitiĂšre, je lorgne du coin de l'oeil de belles poires, leur parfum me tente; deux ou trois jeunes gens tout prĂšs de lĂ me regardent; un homme qui me connaĂt est devant sa boutique; je vois de loin venir une fille n'est-ce point la servante de la maison? Ma vue courte me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens de ma connaissance; partout je suis intimidĂ©, retenu par quelque obstacle; mon dĂ©sir croĂt avec ma honte, et je rentre enfin comme un sot, dĂ©vorĂ© de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et n'ayant osĂ© rien acheter. J'entrerais dans les plus insipides dĂ©tails, si je suivais dans l'emploi de mon argent, soit par moi, soit par d'autres, l'embarras, la honte, la rĂ©pugnance, les inconvĂ©nients, les dĂ©goĂ»ts de toute espĂšce que j'ai toujours Ă©prouvĂ©s. A mesure qu'avançant dans ma vie le lecteur prendra connaissance de mon humeur, il sentira tout cela sans que je m'appesantisse Ă le lui dire. Cela compris, on comprendra sans peine une de mes prĂ©tendues contradictions, celle d'allier une avarice presque sordide avec le plus grand mĂ©pris pour l'argent. C'est un meuble pour moi si peu commode, que je ne m'avise pas mĂÂȘme de dĂ©sirer celui que je n'ai pas, et que quand j'en ai je le garde longtemps sans le dĂ©penser, faute de savoir l'employer Ă ma fantaisie mais l'occasion commode et agrĂ©able se prĂ©sente-t-elle, j'en profite si bien que ma bourse se vide avant que je m'en sois aperçu. Du reste, ne cherchez pas en moi le tic des avares, celui de dĂ©penser pour l'ostentation; tout au contraire, je dĂ©pense en secret et pour le plaisir loin de me faire gloire de dĂ©penser, je m'en cache. Je sens si bien que l'argent n'est pas Ă mon usage, que je suis presque honteux d'en avoir, encore plus de m'en servir. Si j'avais eu jamais un revenu suffisant pour vivre commodĂ©ment, je n'aurais point Ă©tĂ© tentĂ© d'ĂÂȘtre avare, j'en suis trĂšs sĂ»r; je dĂ©penserais tout mon revenu sans chercher Ă l'augmenter mais ma situation prĂ©caire me tient en crainte. J'adore la libertĂ©; j'abhorre la gĂÂȘne, la peine, l'assujettissement. Tant que dure l'argent que j'ai dans ma bourse, il assure mon indĂ©pendance; il me dispense de m'intriguer pour en trouver d'autre, nĂ©cessitĂ© que j'eus toujours en horreur; mais de peur de le voir finir, je le choie. L'argent qu'on possĂšde est l'instrument de la libertĂ©; celui qu'on pourchasse est celui de la servitude. VoilĂ pourquoi je serre bien et ne convoite rien. Mon dĂ©sintĂ©ressement n'est donc que paresse; le plaisir d'avoir ne vaut pas la peine d'acquĂ©rir et ma dissipation n'est encore que paresse; quand l'occasion de dĂ©penser agrĂ©ablement se prĂ©sente, on ne peut trop la mettre Ă profit. Je suis moins tentĂ© de l'argent que des choses, parce qu'entre l'argent et la possession dĂ©sirĂ©e il y a toujours un intermĂ©diaire; au lieu qu'entre la chose mĂÂȘme et sa jouissance il n'y en a point. Je vois la chose, elle me tente; si je ne vois que le moyen de l'acquĂ©rir, il ne me tente pas. J'ai donc Ă©tĂ© fripon, et quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me tentent, et que j'aime mieux prendre que demander mais, petit ou grand, je ne me souviens pas d'avoir pris de ma vie un liard Ă personne; hors une seule fois, il n'y a pas quinze ans, que je volai sept livres dix sous. L'aventure vaut la peine d'ĂÂȘtre contĂ©e, car il s'y trouve un concours impayable d'effronterie et de bĂÂȘtise, que j'aurais peine moi-mĂÂȘme Ă croire s'il regardait un autre que moi. C'Ă©tait Ă Paris. Je me promenais avec M. de Francueil au Palais-Royal, sur les cinq heures. Il tire sa montre, la regarde, et me dit Allons Ă l'OpĂ©ra. Je le veux bien; nous allons. Il prend deux billets d'amphithĂ©ĂÂątre, m'en donne un, et passe le premier avec l'autre je le suis, il entre. En entrant aprĂšs lui, je trouve la porte embarrassĂ©e. Je regarde, je vois tout le monde debout; je juge que je pourrais bien me perdre dans cette foule, ou du moins laisser supposer Ă M. de Francueil que j'y suis perdu. Je sors, je reprends ma contremarque, puis mon argent, et je m'en vais, sans songer qu'Ă peine avais-je atteint la porte que tout le monde Ă©tait assis, et qu'alors M. de Francueil voyait clairement que je n'y Ă©tais plus. Comme jamais rien ne fut plus Ă©loignĂ© de mon humeur que ce trait-lĂ , je le note, pour montrer qu'il y a des moments d'une espĂšce de dĂ©lire oĂÂč il ne faut point juger des hommes par leurs actions. Ce n'Ă©tait pas prĂ©cisĂ©ment voler cet argent; c'Ă©tait en voler l'emploi moins c'Ă©tait un vol, plus c'Ă©tait une infamie. Je ne finirais pas ces dĂ©tails si je voulais suivre toutes les routes par lesquelles, durant mon apprentissage, je passai de la sublimitĂ© de l'hĂ©roĂÂŻsme Ă la bassesse d'un vaurien. Cependant en prenant les vices de mon Ă©tat, il me fut impossible d'en prendre tout Ă fait les goĂ»ts. Je m'ennuyais des amusements de mes camarades; et quand la trop grande gĂÂȘne m'eut aussi rebutĂ© du travail, je m'ennuyai de tout. Cela me rendit le goĂ»t de la lecture, que j'avais perdu depuis longtemps. Ces lectures, prises sur mon travail, devinrent un nouveau crime qui m'attira de nouveaux chĂÂątiments. Ce goĂ»t irritĂ© par la contrainte devint passion, bientĂÂŽt fureur. La Tribu, fameuse loueuse de livres, m'en fournissait de toute espĂšce. Bons et mauvais, tout passait; je ne choisissais point je lisais tout avec une Ă©gale aviditĂ©. Je lisais Ă l'Ă©tabli, je lisais en allant faire mes messages, je lisais Ă la garde-robe, et m'y oubliais des heures entiĂšres; la tĂÂȘte me tournait de la lecture, je ne faisais plus que lire. Mon maĂtre m'Ă©piait, me surprenait, me battait, me prenait mes livres. Que de volumes furent dĂ©chirĂ©s, brĂ»lĂ©s, jetĂ©s par les fenĂÂȘtres! que d'ouvrages restĂšrent dĂ©pareillĂ©s chez la Tribu! Quand je n'avais plus de quoi la payer, je lui donnais mes chemises, mes cravates, mes hardes; mes trois sous d'Ă©trennes tous les dimanches lui Ă©taient rĂ©guliĂšrement portĂ©s. VoilĂ donc, me dira-t-on, l'argent devenu nĂ©cessaire. Il est vrai, mais ce fut quand la lecture m'eut ĂÂŽtĂ© toute activitĂ©. LivrĂ© tout entier Ă mon nouveau goĂ»t, je ne faisais plus que lire, je ne volais plus. C'est encore ici une de mes diffĂ©rences caractĂ©ristiques. Au fort d'une certaine habitude d'ĂÂȘtre, un rien me distrait, me change, m'attache, enfin me passionne et alors tout est oubliĂ©; je ne songe plus qu'au nouvel objet qui m'occupe. Le coeur me battait d'impatience de feuilleter le nouveau livre que j'avais dans la poche; je le tirais aussitĂÂŽt que j'Ă©tais seul, et ne songeais plus Ă fouiller le cabinet de mon maĂtre. J'ai mĂÂȘme peine Ă croire que j'eusse volĂ©, quand mĂÂȘme j'aurais eu des passions plus coĂ»teuses. BornĂ© au moment prĂ©sent, il n'Ă©tait pas dans mon tour d'esprit de m'arranger ainsi pour l'avenir. La Tribu me faisait crĂ©dit les avances Ă©taient petites; et quand j'avais empochĂ© mon livre, je ne songeais plus Ă rien. L'argent qui me venait naturellement passait de mĂÂȘme Ă cette femme; et quand elle devenait pressante, rien n'Ă©tait plus tĂÂŽt sous ma main que mes propres effets. Voler par avance Ă©tait trop de prĂ©voyance, et voler pour payer n'Ă©tait pas mĂÂȘme une tentation. A force de querelles, de coups, de lectures dĂ©robĂ©es et mal choisies, mon humeur devint taciturne, sauvage; ma tĂÂȘte commençait Ă s'altĂ©rer, et je vivais en vrai loup-garou. Cependant si mon goĂ»t ne me prĂ©serva pas des livres plats et fades, mon bonheur me prĂ©serva des livres obscĂšnes et licencieux non que la Tribu, femme Ă tous Ă©gards trĂšs accommodante, se fĂt un scrupule de m'en prĂÂȘter; mais, pour les faire valoir, elle me les nommait avec un air de mystĂšre qui me forçait prĂ©cisĂ©ment Ă les refuser, tant par dĂ©goĂ»t que par honte; et le hasard seconda si bien mon humeur pudique, que j'avais plus de trente ans avant que j'eusse jetĂ© les yeux sur aucun de ces dangereux livres qu'une belle dame de par le monde trouve incommodes, en ce qu'on ne peut les lire que d'une main. En moins d'un an j'Ă©puisai la mince boutique de la Tribu, et alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement dĂ©soeuvrĂ©. GuĂ©ri de mes goĂ»ts d'enfant et de polisson par celui de la lecture, et mĂÂȘme par mes lectures, qui, bien que sans choix et souvent mauvaises, ramenaient pourtant mon coeur Ă des sentiments plus nobles que ceux que m'avait donnĂ©s mon Ă©tat; dĂ©goĂ»tĂ© de tout ce qui Ă©tait Ă ma portĂ©e, et sentant trop loin de moi tout ce qui m'aurait tentĂ©, je ne voyais rien de possible qui pĂ»t flatter mon coeur. Mes sens Ă©mus depuis longtemps me demandaient une jouissance dont je ne savais pas mĂÂȘme imaginer l'objet. J'Ă©tais aussi loin du vĂ©ritable que si je n'avais point eu de sexe; et dĂ©jĂ pubĂšre et sensible, je pensais quelquefois Ă mes folies, mais je ne voyais rien au delĂ . Dans cette Ă©trange situation, mon inquiĂšte imagination prit un parti qui me sauva de moi-mĂÂȘme et calma ma naissante sensualitĂ© ce fut de se nourrir des situations qui m'avaient intĂ©ressĂ© dans mes lectures, de les rappeler, de les varier, de les combiner, de me les approprier tellement que je devinsse un des personnages que j'imaginais, que je me visse toujours dans les positions les plus agrĂ©ables selon mon goĂ»t; enfin que l'Ă©tat fictif oĂÂč je venais Ă bout de me mettre me fĂt oublier mon Ă©tat rĂ©el, dont j'Ă©tais si mĂ©content. Cet amour des objets imaginaires et cette facilitĂ© de m'en occuper achevĂšrent de me dĂ©goĂ»ter de tout ce qui m'entourait, et dĂ©terminĂšrent ce goĂ»t pour la solitude qui m'est toujours restĂ© depuis ce temps-lĂ . On verra plus d'une fois dans la suite les bizarres effets de cette disposition si misanthrope et si sombre en apparence, mais qui vient en effet d'un coeur trop affectueux, trop aimant, trop tendre, qui, faute d'en trouver d'existants qui lui ressemblent, est forcĂ© de s'alimenter de fictions. Il me suffit, quant Ă prĂ©sent, d'avoir marquĂ© l'origine et la premiĂšre cause d'un penchant qui a modifiĂ© toutes mes passions, et qui, les contenant par elles-mĂÂȘmes, m'a toujours rendu paresseux Ă faire, par trop d'ardeur Ă dĂ©sirer. J'atteignis ainsi ma seiziĂšme annĂ©e, inquiet, mĂ©content de tout et de moi, sans goĂ»t de mon Ă©tat, sans plaisir de mon ĂÂąge, dĂ©vorĂ© de dĂ©sirs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi; enfin caressant tendrement mes chimĂšres, faute de rien voir autour de moi qui les valĂ»t. Les dimanches, mes camarades venaient me chercher aprĂšs le prĂÂȘche pour aller m'Ă©battre avec eux. Je leur aurais volontiers Ă©chappĂ© si j'avais pu; mais une fois en train dans leurs jeux, j'Ă©tais plus ardent et j'allais plus loin qu'aucun autre; difficile Ă Ă©branler et Ă retenir. Ce fut lĂ de tout temps ma disposition constante. Dans nos promenades hors de la ville, j'allais toujours en avant sans songer au retour, Ă moins que d'autres n'y songeassent pour moi. J'y fus pris deux fois; les portes furent fermĂ©es avant que je pusse arriver. Le lendemain je fus traitĂ© comme on s'imagine; et la seconde fois il me fut promis un tel accueil pour la troisiĂšme, que je rĂ©solus de ne m'y pas exposer. Cette troisiĂšme fois si redoutĂ©e arriva pourtant. Ma vigilance fut mise en dĂ©faut par un maudit capitaine appelĂ© M. Minutoli, qui fermait toujours la porte oĂÂč il Ă©tait de garde une demi-heure avant les autres. Je revenais avec deux camarades. A demi-lieue de la ville j'entends sonner la retraite, je double le pas; j'entends battre la caisse, je cours Ă toutes jambes j'arrive essoufflĂ©, tout en nage; le coeur me bat je vois de loin les soldats Ă leur poste; j'accours, je crie d'une voix Ă©touffĂ©e. Il Ă©tait trop tard. A vingt pas de l'avancĂ©e je vois lever le premier pont. Je frĂ©mis en voyant en l'air ces cornes terribles, sinistre et fatal augure du sort inĂ©vitable que ce moment commençait pour moi. Dans le premier transport de ma douleur, je me jetai sur les glacis et mordis la terre. Mes camarades, riant de leur malheur, prirent Ă l'instant leur parti. Je pris aussi le mien; mais ce fut d'une autre maniĂšre. Sur le lieu mĂÂȘme je jurai de ne retourner jamais chez mon maĂtre; et le lendemain, quand Ă l'heure de la dĂ©couverte ils rentrĂšrent en ville, je leur dis adieu pour jamais, les priant seulement d'avertir en secret mon cousin Bernard de la rĂ©solution que j'avais prise, et du lieu oĂÂč il pourrait me voir encore une fois. A mon entrĂ©e en apprentissage, Ă©tant plus sĂ©parĂ© de lui, je le vis moins; toutefois, durant quelque temps nous nous rassemblions les dimanches; mais insensiblement chacun prit d'autres habitudes, et nous nous vĂmes plus rarement. Je suis persuadĂ© que sa mĂšre contribua beaucoup Ă ce changement. Il Ă©tait, lui, un garçon du haut; moi, chĂ©tif apprenti, je n'Ă©tais plus qu'un enfant de Saint-Gervais. Il n'y avait plus entre nous d'Ă©galitĂ©, malgrĂ© la naissance; c'Ă©tait dĂ©roger que de me frĂ©quenter. Cependant les liaisons ne cessĂšrent point tout Ă fait entre nous; et comme c'Ă©tait un garçon d'un bon naturel, il suivait quelquefois son coeur malgrĂ© les leçons de sa mĂšre. Instruit de ma rĂ©solution, il accourut, non pour m'en dissuader ou la partager, mais pour jeter, par de petits prĂ©sents, quelque agrĂ©ment dans ma fuite, car mes propres ressources ne pouvaient me mener fort loin. Il me donna entre autres une petite Ă©pĂ©e, dont j'Ă©tais fort Ă©pris, et que j'ai portĂ©e jusqu'Ă Turin, oĂÂč le besoin m'en fit dĂ©faire, et oĂÂč je me la passai, comme on dit, au travers du corps. Plus j'ai rĂ©flĂ©chi depuis Ă la maniĂšre dont il se conduisit avec moi dans ce moment critique, plus je me suis persuadĂ© qu'il suivit les instructions de sa mĂšre, et peut-ĂÂȘtre de son pĂšre, car il n'est pas possible que de lui-mĂÂȘme il n'eĂ»t fait quelque effort pour me retenir, ou qu'il n'eĂ»t tentĂ© de me suivre mais point. Il m'encouragea dans mon dessein plutĂÂŽt qu'il ne m'en dĂ©tourna puis, quand il me vit bien rĂ©solu, il me quitta sans beaucoup de larmes. Nous ne nous sommes jamais Ă©crit ni revus. C'est dommage il Ă©tait d'un caractĂšre essentiellement bon; nous Ă©tions faits pour nous aimer. Avant de m'abandonner Ă la fatalitĂ© de ma destinĂ©e, qu'on me permette de tourner un moment les yeux sur celle qui m'attendait naturellement, si j'Ă©tais tombĂ© dans les mains d'un meilleur maĂtre. Rien n'Ă©tait plus convenable Ă mon humeur, ni plus propre Ă me rendre heureux, que l'Ă©tat tranquille et obscur d'un bon artisan, dans certaines classes surtout, telle qu'est Ă GenĂšve celle des graveurs. Cet Ă©tat, assez lucratif pour donner une subsistance aisĂ©e, et pas assez pour mener Ă la fortune, eĂ»t bornĂ© mon ambition pour le reste de mes jours; et me laissant un loisir honnĂÂȘte pour cultiver des goĂ»ts modĂ©rĂ©s, il m'eĂ»t contenu dans ma sphĂšre sans m'offrir aucun moyen d'en sortir. Ayant une imagination assez riche pour orner de ses chimĂšres tous les Ă©tats, assez puissante pour me transporter, pour ainsi dire, Ă mon grĂ© de l'un Ă l'autre, il m'importait peu dans lequel je fusse en effet. Il ne pouvait y avoir si loin du lieu oĂÂč j'Ă©tais au premier chĂÂąteau en Espagne, qu'il ne me fĂ»t aisĂ© de m'y Ă©tablir. De cela seul il suivait que l'Ă©tat le plus simple, celui qui donnait le moins de tracas et de soins, celui qui laissait l'esprit le plus libre, Ă©tait celui qui me convenait le mieux; et c'Ă©tait prĂ©cisĂ©ment le mien. J'aurais passĂ© dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie paisible et douce, telle qu'il la fallait Ă mon caractĂšre, dans l'uniformitĂ© d'un travail de mon goĂ»t et d'une sociĂ©tĂ© selon mon coeur. J'aurais Ă©tĂ© bon chrĂ©tien, bon citoyen, bon pĂšre de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toute chose. J'aurais aimĂ© mon Ă©tat, je l'aurais honorĂ© peut-ĂÂȘtre; et, aprĂšs avoir passĂ© une vie obscure et simple, mais Ă©gale et douce, je serais mort paisiblement dans le sein des miens. BientĂÂŽt oubliĂ© sans doute, j'aurais Ă©tĂ© regrettĂ© du moins aussi longtemps qu'on se serait souvenu de moi. Au lieu de cela... Quel tableau vais-je faire? Ah! n'anticipons point sur les misĂšres de ma vie; je n'occuperai que trop mes lecteurs de ce triste sujet. LIVRE SECOND 1728-1731 Autant le moment oĂÂč l'effroi me suggĂ©ra le projet de fuir m'avait paru triste, autant celui oĂÂč je l'exĂ©cutai me parut charmant. Encore enfant, quitter mon pays, mes parents, mes appuis, mes ressources; laisser un apprentissage Ă moitiĂ© fait sans savoir mon mĂ©tier assez pour en vivre; me livrer aux horreurs de la misĂšre sans avoir aucun moyen d'en sortir; dans l'ĂÂąge de la faiblesse et de l'innocence, m'exposer Ă toutes les tentations du vice et du dĂ©sespoir; chercher au loin les maux, les erreurs, les piĂšges, l'esclavage et la mort, sous un joug bien plus inflexible que celui que je n'avais pu souffrir; c'Ă©tait lĂ ce que j'allais faire, c'Ă©tait la perspective que j'aurais dĂ» envisager. Que celle que je me peignais Ă©tait diffĂ©rente! L'indĂ©pendance que je croyais avoir acquise Ă©tait le seul sentiment qui m'affectait. Libre et maĂtre de moi-mĂÂȘme, je croyais pouvoir tout faire, atteindre Ă tout je n'avais qu'Ă m'Ă©lancer pour m'Ă©lever et voler dans les airs. J'entrais avec sĂ©curitĂ© dans le vaste espace du monde; mon mĂ©rite allait le remplir; Ă chaque pas j'allais trouver des festins, des trĂ©sors, des aventures, des amis prĂÂȘts Ă me servir, des maĂtresses empressĂ©es Ă me plaire en me montrant j'allais occuper de moi l'univers; non pas pourtant l'univers tout entier, je l'en dispensais en quelque sorte, il ne m'en fallait pas tant; une sociĂ©tĂ© charmante me suffisait, sans m'embarrasser du reste. Ma modĂ©ration m'inscrivait dans une sphĂšre Ă©troite, mais dĂ©licieusement choisie, oĂÂč j'Ă©tais assurĂ© de rĂ©gner. Un seul chĂÂąteau bornait mon ambition favori du seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du frĂšre et protecteur des voisins, j'Ă©tais content; il ne m'en fallait pas davantage. En attendant ce modeste avenir, j'errai quelques jours autour de la ville, logeant chez des paysans de ma connaissance, qui tous me reçurent avec plus de bontĂ© que n'auraient fait des urbains. Ils m'accueillaient, me logeaient, me nourrissaient trop bonnement pour en avoir le mĂ©rite. Cela ne pouvait pas s'appeler faire l'aumĂÂŽne; ils n'y mettaient pas assez l'air de la supĂ©rioritĂ©. A force de voyager et de parcourir le monde, j'allai jusqu'Ă Confignon, terres de Savoie Ă deux lieues de GenĂšve. Le curĂ© s'appelait M. de Pontverre. Ce nom, fameux dans l'histoire de la RĂ©publique, me frappa beaucoup. J'Ă©tais curieux de voir comment Ă©taient faits les descendants des gentilshommes de la Cuiller. J'allai voir M. de Pontverre. Il me reçut bien, me parla de l'hĂ©rĂ©sie de GenĂšve, de l'autoritĂ© de la sainte mĂšre Ăâ°glise, et me donna Ă dĂner. Je trouvai peu de choses Ă rĂ©pondre Ă des arguments qui finissaient ainsi, et je jugeai que des curĂ©s chez qui l'on dĂnait si bien valaient tout au moins nos ministres. J'Ă©tais certainement plus savant que M. de Pontverre, tout gentilhomme qu'il Ă©tait; mais j'Ă©tais trop bon convive pour ĂÂȘtre si bon thĂ©ologien; et son vin de Frangi, qui me parut excellent, argumentait si victorieusement pour lui, que j'aurais rougi de fermer la bouche Ă un si bon hĂÂŽte. Je cĂ©dais donc, ou du moins je ne rĂ©sistais pas en face. A voir les mĂ©nagements dont j'usais, on m'aurait cru faux. On se fĂ»t trompĂ©; je n'Ă©tais qu'honnĂÂȘte, cela est certain. La flatterie, ou plutĂÂŽt la condescendance, n'est pas toujours un vice; elle est plus souvent une vertu, surtout dans les jeunes gens. La bontĂ© avec laquelle un homme nous traite nous attache Ă lui; ce n'est pas pour l'abuser qu'on lui cĂšde, c'est pour ne pas l'attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. Quel intĂ©rĂÂȘt avait M. de Pontverre Ă m'accueillir, Ă me bien traiter, Ă vouloir me convaincre? nul autre que le mien propre. Mon jeune coeur se disait cela. J'Ă©tais touchĂ© de reconnaissance et de respect pour le bon prĂÂȘtre. Je sentais ma supĂ©rioritĂ©, je ne voulais pas l'en accabler pour prix de son hospitalitĂ©. Il n'y avait point de motif hypocrite Ă cette conduite je ne songeais point Ă changer de religion; et, bien loin de me familiariser si vite avec cette idĂ©e, je ne l'envisageais qu'avec une horreur qui devait l'Ă©carter de moi pour longtemps je voulais seulement ne point fĂÂącher ceux qui me caressaient dans cette vue; je voulais cultiver leur bienveillance, et leur laisser l'espoir du succĂšs, en paraissant moins armĂ© que je ne l'Ă©tais en effet. Ma faute en cela ressemblait Ă la coquetterie des honnĂÂȘtes femmes, qui quelquefois, pour parvenir Ă leurs fins, savent, sans rien permettre ni rien promettre, faire espĂ©rer plus qu'elles ne veulent tenir. La raison, la pitiĂ©, l'amour de l'ordre, exigeaient assurĂ©ment que, loin de se prĂÂȘter Ă ma folie, on m'Ă©loignĂÂąt de ma perte oĂÂč je courais, en me renvoyant dans ma famille. C'est lĂ ce qu'aurait fait ou tĂÂąchĂ© de faire tout homme vraiment vertueux. Mais quoique M. de Pontverre fĂ»t un bon homme, ce n'Ă©tait assurĂ©ment pas un homme vertueux; au contraire, c'Ă©tait un dĂ©vot qui ne connaissait d'autre vertu que d'adorer les images et de dire le rosaire; une espĂšce de missionnaire qui n'imaginait rien de mieux, pour le bien de la foi, que de faire des libelles contre les ministres de GenĂšve. Loin de penser Ă me renvoyer chez moi, il profita du dĂ©sir que j'avais de m'en Ă©loigner, pour me mettre hors d'Ă©tat d'y retourner quand mĂÂȘme il m'en prendrait envie. Il y avait tout Ă parier qu'il m'envoyait pĂ©rir de misĂšre, ou devenir un vaurien. Ce n'Ă©tait point lĂ ce qu'il voyait. Il voyait une ĂÂąme ĂÂŽtĂ©e Ă l'hĂ©rĂ©sie et rendue Ă l'Ăâ°glise. HonnĂÂȘte homme ou vaurien, qu'importait cela, pourvu que j'allasse Ă la messe? Il ne faut pas croire, au reste, que cette façon de penser soit particuliĂšre aux catholiques, elle est celle de toute religion dogmatique oĂÂč l'on fait l'essentiel, non de faire, mais de croire. Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre allez Ă Annecy; vous y trouverez une bonne dame bien charitable, que les bienfaits du roi mettent en Ă©tat de retirer d'autres ĂÂąmes de l'erreur dont elle est sortie elle-mĂÂȘme. Il s'agissait de madame de Warens, nouvelle convertie, que les prĂÂȘtres forçaient en effet de partager, avec la canaille qui venait vendre sa foi, une pension de deux mille francs que lui donnait le roi de Sardaigne. Je me sentais fort humiliĂ© d'avoir besoin d'une bonne dame bien charitable. J'aimais fort qu'on me donnĂÂąt mon nĂ©cessaire, mais non pas qu'on me fĂt la charitĂ©; et une dĂ©vote n'Ă©tait pas pour moi fort attirante. Toutefois, pressĂ© par M. de Pontverre, par la faim qui me talonnait, bien aise aussi de faire un voyage et d'avoir un but, je prends mon parti, quoique avec peine, et je pars pour Annecy. J'y pouvais ĂÂȘtre aisĂ©ment en un jour; mais je ne me pressais pas, j'en mis trois. Je ne voyais pas un chĂÂąteau Ă droite ou Ă gauche, sans aller chercher l'aventure que j'Ă©tais sĂ»r qui m'y attendait. Je n'osais entrer dans le chĂÂąteau ni heurter, car j'Ă©tais fort timide; mais je chantais sous la fenĂÂȘtre qui avait le plus d'apparence, fort surpris, aprĂšs m'ĂÂȘtre longtemps Ă©poumonĂ©, de ne voir paraĂtre ni dames ni demoiselles qu'attirĂÂąt la beautĂ© de ma voix ou le sel de mes chansons, vu que j'en savais d'admirables que mes camarades m'avaient apprises, et que je chantais admirablement. J'arrive enfin je vois madame de Warens. Cette Ă©poque de ma vie a dĂ©cidĂ© de mon caractĂšre; je ne puis me rĂ©soudre Ă la passer lĂ©gĂšrement. J'Ă©tais au milieu de ma seiziĂšme annĂ©e. Sans ĂÂȘtre ce qu'on appelle un beau garçon, j'Ă©tais bien pris dans ma petite taille, j'avais un joli pied, une jambe fine, l'air dĂ©gagĂ©, la physionomie animĂ©e, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et mĂÂȘme enfoncĂ©s, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang Ă©tait embrasĂ©. Malheureusement je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m'est arrivĂ© de songer Ă ma figure que lorsqu'il n'Ă©tait plus temps d'en tirer parti. Ainsi j'avais avec la timiditĂ© de mon ĂÂąge celle d'un naturel trĂšs aimant, toujours troublĂ© par la crainte de dĂ©plaire. D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit assez ornĂ©, n'ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de maniĂšres; et mes connaissances, loin d'y supplĂ©er, ne servaient qu'Ă m'intimider davantage en me faisant sentir combien j'en manquais. Craignant donc que mon abord ne prĂ©vĂnt pas en ma faveur, je pris autrement mes avantages, et je fis une belle lettre en style d'orateur, oĂÂč, cousant des phrases de livres avec des locutions d'apprenti, je dĂ©ployais toute mon Ă©loquence pour capter la bienveillance de madame de Warens. J'enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et je partis pour cette terrible audience. Je ne trouvai point madame de Warens; on me dit qu'elle venait de sortir pour aller Ă l'Ă©glise. C'Ă©tait le jour des Rameaux de l'annĂ©e 1728. Je cours pour la suivre je la vois, je l'atteins, je lui parle... Je dois me souvenir du lieu, je l'ai souvent depuis mouillĂ© de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place! que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre! Quiconque aime Ă honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'Ă genoux. C'Ă©tait un passage derriĂšre sa maison, entre un ruisseau Ă main droite qui la sĂ©parait du jardin et le mur de la cour Ă gauche, conduisant par une fausse porte Ă l'Ă©glise des cordeliers. PrĂÂȘte Ă entrer dans cette porte, madame de Warens se retourne Ă ma voix. Que devins-je Ă cette vue! Je m'Ă©tais figurĂ© une vieille dĂ©vote bien rechignĂ©e; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait ĂÂȘtre autre chose Ă mon avis. Je vois un visage pĂ©tri de grĂÂąces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint Ă©blouissant, le contour d'une gorge enchanteresse. Rien n'Ă©chappa au rapide coup d'oeil du jeune prosĂ©lyte; car je devins Ă l'instant le sien, sĂ»r qu'une religion prĂÂȘchĂ©e par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui prĂ©sente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur celle de M. de Pontverre, revient Ă la mienne, qu'elle lit tout entiĂšre, et qu'elle eĂ»t relue encore si son laquais ne l'eĂ»t avertie qu'il Ă©tait temps d'entrer. Eh! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilĂ courant le pays bien jeune; c'est dommage en vĂ©ritĂ©. Puis, sans attendre ma rĂ©ponse, elle ajouta Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne Ă dĂ©jeuner; aprĂšs la messe j'irai causer avec vous. Louise-Ăâ°lĂ©onore de Warens Ă©tait une demoiselle de la Tour de Pil, noble et ancienne famille de Vevai, ville du pays de Vaud. Elle avait Ă©pousĂ© fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aĂnĂ© de M. de Villardin, de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfants, n'ayant pas trop rĂ©ussi, madame de Warens, poussĂ©e par quelque chagrin domestique, prit le temps que le roi Victor-AmĂ©dĂ©e Ă©tait Ă Ăâ°vian pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa famille et son pays par une Ă©tourderie assez semblable Ă la mienne, et qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi. Le roi, qui aimait Ă faire le zĂ©lĂ© catholique, la prit sous sa protection, lui donna une pension de quinze cents livres de PiĂ©mont, ce qui Ă©tait beaucoup pour un prince aussi peu prodigue; et, voyant que sur cet accueil on l'en croyait amoureux, il l'envoya Ă Annecy, escortĂ©e par un dĂ©tachement de ses gardes, oĂÂč, sous la direction de Michel-Gabriel de Bernex, Ă©vĂÂȘque titulaire de GenĂšve, elle fit abjuration au couvent de la Visitation. Il y avait six ans qu'elle y Ă©tait quand j'y vins, et elle en avait alors vingt-huit, Ă©tant nĂ©e avec le siĂšcle. Elle avait de ces beautĂ©s qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits; aussi la sienne Ă©tait-elle encore dans tout son premier Ă©clat. Elle avait un air caressant et tendre, un regard trĂšs doux, un sourire angĂ©lique, une bouche Ă la mesure de la mienne, des cheveux cendrĂ©s d'une beautĂ© peu commune, et auxquels elle donnait un tour nĂ©gligĂ© qui la rendait trĂšs piquante. Elle Ă©tait petite de stature, courte mĂÂȘme, et ramassĂ©e un peu dans sa taille, quoique sans difformitĂ©; mais il Ă©tait impossible de voir une plus belle tĂÂȘte, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras. Son Ă©ducation avait Ă©tĂ© fort mĂÂȘlĂ©e elle avait ainsi que moi perdu sa mĂšre dĂšs sa naissance; et, recevant indiffĂ©remment des instructions comme elles s'Ă©taient prĂ©sentĂ©es, elle avait appris un peu de sa gouvernante, un peu de son pĂšre, un peu de ses maĂtres, et beaucoup de ses amants, surtout d'un M. de Tavel, qui, ayant du goĂ»t et des connaissances, en orna la personne qu'il aimait. Mais tant de genres diffĂ©rents se nuisirent les uns aux autres, et le peu d'ordre qu'elle y mit empĂÂȘcha que ses diverses Ă©tudes n'Ă©tendissent la justesse naturelle de son esprit. Ainsi, quoiqu'elle eĂ»t quelques principes de philosophie et de physique, elle ne laissa pas de prendre le goĂ»t que son pĂšre avait pour la mĂ©decine empirique et pour l'alchimie elle faisait des Ă©lixirs, des teintures, des baumes, des magistĂšres; elle prĂ©tendait avoir des secrets. Les charlatans, profitant de sa faiblesse, s'emparĂšrent d'elle, l'obsĂ©dĂšrent, la ruinĂšrent, et consumĂšrent, au milieu des fourneaux et des drogues, son esprit, ses talents et ses charmes, dont elle eĂ»t pu faire les dĂ©lices des meilleures sociĂ©tĂ©s. Mais si de vils fripons abusĂšrent de son Ă©ducation mal dirigĂ©e pour obscurcir les lumiĂšres de sa raison, son excellent coeur fut Ă l'Ă©preuve et demeura toujours le mĂÂȘme son caractĂšre aimant et doux, sa sensibilitĂ© pour les malheureux, son inĂ©puisable bontĂ©, son humeur gaie, ouverte et franche, ne s'altĂ©rĂšrent jamais; et mĂÂȘme, aux approches de la vieillesse, dans le sein de l'indigence, des maux, des calamitĂ©s diverses, la sĂ©rĂ©nitĂ© de sa belle ĂÂąme lui conserva jusqu'Ă la fin de sa vie toute la gaietĂ© de ses plus beaux jours. Ses erreurs lui vinrent d'un fonds d'activitĂ© inĂ©puisable qui voulait sans cesse de l'occupation. Ce n'Ă©tait pas des intrigues de femmes qu'il lui fallait, c'Ă©tait des entreprises Ă faire et Ă diriger. Elle Ă©tait nĂ©e pour les grandes affaires. A sa place, madame de Longueville n'eĂ»t Ă©tĂ© qu'une tracassiĂšre; Ă la place de madame de Longueville, elle eĂ»t gouvernĂ© l'Ăâ°tat. Ses talents ont Ă©tĂ© dĂ©placĂ©s; et ce qui eĂ»t fait sa gloire dans une situation plus Ă©levĂ©e a fait sa perte dans celle oĂÂč elle a vĂ©cu. Dans les choses qui Ă©taient Ă sa portĂ©e, elle Ă©tendait toujours son plan dans sa tĂÂȘte et voyait toujours son objet en grand. Cela faisait qu'employant des moyens proportionnĂ©s Ă ses vues plus qu'Ă ses forces, elle Ă©chouait par la faute des autres; et son projet venant Ă manquer, elle Ă©tait ruinĂ©e oĂÂč d'autres n'auraient presque rien perdu. Ce goĂ»t des affaires, qui lui fit tant de maux, lui fit du moins un grand bien dans son asile monastique, en l'empĂÂȘchant de s'y fixer pour le reste de ses jours comme elle en Ă©tait tentĂ©e. La vie uniforme et simple des religieuses, leur petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvait flatter un esprit toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de nouveaux systĂšmes, avait besoin de libertĂ© pour s'y livrer. Le bon Ă©vĂÂȘque de Bernex, avec moins d'esprit que François de Sales, lui ressemblait sur bien des points; et madame de Warens, qu'il appelait sa fille, et qui ressemblait Ă madame de Chantal sur beaucoup d'autres, eĂ»t pu lui ressembler encore dans sa retraite, si son goĂ»t ne l'eĂ»t dĂ©tournĂ©e de l'oisivetĂ© d'un couvent. Ce ne fut point manque de zĂšle si cette aimable femme ne se livra pas aux menues pratiques de dĂ©votion qui semblaient convenir Ă une nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prĂ©lat. Quel qu'eĂ»t Ă©tĂ© le motif de son changement de religion, elle fut sincĂšre dans celle qu'elle avait embrassĂ©e. Elle a pu se repentir d'avoir commis la faute, mais non pas dĂ©sirer d'en revenir. Elle n'est pas seulement morte bonne catholique, elle a vĂ©cu telle de bonne foi; et j'ose affirmer, moi qui pense avoir lu dans le fond de son ĂÂąme, que c'Ă©tait uniquement par aversion pour les simagrĂ©es qu'elle ne faisait point en public la dĂ©vote. Elle avait une piĂ©tĂ© trop solide pour affecter de la dĂ©votion. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'Ă©tendre sur ses principes; j'aurai d'autres occasions d'en parler. Que ceux qui nient la sympathie des ĂÂąmes expliquent, s'ils peuvent, comment, de la premiĂšre entrevue, du premier mot, du premier regard, madame de Warens m'inspira non seulement le plus vif attachement, mais une confiance parfaite et qui ne s'est jamais dĂ©mentie. Supposons que ce que j'ai senti pour elle fĂ»t vĂ©ritablement de l'amour, ce qui paraĂtra tout au moins douteux Ă qui suivra l'histoire de nos liaisons; comment cette passion fut-elle accompagnĂ©e, dĂšs sa naissance, des sentiments qu'elle inspire le moins, la paix du coeur, le calme, la sĂ©rĂ©nitĂ©, la sĂ©curitĂ©, l'assurance? Comment, en approchant pour la premiĂšre fois d'une femme aimable, polie, Ă©blouissante, d'une dame d'un Ă©tat supĂ©rieur au mien, dont je n'avais jamais abordĂ© la pareille, de celle dont dĂ©pendait mon sort en quelque sorte par l'intĂ©rĂÂȘt plus ou moins grand qu'elle y prendrait; comment, dis-je, avec tout cela me trouvai-je Ă l'instant aussi libre, aussi Ă mon aise que si j'eusse Ă©tĂ© parfaitement sĂ»r de lui plaire. Comment n'eus-je pas un moment d'embarras, de timiditĂ©, de gĂÂȘne. Naturellement honteux, dĂ©contenancĂ©, n'ayant jamais vu le monde, comment pris-je avec elle, du premier jour, du premier instant, les maniĂšres faciles, le langage tendre, le ton familier que j'avais dix ans aprĂšs, lorsque la plus grande intimitĂ© l'eut rendu naturel? A-t-on de l'amour, je ne dis pas sans dĂ©sirs, j'en avais; mais sans inquiĂ©tude, sans jalousie? Ne veut-on pas au moins apprendre de l'objet qu'on aime si l'on est aimĂ©? C'est une question qu'il ne m'est pas plus venu dans l'esprit de lui faire une fois en ma vie que de me demander Ă moi-mĂÂȘme si je m'aimais; et jamais elle n'a Ă©tĂ© plus curieuse avec moi. Il y eut certainement quelque chose de singulier dans mes sentiments pour cette charmante femme, et l'on y trouvera dans la suite des bizarreries auxquelles on ne s'attend pas. Il fut question de ce que je deviendrais; et pour en causer plus Ă loisir, elle me retint Ă dĂner. Ce fut le premier repas de ma vie oĂÂč j'eusse manquĂ© d'appĂ©tit; et sa femme de chambre, qui nous servait, dit aussi que j'Ă©tais le premier voyageur de mon ĂÂąge et de mon Ă©toffe qu'elle en eĂ»t vu manquer. Cette remarque, qui ne me nuisit pas dans l'esprit de sa maĂtresse, tombait un peu Ă plomb sur un gros manant qui dĂnait avec nous, et qui dĂ©vora lui tout seul un repas honnĂÂȘte pour six personnes. Pour moi, j'Ă©tais dans un ravissement qui ne me permettait pas de manger. Mon coeur se nourrissait d'un sentiment tout nouveau dont il occupait tout mon ĂÂȘtre; il ne me laissait des esprits pour nulle autre fonction. Madame de Warens voulut savoir les dĂ©tails de ma petite histoire je retrouvai pour la lui conter tout le feu que j'avais perdu chez mon maĂtre. Plus j'intĂ©ressais cette excellente ĂÂąme en ma faveur, plus elle plaignait le sort auquel j'allais m'exposer. Sa tendre compassion se marquait dans son air, dans son regard, dans ses gestes. Elle n'osait m'exhorter Ă retourner Ă GenĂšve; dans sa position c'eĂ»t Ă©tĂ© un crime de lĂšse-catholicitĂ©, et elle n'ignorait pas combien elle Ă©tait surveillĂ©e et combien ses discours Ă©taient pesĂ©s. Mais elle me parlait d'un ton si touchant de l'affliction de mon pĂšre, qu'on voyait bien qu'elle eĂ»t approuvĂ© que j'allasse le consoler. Elle ne savait pas combien sans y songer elle plaidait contre elle-mĂÂȘme. Outre que ma rĂ©solution Ă©tait prise, comme je crois l'avoir dit, plus je la trouvais Ă©loquente, persuasive, plus ses discours m'allaient au coeur, et moins je pouvais me rĂ©soudre Ă me dĂ©tacher d'elle. Je sentais que retourner Ă GenĂšve Ă©tait mettre entre elle et moi une barriĂšre presque insurmontable, Ă moins de revenir Ă la dĂ©marche que j'avais faite, et Ă laquelle mieux valait me tenir tout d'un coup. Je m'y tins donc. Madame de Warens, voyant ses efforts inutiles, ne les poussa pas jusqu'Ă se compromettre; mais elle me dit avec un regard de commisĂ©ration Pauvre petit, tu dois aller oĂÂč Dieu t'appelle; mais quand tu seras grand, tu te souviendras de moi. Je crois qu'elle ne pensait pas elle-mĂÂȘme que cette prĂ©diction s'accomplirait si cruellement. La difficultĂ© restait tout entiĂšre. Comment subsister si jeune hors de mon pays? A peine Ă la moitiĂ© de mon apprentissage, j'Ă©tais bien loin de savoir mon mĂ©tier. Quand je l'aurais su, je n'en aurais pu vivre en Savoie, pays trop pauvre pour avoir des arts. Le manant qui dĂnait pour nous, forcĂ© de faire une pause pour reposer sa mĂÂąchoire, ouvrit un avis qu'il disait venir du ciel, et qui, Ă juger par les suites, venait bien plutĂÂŽt du cĂÂŽtĂ© contraire c'Ă©tait que j'allasse Ă Turin, oĂÂč, dans un hospice Ă©tabli pour l'instruction des catĂ©chumĂšnes, j'aurais, dit-il, la vie temporelle et spirituelle, jusqu'Ă ce qu'entrĂ© dans le sein de l'Ăâ°glise je trouvasse, par la charitĂ© des bonnes ĂÂąmes, une place qui me convĂnt. A l'Ă©gard des frais du voyage, continua mon homme, Sa Grandeur Monseigneur l'EvĂÂȘque ne manquera pas, si madame lui propose cette sainte oeuvre, de vouloir charitablement y pourvoir; et Madame la Baronne, qui est si charitable, dit-il en s'inclinant sur son assiette, s'empressera sĂ»rement d'y contribuer aussi. Je trouvais toutes ces charitĂ©s bien dures j'avais le coeur serrĂ©, je ne disais rien; et madame de Warens, sans saisir ce projet avec autant d'ardeur qu'il Ă©tait offert, se contenta de rĂ©pondre que chacun devait contribuer au bien selon son pouvoir, et qu'elle en parlerait Ă monseigneur mais mon diable d'homme, qui craignait qu'elle n'en parlĂÂąt pas Ă son grĂ©, et qui avait son petit intĂ©rĂÂȘt dans cette affaire, courut prĂ©venir les aumĂÂŽniers, et emboucha si bien les bons prĂÂȘtres, que quand madame de Warens, qui craignait pour moi ce voyage, en voulut parler Ă l'Ă©vĂÂȘque, elle trouva que c'Ă©tait une affaire arrangĂ©e, et il lui remit Ă l'instant l'argent destinĂ© pour mon petit viatique. Elle n'osa insister pour me faire rester j'approchais d'un ĂÂąge oĂÂč une femme du sien ne pouvait dĂ©cemment vouloir retenir un jeune homme auprĂšs d'elle. Mon voyage Ă©tant ainsi rĂ©glĂ© par ceux qui prenaient soin de moi, il fallut bien me soumettre, et c'est mĂÂȘme ce que je fis sans beaucoup de rĂ©pugnance. Quoique Turin fĂ»t plus loin que GenĂšve, je jugeai qu'Ă©tant la capitale, elle avait avec Annecy des relations plus Ă©troites qu'une ville Ă©trangĂšre d'Ăâ°tat et de Religion et puis, partant pour obĂ©ir Ă madame de Warens, je me regardais comme vivant toujours sous sa direction c'Ă©tait plus que vivre Ă son voisinage. Enfin l'idĂ©e d'un grand voyage flattait ma manie ambulante, qui dĂ©jĂ commençait Ă se dĂ©clarer. Il me paraissait beau de passer les monts Ă mon ĂÂąge, et de m'Ă©lever au-dessus de mes camarades de toute la hauteur des Alpes. Voir du pays est un appĂÂąt auquel un Genevois ne rĂ©siste guĂšre je donnai donc mon consentement. Mon manant devait partir dans deux jours avec sa femme. Je leur fus confiĂ© et recommandĂ©. Ma bourse leur fut remise, renforcĂ©e par madame de Warens, qui de plus me donna secrĂštement un petit pĂ©cule auquel elle joignit d'amples instructions; et nous partĂmes le mercredi saint. Le lendemain de mon dĂ©part d'Annecy, mon pĂšre y arriva, courant Ă ma piste avec un M. Rival, son ami, horloger comme lui, homme d'esprit, bel esprit mĂÂȘme, qui faisait des vers mieux que la Motte, et parlait presque aussi bien que lui; de plus, parfaitement honnĂÂȘte homme, mais dont la littĂ©rature dĂ©placĂ©e n'aboutit qu'Ă faire un de ses fils comĂ©dien. Ces messieurs virent madame de Warens, et se contentĂšrent de pleurer mon sort avec elle, au lieu de me suivre et de m'atteindre, comme ils l'auraient pu facilement, Ă©tant Ă cheval et moi Ă pied. La mĂÂȘme chose Ă©tait arrivĂ©e Ă mon oncle Bernard. Il Ă©tait venu Ă Confignon; et de lĂ , sachant que j'Ă©tais Ă Annecy, il s'en retourna Ă GenĂšve. Il semblait que mes proches conspirassent avec mon Ă©toile pour me livrer au destin qui m'attendait. Mon frĂšre s'Ă©tait perdu par une semblable nĂ©gligence, et si bien perdu, qu'on n'a jamais su ce qu'il Ă©tait devenu. Mon pĂšre n'Ă©tait pas seulement un homme d'honneur, c'Ă©tait un homme d'une probitĂ© sĂ»re, et il avait une de ces ĂÂąmes fortes qui font les grandes vertus; de plus, il Ă©tait bon pĂšre, surtout pour moi. Il m'aimait trĂšs tendrement; mais il aimait aussi ses plaisirs, et d'autres goĂ»ts avaient un peu attiĂ©di l'affection paternelle depuis que je vivais loin de lui. Il s'Ă©tait remariĂ© Ă Nyon; et quoique sa femme ne fĂ»t pas en ĂÂąge de me donner des frĂšres, elle avait des parents cela faisait une autre famille, d'autres objets, un nouveau mĂ©nage, qui ne rappelait plus si souvent mon souvenir. Mon pĂšre vieillissait, et n'avait aucun bien pour soutenir sa vieillesse. Nous avions, mon frĂšre et moi, quelque bien de ma mĂšre, dont le revenu devait appartenir Ă mon pĂšre durant notre Ă©loignement. Cette idĂ©e ne s'offrait pas Ă lui directement, et ne l'empĂÂȘchait pas de faire son devoir; mais elle agissait sourdement sans qu'il s'en aperçût lui-mĂÂȘme, et ralentissait quelquefois son zĂšle, qu'il eĂ»t poussĂ© plus loin sans cela. VoilĂ , je crois, pourquoi, venu d'abord Ă Annecy sur mes traces, il ne me suivit pas jusqu'Ă ChambĂ©ri, oĂÂč il Ă©tait moralement sĂ»r de m'atteindre. VoilĂ pourquoi encore, l'Ă©tant allĂ© voir souvent depuis ma fuite, je reçus toujours de lui des caresses de pĂšre, mais sans grands efforts pour me retenir. Cette conduite d'un pĂšre dont j'ai si bien connu la tendresse et la vertu m'a fait faire des rĂ©flexions sur moi-mĂÂȘme qui n'ont pas peu contribuĂ© Ă me maintenir le coeur sain. J'en ai tirĂ© cette grande maxime de morale, la seule peut-ĂÂȘtre d'usage dans la pratique, d'Ă©viter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avec nos intĂ©rĂÂȘts, et qui nous montrent notre bien dans le mal d'autrui, sĂ»r que, dans de telles situations, quelque sincĂšre amour de la vertu qu'on y porte, on faiblit tĂÂŽt ou tard sans s'en apercevoir; et l'on devient injuste et mĂ©chant dans le fait, sans avoir cessĂ© d'ĂÂȘtre juste et bon dans l'ĂÂąme. Cette maxime fortement imprimĂ©e au fond de mon coeur, et mise en pratique, quoiqu'un peu tard, dans toute ma conduite, est une de celles qui m'ont donnĂ© l'air le plus bizarre et le plus fou dans le public, et surtout parmi mes connaissances. On m'a imputĂ© de vouloir ĂÂȘtre original et faire autrement que les autres. En vĂ©ritĂ© je ne songeais guĂšre Ă faire ni comme les autres ni autrement qu'eux. Je dĂ©sirais sincĂšrement de faire ce qui Ă©tait bien. Je me dĂ©robais de toute ma force Ă des situations qui me donnassent un intĂ©rĂÂȘt contraire Ă l'intĂ©rĂÂȘt d'un autre homme, et par consĂ©quent un dĂ©sir secret, quoique involontaire, du mal de cet homme-lĂ . Il y a deux ans que milord MarĂ©chal me voulut mettre dans son testament. Je m'y opposai de toute ma force. Je lui marquai que je ne voudrais pour rien au monde me savoir dans le testament de qui que ce fĂ»t, et beaucoup moins dans le sien. Il se rendit maintenant il veut me faire une pension viagĂšre, et je ne m'y oppose pas. On dira que je trouve mon compte Ă ce changement cela peut ĂÂȘtre. Mais, ĂÂŽ mon bienfaiteur et mon pĂšre, si j'ai le malheur de vous survivre, je sais qu'en vous perdant j'ai tout Ă perdre, et que je n'ai rien Ă gagner. C'est lĂ , selon moi, la bonne philosophie, la seule vraiment assortie au coeur humain. Je me pĂ©nĂštre chaque jour davantage de sa profonde soliditĂ©, et je l'ai retournĂ©e de diffĂ©rentes maniĂšres dans tous mes derniers Ă©crits; mais le public, qui est frivole, ne l'y a pas su remarquer. Si je survis assez Ă cette entreprise consommĂ©e pour en reprendre une autre, je me propose de donner dans la suite de l'Ăâ°mile un exemple si charmant et si frappant de cette mĂÂȘme maxime, que mon lecteur soit forcĂ© d'y faire attention. Mais c'est assez de rĂ©flexions pour un voyageur; il est temps de reprendre ma route. Je la fis plus agrĂ©ablement que je n'aurais dĂ» m'y attendre, et mon manant ne fut pas si bourru qu'il en avait l'air. C'Ă©tait un homme entre deux ĂÂąges, portant en queue ses cheveux noirs grisonnants, l'air grenadier, la voix forte, assez gai, marchant bien, mangeant mieux, et qui faisait toutes sortes de mĂ©tiers, faute d'en savoir aucun. Il avait proposĂ©, je crois, d'Ă©tablir Ă Annecy je ne sais quelle manufacture. Madame de Warens n'avait pas manquĂ© de donner dans le projet, et c'Ă©tait pour tĂÂącher de le faire agrĂ©er au ministre, qu'il faisait, bien dĂ©frayĂ©, le voyage de Turin. Notre homme avait le talent d'intriguer en se fourrant toujours avec les prĂÂȘtres; et, faisant l'empressĂ© pour les servir, il avait pris Ă leur Ă©cole un certain jargon dĂ©vot dont il usait sans cesse, se piquant d'ĂÂȘtre un grand prĂ©dicateur. Il savait mĂÂȘme un passage latin de la Bible; et c'Ă©tait comme s'il en avait su mille, parce qu'il le rĂ©pĂ©tait mille fois le jour. Du reste, manquant rarement d'argent quand il en savait dans la bourse des autres. Plus adroit pourtant que fripon, et qui, dĂ©bitant d'un ton de racoleur ses capucinades, ressemblait Ă l'ermite Pierre, prĂÂȘchant la croisade le sabre au cĂÂŽtĂ©. Pour madame Sabran son Ă©pouse, c'Ă©tait une assez bonne femme, plus tranquille le jour que la nuit. Comme je couchais toujours dans leur chambre, ses bruyantes insomnies m'Ă©veillaient souvent, et m'auraient Ă©veillĂ© bien davantage si j'en avais compris le sujet. Mais je ne m'en doutais pas mĂÂȘme, et j'Ă©tais sur ce chapitre d'une bĂÂȘtise qui a laissĂ© Ă la seule nature tout le soin de mon instruction. Je m'acheminais gaiement avec mon dĂ©vot guide et sa sĂ©millante compagne. Nul accident ne troubla mon voyage j'Ă©tais dans la plus heureuse situation de corps et d'esprit oĂÂč j'aie Ă©tĂ© de mes jours. Jeune, vigoureux, plein de santĂ©, de sĂ©curitĂ©, de confiance en moi et aux autres, j'Ă©tais dans ce court mais prĂ©cieux moment de la vie oĂÂč sa plĂ©nitude expansive Ă©tend pour ainsi dire notre ĂÂȘtre par toutes nos sensations, et embellit Ă nos yeux la nature entiĂšre du charme de notre existence. Ma douce inquiĂ©tude avait un objet qui la rendait moins errante et fixait mon imagination. Je me regardais comme l'ouvrage, l'Ă©lĂšve, l'ami, presque l'amant de madame de Warens. Les choses obligeantes qu'elle m'avait dites, les petites caresses qu'elle m'avait faites, l'intĂ©rĂÂȘt si tendre qu'elle avait paru prendre Ă moi, ses regards charmants, qui me semblaient pleins d'amour parce qu'ils m'en inspiraient; tout cela nourrissait mes idĂ©es durant la marche, et me faisait rĂÂȘver dĂ©licieusement. Nulle crainte, nul doute sur mon sort ne troublait ces rĂÂȘveries. M'envoyer Ă Turin, c'Ă©tait, selon moi, s'engager Ă m'y faire vivre, Ă m'y placer convenablement. Je n'avais plus de souci sur moi-mĂÂȘme; d'autres s'Ă©taient chargĂ©s de ce soin. Ainsi je marchais lĂ©gĂšrement, allĂ©gĂ© de ce poids; les jeunes dĂ©sirs, l'espoir enchanteur, les brillants projets remplissaient mon ĂÂąme. Tous les objets que je voyais me semblaient les garants de ma prochaine fĂ©licitĂ©. Dans les maisons j'imaginais des festins rustiques; dans les prĂ©s, de folĂÂątres jeux; le long des eaux, les bains, des promenades, la pĂÂȘche; sur les arbres, des fruits dĂ©licieux; sous leur ombre, de voluptueux tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte; sur les montagnes, des cuves de lait et de crĂšme, une oisivetĂ© charmante, la paix, la simplicitĂ©, le plaisir d'aller sans savoir oĂÂč. Enfin rien ne frappait mes yeux sans porter Ă mon coeur quelque attrait de jouissance. La grandeur, la variĂ©tĂ©, la beautĂ© rĂ©elle du spectacle rendaient cet attrait digne de la raison; la vanitĂ© mĂÂȘme y mĂÂȘlait sa pointe. Si jeune aller en Italie, avoir dĂ©jĂ vu tant de pays, suivre Annibal Ă travers les monts me paraissait une gloire au-dessus de mon ĂÂąge. Joignez Ă tout cela des stations frĂ©quentes et bonnes, un grand appĂ©tit et de quoi le contenter; car en vĂ©ritĂ© ce n'Ă©tait pas la peine de m'en faire faute, et sur le dĂner de M. Sabran, le mien ne paraissait pas. Je ne me souviens pas d'avoir eu dans tout le cours de ma vie d'intervalle plus parfaitement exempt de soucis et de peine que celui des sept ou huit jours que nous mĂmes Ă ce voyage; car le pas de madame Sabran, sur lequel il fallait rĂ©gler le nĂÂŽtre, n'en fit qu'une longue promenade. Ce souvenir m'a laissĂ© le goĂ»t le plus vif pour tout ce qui s'y rapporte, surtout pour les montagnes et les voyages pĂ©destres. Je n'ai voyagĂ© Ă pied que dans mes beaux jours, et toujours avec dĂ©lices. BientĂÂŽt les devoirs, les affaires, un bagage Ă porter, m'ont forcĂ© de faire le monsieur et de prendre des voitures; les soucis rongeants, les embarras, la gĂÂȘne y sont montĂ©s avec moi; et dĂšs lors, au lieu qu'auparavant dans mes voyages je ne sentais que le plaisir d'aller, je n'ai plus senti que le besoin d'arriver. J'ai cherchĂ© longtemps, Ă Paris, deux camarades du mĂÂȘme goĂ»t que moi qui voulussent consacrer chacun cinquante louis de sa bourse et un an de son temps Ă faire ensemble, Ă pied, le tour de l'Italie, sans autre Ă©quipage qu'un garçon qui portĂÂąt avec nous un sac de nuit. Beaucoup de gens se sont prĂ©sentĂ©s, enchantĂ©s de ce projet en apparence, mais au fond le prenant tous pour un pur chĂÂąteau en Espagne, dont on cause en conversation sans vouloir l'exĂ©cuter en effet. Je me souviens que, parlant avec passion de ce projet avec Diderot et Grimm, je leur en donnai enfin la fantaisie. Je crus une fois l'affaire faite le tout se rĂ©duisit Ă vouloir faire un voyage par Ă©crit, dans lequel Grimm ne trouvait rien de si plaisant que de faire faire Ă Diderot beaucoup d'impiĂ©tĂ©s, et de me faire fourrer Ă l'inquisition Ă sa place. Mon regret d'arriver si vite Ă Turin fut tempĂ©rĂ© par le plaisir de voir une grande ville, et par l'espoir d'y faire bientĂÂŽt une figure digne de moi; car dĂ©jĂ les fumĂ©es de l'ambition me montaient Ă la tĂÂȘte; dĂ©jĂ je me regardais comme infiniment au-dessus de mon ancien Ă©tat d'apprenti j'Ă©tais bien loin de prĂ©voir que dans peu j'allais ĂÂȘtre fort au-dessous. Avant que d'aller plus loin, je dois au lecteur mon excuse ou ma justification tant sur les menus dĂ©tails oĂÂč je viens d'entrer que sur ceux oĂÂč j'entrerai dans la suite, et qui n'ont rien d'intĂ©ressant Ă ses yeux. Dans l'entreprise que j'ai faite de me montrer tout entier au public, il faut que rien de moi ne lui reste obscur ou cachĂ©; il faut que je me tienne incessamment sous ses yeux; qu'il me suive dans tous les Ă©garements de mon coeur, dans tous les recoins de ma vie; qu'il ne me perde pas de vue un seul instant, de peur que, trouvant dans mon rĂ©cit la moindre lacune, le moindre vide, et se demandant Qu'a-t-il fait durant ce temps-lĂ ? il ne m'accuse de n'avoir pas voulu tout dire. Je donne assez de prise Ă la malignitĂ© des hommes par mes rĂ©cits, sans lui en donner encore par mon silence. Mon petit pĂ©cule Ă©tait parti j'avais jasĂ©, et mon indiscrĂ©tion ne fut pas pour mes conducteurs Ă pure perte. Madame Sabran trouva le moyen de m'arracher jusqu'Ă un petit ruban glacĂ© d'argent que madame de Warens m'avait donnĂ© pour ma petite Ă©pĂ©e, et que je regrettai plus que tout le reste; l'Ă©pĂ©e mĂÂȘme eĂ»t restĂ© dans leurs mains si je m'Ă©tais moins obstinĂ©. Ils m'avaient fidĂšlement dĂ©frayĂ© dans la route; mais ils ne m'avaient rien laissĂ©. J'arrive Ă Turin sans habits, sans argent, sans linge, et laissant trĂšs exactement Ă mon seul mĂ©rite tout l'honneur de la fortune que j'allais faire. J'avais des lettres, je les portai; et tout de suite je fus menĂ© Ă l'hospice des catĂ©chumĂšnes, pour y ĂÂȘtre instruit dans la religion pour laquelle on me vendait ma subsistance. En entrant je vis une grosse porte Ă barreaux de fer, qui, dĂšs que je fus passĂ© fut fermĂ©e Ă double tour sur mes talons. Ce dĂ©but me parut plus imposant qu'agrĂ©able, et commençait Ă me donner Ă penser, quand on me fit entrer dans une assez grande piĂšce. J'y vis pour tout meuble un autel de bois surmontĂ© d'un grand crucifix au fond de la chambre, et autour, quatre ou cinq chaises aussi de bois, qui paraissaient avoir Ă©tĂ© cirĂ©es, mais qui seulement Ă©taient luisantes Ă force de s'en servir et de les frotter. Dans cette salle d'assemblĂ©e Ă©taient quatre ou cinq affreux bandits, mes camarades d'instruction, et qui semblaient plutĂÂŽt des archers du diable que des aspirants Ă se faire enfants de Dieu. Deux de ces coquins Ă©taient des Esclavons, qui se disaient Juifs et Mores, et qui, comme ils me l'avouĂšrent, passaient leur vie Ă courir l'Espagne et l'Italie, embrassant le christianisme et se faisant baptiser partout oĂÂč le produit en valait la peine. On ouvrit une autre porte de fer qui partageait en deux un grand balcon rĂ©gnant sur la cour. Par cette porte entrĂšrent nos soeurs les catĂ©chumĂšnes, qui comme moi s'allaient rĂ©gĂ©nĂ©rer, non par le baptĂÂȘme, mais par une solennelle abjuration. C'Ă©taient bien les plus grandes salopes et les plus vilaines coureuses qui jamais aient empuanti le bercail du Seigneur. Une seule me parut jolie et assez intĂ©ressante. Elle Ă©tait Ă peu prĂšs de mon ĂÂąge, peut-ĂÂȘtre un an ou deux de plus. Elle avait des yeux fripons qui rencontraient quelquefois les miens. Cela m'inspira quelque dĂ©sir de faire connaissance avec elle mais, pendant prĂšs de deux mois qu'elle demeura encore dans cette maison, oĂÂč elle Ă©tait depuis trois, il me fut absolument impossible de l'accoster, tant elle Ă©tait recommandĂ©e Ă notre vieille geĂÂŽliĂšre, et obsĂ©dĂ©e par le saint missionnaire qui travaillait Ă sa conversion avec plus de zĂšle que de diligence. Il fallait qu'elle fĂ»t extrĂÂȘmement stupide, quoiqu'elle n'en eĂ»t pas l'air, car jamais instruction ne fut plus longue. Le saint homme ne la trouvait toujours point en Ă©tat d'abjurer. Mais elle s'ennuya de sa clĂÂŽture, et dit qu'elle voulait sortir, chrĂ©tienne ou non. Il fallut la prendre au mot tandis qu'elle consentait encore Ă l'ĂÂȘtre, de peur qu'elle ne se mutinĂÂąt et qu'elle ne le voulĂ»t plus. La petite communautĂ© fut assemblĂ©e en l'honneur du nouveau venu. On nous fit une courte exhortation Ă moi, pour m'engager Ă rĂ©pondre Ă la grĂÂące que Dieu me faisait; aux autres, pour les inviter Ă m'accorder leurs priĂšres et Ă m'Ă©difier par leurs exemples. AprĂšs quoi, nos vierges Ă©tant rentrĂ©es dans leur clĂÂŽture, j'eus le temps de m'Ă©tonner tout Ă mon aise de celle oĂÂč je me trouvais. Le lendemain matin on nous assembla de nouveau pour l'instruction; et ce fut alors que je commençai Ă rĂ©flĂ©chir pour la premiĂšre fois sur le pas que j'allais faire, et sur les dĂ©marches qui m'y avaient entraĂnĂ©. J'ai dit, je rĂ©pĂšte et je rĂ©pĂ©terai peut-ĂÂȘtre encore une chose dont je suis tous les jours plus pĂ©nĂ©trĂ© c'est que si jamais enfant reçut une Ă©ducation raisonnable et saine, ç'a Ă©tĂ© moi. NĂ© dans une famille que ses moeurs distinguaient du peuple, je n'avais reçu que des leçons de sagesse et des exemples d'honneur de tous mes parents. Mon pĂšre, quoique homme de plaisir, avait non seulement une probitĂ© sĂ»re, mais beaucoup de religion. Galant homme dans le monde, et chrĂ©tien dans l'intĂ©rieur, il m'avait inspirĂ© de bonne heure les sentiments dont il Ă©tait pĂ©nĂ©trĂ©. De mes trois tantes, toutes sages et vertueuses, les deux aĂnĂ©es Ă©taient dĂ©votes; et la troisiĂšme, fille Ă la fois pleine de grĂÂące, d'esprit et de sens, l'Ă©tait peut-ĂÂȘtre encore plus qu'elles, quoique avec moins d'ostentation. Du sein de cette estimable famille je passai chez M. Lambercier, qui, bien qu'homme d'Ăâ°glise et prĂ©dicateur, Ă©tait croyant en dedans, et faisait presque aussi bien qu'il disait. Sa soeur et lui cultivĂšrent, par des instructions douces et judicieuses, les principes de piĂ©tĂ© qu'ils trouvĂšrent dans mon coeur. Ces dignes gens employĂšrent pour cela des moyens si vrais, si discrets, si raisonnables, que, loin de m'ennuyer au sermon, je n'en sortais jamais sans ĂÂȘtre intĂ©rieurement touchĂ© et sans faire des rĂ©solutions de bien vivre, auxquelles je manquais rarement en y pensant. Chez ma tante Bernard la dĂ©votion m'ennuyait un peu plus, parce qu'elle en faisait un mĂ©tier. Chez mon maĂtre je n'y pensais plus guĂšre, sans pourtant penser diffĂ©remment. Je ne trouvai point de jeunes gens qui me pervertissent. Je devins polisson, mais non libertin. J'avais donc de la religion tout ce qu'un enfant Ă l'ĂÂąge oĂÂč j'Ă©tais en pouvait avoir. J'en avais mĂÂȘme davantage, car pourquoi dĂ©guiser ici ma pensĂ©e? Mon enfance ne fut point d'un enfant; je sentis, je pensai toujours en homme. Ce n'est qu'en grandissant que je suis rentrĂ© dans la classe ordinaire; en naissant, j'en Ă©tais sorti. L'on rira de me voir me donner modestement pour un prodige. Soit mais quand on aura bien ri, qu'on trouve un enfant qu'Ă six ans les romans attachent, intĂ©ressent, transportent au point d'en pleurer Ă chaudes larmes; alors je sentirai ma vanitĂ© ridicule, et je conviendrai que j'ai tort. Ainsi, quand j'ai dit qu'il ne fallait point parler aux enfants de religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et qu'ils Ă©taient incapables de connaĂtre Dieu, mĂÂȘme Ă notre maniĂšre, j'ai tirĂ© mon sentiment de mes observations, non de ma propre expĂ©rience je savais qu'elle ne concluait rien pour les autres. Trouvez des Jean-Jacques Rousseau Ă six ans, et parlez-leur de Dieu Ă sept, je vous rĂ©ponds que vous ne courez aucun risque. On sent, je crois, qu'avoir de la religion, pour un enfant, et mĂÂȘme pour un homme, c'est suivre celle oĂÂč il est nĂ©. Quelquefois on en ĂÂŽte; rarement on y ajoute la foi dogmatique est un fruit de l'Ă©ducation. Outre ce principe commun qui m'attachait au culte de mes pĂšres, j'avais l'aversion particuliĂšre Ă notre ville pour le catholicisme, qu'on nous donnait pour une affreuse idolĂÂątrie, et dont on nous peignait le clergĂ© sous les plus noires couleurs. Ce sentiment allait si loin chez moi, qu'au commencement je n'entrevoyais jamais le dedans d'une Ă©glise, je ne rencontrais jamais un prĂÂȘtre en surplis, je n'entendais jamais la sonnette d'une procession, sans un frĂ©missement de terreur et d'effroi, qui me quitta bientĂÂŽt dans les villes, mais qui souvent m'a repris dans les paroisses de campagne, plus semblables Ă celles oĂÂč je l'avais d'abord Ă©prouvĂ©. Il est vrai que cette impression Ă©tait singuliĂšrement contrastĂ©e par le souvenir des caresses que les curĂ©s des environs de GenĂšve font volontiers aux enfants de la ville. En mĂÂȘme temps que la sonnette du viatique me faisait peur, la cloche de la messe et de vĂÂȘpres me rappelait un dĂ©jeuner, un goĂ»ter, du beurre frais, des fruits, du laitage. Le bon dĂner de M. de Pontverre avait produit encore un grand effet. Ainsi je m'Ă©tais aisĂ©ment Ă©tourdi sur tout cela. N'envisageant le papisme que par ses liaisons avec les amusements et la gourmandise, je m'Ă©tais apprivoisĂ© sans peine avec l'idĂ©e d'y vivre; mais celle d'y entrer solennellement ne s'Ă©tait prĂ©sentĂ©e Ă moi qu'en fuyant, et dans un avenir Ă©loignĂ©. Dans ce moment il n'y eut plus moyen de prendre le change je vis avec l'horreur la plus vive l'espĂšce d'engagement que j'avais pris, et sa suite inĂ©vitable. Les futurs nĂ©ophytes que j'avais autour de moi n'Ă©taient pas propres Ă soutenir mon courage par leur exemple, et je ne pus me dissimuler que la sainte oeuvre que j'allais faire n'Ă©tait au fond que l'action d'un bandit. Tout jeune encore, je sentis que quelque religion qui fĂ»t la vraie, j'allais vendre la mienne, et que, quand mĂÂȘme je choisirais bien, j'allais au fond de mon coeur mentir au Saint-Esprit et mĂ©riter le mĂ©pris des hommes. Plus j'y pensais, plus je m'indignais contre moi-mĂÂȘme; et je gĂ©missais du sort qui m'avait amenĂ© lĂ , comme si ce sort n'eĂ»t pas Ă©tĂ© mon ouvrage. Il y eut des moments oĂÂč ces rĂ©flexions devinrent si fortes, que si j'avais un instant trouvĂ© la porte ouverte, je me serais certainement Ă©vadĂ© mais il ne me fut pas possible, et cette rĂ©solution ne tint pas non plus bien fortement. Trop de dĂ©sirs secrets la combattaient pour ne la pas vaincre. D'ailleurs l'obstination du dessein formĂ© de ne pas retourner Ă GenĂšve, la honte, la difficultĂ© mĂÂȘme de repasser les monts, l'embarras de me voir loin de mon pays sans amis, sans ressources; tout cela concourait Ă me faire regarder comme un repentir tardif les remords de ma conscience j'affectais de me reprocher ce que j'avais fait, pour excuser ce que j'allais faire. En aggravant les torts du passĂ©, j'en regardais l'avenir comme une suite nĂ©cessaire. Je ne me disais pas Rien n'est fait encore, et tu peux ĂÂȘtre innocent si tu veux; mais je me disais GĂ©mis du crime dont tu t'es rendu coupable, et que tu t'es mis dans la nĂ©cessitĂ© d'achever. En effet, quelle rare force d'ĂÂąme ne me fallait-il point Ă mon ĂÂąge pour rĂ©voquer tout ce que jusque-lĂ j'avais pu promettre ou laisser espĂ©rer, pour rompre les chaĂnes que je m'Ă©tais donnĂ©es, pour dĂ©clarer avec intrĂ©piditĂ© que je voulais rester dans la religion de mes pĂšres, au risque de tout ce qui en pouvait arriver? Cette vigueur n'Ă©tait pas de mon ĂÂąge, et il est peu probable qu'elle eĂ»t eu un heureux succĂšs Les choses Ă©taient trop avancĂ©es pour qu'on voulĂ»t en avoir le dĂ©menti; et plus ma rĂ©sistance eĂ»t Ă©tĂ© grande, plus, de maniĂšre ou d'autre, on se fĂ»t fait une loi de la surmonter. Le sophisme qui me perdit est celui de la plupart des hommes, qui se plaignent de manquer de force quand il est dĂ©jĂ trop tard pour en user. La vertu ne nous coĂ»te que par notre faute; et si nous voulions ĂÂȘtre toujours sages, rarement aurions-nous besoin d'ĂÂȘtre vertueux. Mais des penchants faciles Ă surmonter nous entraĂnent sans rĂ©sistance; nous cĂ©dons Ă des tentations lĂ©gĂšres dont nous mĂ©prisons le danger. Insensiblement nous tombons dans des situations pĂ©rilleuses, dont nous pouvions aisĂ©ment nous garantir, mais dont nous ne pouvons plus nous tirer sans des efforts hĂ©roĂÂŻques qui nous effrayent; et nous tombons enfin dans l'abĂme, en disant Ă Dieu Pourquoi m'as-tu fait si faible? Mais malgrĂ© nous il rĂ©pond Ă nos consciences Je t'ai fait trop faible pour sortir du gouffre, parce que je t'ai fait assez fort pour n'y pas tomber. Je ne pris pas prĂ©cisĂ©ment la rĂ©solution de me faire catholique; mais, voyant le terme encore Ă©loignĂ©, je pris le temps de m'apprivoiser Ă cette idĂ©e; et en attendant je me figurais quelque Ă©vĂ©nement imprĂ©vu qui me tirerait d'embarras. Je rĂ©solus, pour gagner du temps, de faire la plus belle dĂ©fense qu'il me serait possible. BientĂÂŽt ma vanitĂ© me dispensa de songer Ă ma rĂ©solution; et dĂšs que je m'aperçus que j'embarrassais quelquefois ceux qui voulaient m'instruire, il ne m'en fallut pas davantage pour chercher Ă les terrasser tout Ă fait. Je mis mĂÂȘme Ă cette entreprise un zĂšle bien ridicule; car, tandis qu'ils travaillaient sur moi, je voulus travailler sur eux. Je croyais bonnement qu'il ne fallait que les convaincre pour les engager Ă se faire protestants. Ils ne trouvĂšrent donc pas en moi tout Ă fait autant de facilitĂ© qu'ils en attendaient ni du cĂÂŽtĂ© des lumiĂšres, ni du cĂÂŽtĂ© de la volontĂ©. Les protestants sont gĂ©nĂ©ralement mieux instruits que les catholiques. Cela doit ĂÂȘtre la doctrine des uns exige la discussion, celle des autres la soumission. Le catholique doit adopter la dĂ©cision qu'on lui donne; le protestant doit apprendre Ă se dĂ©cider. On savait cela; mais on n'attendait ni de mon Ă©tat ni de mon ĂÂąge de grandes difficultĂ©s pour des gens exercĂ©s. D'ailleurs je n'avais point fait encore ma premiĂšre communion, ni reçu les instructions qui s'y rapportent on le savait encore; mais on ne savait pas qu'en revanche j'avais Ă©tĂ© bien instruit chez M. Lambercier, et que de plus j'avais par devers moi un petit magasin fort incommode Ă ces messieurs dans l'Histoire de l'Ăâ°glise et de l'Empire, que j'avais apprise presque par coeur chez mon pĂšre, et depuis Ă peu prĂšs oubliĂ©e, mais qui me revint Ă mesure que la dispute s'Ă©chauffait. Un vieux prĂÂȘtre, petit, mais assez vĂ©nĂ©rable, nous fit en commun la premiĂšre confĂ©rence. Cette confĂ©rence Ă©tait pour mes camarades un catĂ©chisme plutĂÂŽt qu'une controverse, et il avait plus Ă faire Ă les instruire qu'Ă rĂ©soudre leurs objections. Il n'en fut pas de mĂÂȘme avec moi. Quand mon tour vint, je l'arrĂÂȘtai sur tout; je ne lui sauvai pas une des difficultĂ©s que je pus lui faire. Cela rendit la confĂ©rence fort longue et fort ennuyeuse pour les assistants. Mon vieux prĂÂȘtre parlait beaucoup, s'Ă©chauffait, battait la campagne, et se tirait d'affaire en disant qu'il n'entendait pas bien le français. Le lendemain, de peur que mes indiscrĂštes objections ne scandalisassent mes camarades, on me mit Ă part dans une autre chambre avec un autre prĂÂȘtre, plus jeune, beau parleur, c'est-Ă -dire faiseur de longues phrases, et content de lui si jamais docteur le fut. Je ne me laissai pourtant pas trop subjuguer Ă sa mine imposante; et, sentant qu'aprĂšs tout je faisais ma tĂÂąche, je me mis Ă lui rĂ©pondre avec assez d'assurance, et Ă le bourrer par-ci par-lĂ du mieux que je pus. Il croyait m'assommer avec saint Augustin, saint GrĂ©goire et les autres PĂšres, et il trouvait, avec une surprise incroyable, que je maniais tous ces PĂšres-lĂ presque aussi lĂ©gĂšrement que lui ce n'Ă©tait pas que je les eusse jamais lus, ni lui peut-ĂÂȘtre; mais j'en avais retenu beaucoup de passages tirĂ©s de mon Le Sueur; et sitĂÂŽt qu'il m'en citait un, sans disputer sur la citation, je lui ripostais par un autre du mĂÂȘme PĂšre, et qui souvent l'embarrassait beaucoup. Il l'emportait pourtant Ă la fin, par deux raisons l'une, qu'il Ă©tait le plus fort, et que, me sentant pour ainsi dire Ă sa merci, je jugeais trĂšs bien, quelque jeune que je fusse, qu'il ne fallait pas le pousser Ă bout; car je voyais assez que le vieux petit prĂÂȘtre n'avait pris en amitiĂ© ni mon Ă©rudition ni moi. L'autre raison Ă©tait que le jeune avait de l'Ă©tude et que je n'en avais point. Cela faisait qu'il mettait dans sa maniĂšre d'argumenter une mĂ©thode que je ne pouvais pas suivre, et que, sitĂÂŽt qu'il se sentait pressĂ© d'une objection imprĂ©vue, il la remettait au lendemain, disant que je sortais du sujet prĂ©sent. Il rejetait mĂÂȘme quelquefois toutes mes citations, soutenant qu'elles Ă©taient fausses et, s'offrant Ă m'aller chercher le livre, me dĂ©fiait de les y trouver. Il sentait qu'il ne risquait pas grand'chose, et qu'avec toute mon Ă©rudition d'emprunt, j'Ă©tais trop peu exercĂ© Ă manier les livres, et trop peu latiniste pour trouver un passage dans un gros volume quand mĂÂȘme je serais assurĂ© qu'il y est. Je le soupçonne mĂÂȘme d'avoir usĂ© de l'infidĂ©litĂ© dont il accusait les ministres, et d'avoir fabriquĂ© quelquefois des passages pour se tirer d'une objection qui l'incommodait. Tandis que duraient ces petites ergoteries, et que les jours se passaient Ă disputer, Ă marmotter des priĂšres, et Ă faire le vaurien, il m'arriva une petite vilaine aventure assez dĂ©goĂ»tante, et qui faillit mĂÂȘme Ă tourner fort mal pour moi. Il n'y a point d'ĂÂąme si vile et de coeur si barbare qui ne soit susceptible de quelque sorte d'attachement. L'un de ces deux bandits qui se disaient Mores me prit en affection. Il m'accostait volontiers, causait avec moi dans son baragouin franc, me rendait de petits services, me faisait part quelquefois de sa portion Ă table, et me donnait surtout de frĂ©quents baisers avec une ardeur qui m'Ă©tait fort incommode. Quelque effroi que j'eusse naturellement de ce visage de pain d'Ă©pice ornĂ© d'une longue balafre, et de ce regard allumĂ© qui semblait plutĂÂŽt furieux que tendre, j'endurais ces baisers en me disant en moi-mĂÂȘme Le pauvre homme a conçu pour moi une amitiĂ© bien vive; j'aurais tort de le rebuter. Il passait par degrĂ©s Ă des maniĂšres plus libres, et me tenait quelquefois de si singuliers propos, que je croyais que la tĂÂȘte lui avait tournĂ©. Un soir il voulut venir coucher avec moi; je m'y opposai, disant que mon lit Ă©tait trop petit. Il me pressa d'aller dans le sien; je le refusai encore car ce misĂ©rable Ă©tait si malpropre et puait si fort le tabac mĂÂąchĂ©, qu'il me faisait mal au coeur. Le lendemain, d'assez bon matin, nous Ă©tions tous deux seuls dans la salle d'assemblĂ©e; il recommença ses caresses, mais avec des mouvements si violents qu'il en Ă©tait effrayant. Enfin il voulut passer par degrĂ©s aux privautĂ©s les plus choquantes, et me forcer, en disposant de ma main, d'en faire autant. Je me dĂ©gageai impĂ©tueusement en poussant un cri et faisant un saut en arriĂšre; et, sans marquer ni indignation ni colĂšre, car je n'avais pas la moindre idĂ©e de ce dont il s'agissait, j'exprimai ma surprise et mon dĂ©goĂ»t avec tant d'Ă©nergie, qu'il me laissa lĂ mais tandis qu'il achevait de se dĂ©mener, je vis partir vers la cheminĂ©e et tomber Ă terre je ne sais quoi de gluant et de blanchĂÂątre qui me fit soulever le coeur. Je m'Ă©lançai sur le balcon, plus Ă©mu, plus troublĂ©, plus effrayĂ© mĂÂȘme que je ne l'avais Ă©tĂ© de ma vie, et prĂÂȘt Ă me trouver mal. Je ne pouvais comprendre ce qu'avait ce malheureux; je le crus atteint du haut mal, ou de quelque autre frĂ©nĂ©sie encore plus terrible; et vĂ©ritablement je ne sache rien de plus hideux Ă voir pour quelqu'un de sang-froid que cet obscĂšne et sale maintien, et ce visage affreux enflammĂ© de la plus brutale concupiscence. Je n'ai jamais vu d'autre homme en pareil Ă©tat; mais si nous sommes ainsi dans nos transports prĂšs des femmes, il faut qu'elles aient les yeux bien fascinĂ©s pour ne pas nous prendre en horreur. Je n'eus rien de plus pressĂ© que d'aller conter Ă tout le monde ce qui venait de m'arriver. Notre vieille intendante me dit de me taire; mais je vis que cette histoire l'avait fort affectĂ©e, et je l'entendais grommeler entre ses dents Can maledet! brutta bestia! Comme je ne comprenais pas pourquoi je devais me taire, j'allai toujours mon train malgrĂ© la dĂ©fense, et je bavardai tant, que le lendemain un des administrateurs vint de bon matin m'adresser une mercuriale assez vive, m'accusant de commettre l'honneur d'une maison sainte, et de faire beaucoup de bruit pour peu de mal. Il prolongea sa censure en m'expliquant beaucoup de choses que j'ignorais, mais qu'il ne croyait pas m'apprendre, persuadĂ© que je m'Ă©tais dĂ©fendu sachant ce qu'on me voulait, mais n'y voulant pas consentir. Il me dit bravement que c'Ă©tait une oeuvre dĂ©fendue comme la paillardise, mais dont au reste l'intention n'Ă©tait pas plus offensante pour la personne qui en Ă©tait l'objet, et qu'il n'y avait pas de quoi s'irriter si fort pour avoir Ă©tĂ© trouvĂ© aimable. Il me dit sans dĂ©tour que lui-mĂÂȘme, dans sa jeunesse, avait eu le mĂÂȘme honneur, et qu'ayant Ă©tĂ© surpris hors d'Ă©tat de faire rĂ©sistance, il n'avait rien trouvĂ© lĂ de si cruel. Il poussa l'impudence jusqu'Ă se servir des propres termes; et, s'imaginant que la cause de ma rĂ©sistance Ă©tait la crainte de la douleur, il m'assura que cette crainte Ă©tait vaine, et qu'il ne fallait pas s'alarmer de rien. J'Ă©coutais cet infĂÂąme avec un Ă©tonnement d'autant plus grand qu'il ne parlait point pour lui-mĂÂȘme; il semblait ne m'instruire que pour mon bien. Son discours lui paraissait si simple, qu'il n'avait pas mĂÂȘme cherchĂ© le secret du tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte; et nous avions en tiers un ecclĂ©siastique que tout cela n'effarouchait pas plus que lui. Cet air naturel m'en imposa tellement que j'en vins Ă croire que c'Ă©tait sans doute un usage admis dans le monde, et dont je n'avais pas eu plus tĂÂŽt occasion d'ĂÂȘtre instruit. Cela fit que je l'Ă©coutai sans colĂšre, mais non sans dĂ©goĂ»t. L'image de ce qui lui Ă©tait arrivĂ©, mais surtout de ce que j'avais vu, restait si fortement empreinte dans ma mĂ©moire, qu'en y pensant le coeur me soulevait encore. Sans que j'en susse davantage, l'aversion de la chose s'Ă©tendit Ă l'apologiste; et je ne pus me contraindre assez pour qu'il ne vĂt pas le mauvais effet de ses leçons. Il me lança un regard peu caressant, et dĂšs lors il n'Ă©pargna rien pour me rendre le sĂ©jour de l'hospice dĂ©sagrĂ©able. Il y parvint si bien, que, n'apercevant pour en sortir qu'une seule voie, je m'empressai de la prendre, autant que jusque-lĂ je m'Ă©tais efforcĂ© de l'Ă©loigner. Cette aventure me mit pour l'avenir Ă couvert des entreprises des chevaliers de la manchette; et la vue des gens qui passaient pour en ĂÂȘtre me rappelant l'air et les gestes de mon effroyable More, m'a toujours inspirĂ© tant d'horreur, que j'avais peine Ă la cacher. Au contraire, les femmes gagnĂšrent beaucoup dans mon esprit Ă cette comparaison il me semblait que je leur devais en tendresse de sentiments, en hommage de ma personne, la rĂ©paration des offenses de mon sexe; et la plus laide guenon devenait Ă mes yeux un objet adorable, par le souvenir de ce faux Africain. Pour lui, je ne sais ce qu'on put lui dire; il ne me parut pas que, exceptĂ© la dame Lorenza, personne le vit de plus mauvais oeil qu'auparavant. Cependant il ne m'accosta ni ne me parla plus. Huit jours aprĂšs, il fut baptisĂ© en grande cĂ©rĂ©monie, et habillĂ© de blanc de la tĂÂȘte aux pieds, pour reprĂ©senter la candeur de son ĂÂąme rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e. Le lendemain il sortit de l'hospice, et je ne l'ai jamais revu. Mon tour vint un mois aprĂšs; car il fallut tout ce temps-lĂ pour donner Ă mes directeurs l'honneur d'une conversion difficile, et l'on me fit passer en revue tous les dogmes, pour triompher de ma nouvelle docilitĂ©. Enfin, suffisamment instruit et suffisamment disposĂ© au grĂ© de mes maĂtres, je fus menĂ© processionnellement Ă l'Ă©glise mĂ©tropolitaine de Saint-Jean pour y faire une abjuration solennelle et recevoir les accessoires du baptĂÂȘme, quoiqu'on ne me baptisĂÂąt pas rĂ©ellement mais comme ce sont Ă peu prĂšs les mĂÂȘmes cĂ©rĂ©monies, cela sert Ă persuader au peuple que les protestants ne sont pas chrĂ©tiens. J'Ă©tais revĂÂȘtu d'une certaine robe grise garnie de brandebourgs blancs, et destinĂ©e pour ces sortes d'occasions. Deux hommes portaient, devant et derriĂšre moi, des bassins de cuivre sur lesquels ils frappaient avec une clef, et oĂÂč chacun mettait son aumĂÂŽne au grĂ© de sa dĂ©votion ou de l'intĂ©rĂÂȘt qu'il prenait au nouveau converti. Enfin rien du faste catholique ne fut omis pour rendre la solennitĂ© plus Ă©difiante pour le public, et plus humiliante pour moi. Il n'y eut que l'habit blanc qui m'eĂ»t Ă©tĂ© fort utile, et qu'on ne me donna pas comme au More, attendu que je n'avais pas l'honneur d'ĂÂȘtre Juif. Ce ne fut pas tout il fallut ensuite aller Ă l'Inquisition recevoir l'absolution du crime d'hĂ©rĂ©sie, et rentrer dans le sein de l'Ăâ°glise avec la mĂÂȘme cĂ©rĂ©monie Ă laquelle Henri IV fut soumis par son ambassadeur. L'air et les maniĂšres du trĂšs rĂ©vĂ©rend pĂšre inquisiteur n'Ă©taient pas propres Ă dissiper la terreur secrĂšte qui m'avait saisi en entrant dans cette maison. AprĂšs plusieurs questions sur ma foi, sur mon Ă©tat, sur ma famille, il me demanda brusquement si ma mĂšre Ă©tait damnĂ©e. L'effroi me fit rĂ©primer le premier mouvement de mon indignation; je me contentai de rĂ©pondre que je voulais espĂ©rer qu'elle ne l'Ă©tait pas, et que Dieu avait pu l'Ă©clairer Ă sa derniĂšre heure. Le moine se tut, mais il fit une grimace qui ne me parut point du tout un signe d'approbation. Tout cela fait, au moment oĂÂč je pensais ĂÂȘtre enfin placĂ© selon mes espĂ©rances, on me mit Ă la porte avec un peu plus de vingt francs, en petite monnaie qu'avait produit ma quĂÂȘte. On me recommanda de vivre en bon chrĂ©tien, d'ĂÂȘtre fidĂšle Ă la grĂÂące; on me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte, et tout disparut. Ainsi s'Ă©clipsĂšrent en un instant toutes mes grandes espĂ©rances, et il ne me resta de la dĂ©marche intĂ©ressĂ©e que je venais de faire que le souvenir d'avoir Ă©tĂ© apostat et dupe tout Ă la fois. Il est aisĂ© de juger quelle brusque rĂ©volution dut se faire dans mes idĂ©es, lorsque de mes brillants projets de fortune je me vis tomber dans la plus complĂšte misĂšre, et qu'aprĂšs avoir dĂ©libĂ©rĂ© le matin sur le choix du palais que j'habiterais, je me vis le soir rĂ©duit Ă coucher dans la rue. On croira que je commençai par me livrer Ă un dĂ©sespoir d'autant plus cruel que le regret de mes fautes devait s'irriter, en me reprochant que tout mon malheur Ă©tait mon ouvrage. Rien de tout cela. Je venais pour la premiĂšre fois de ma vie d'ĂÂȘtre enfermĂ© pendant plus de deux mois. Le premier sentiment que je goĂ»tai fut celui de la libertĂ© que j'avais recouvrĂ©e. AprĂšs un long esclavage, redevenu maĂtre de moi-mĂÂȘme et de mes actions, je me voyais au milieu d'une grande ville abondante en ressources, pleine de gens de condition, dont mes talents et mon mĂ©rite ne pouvaient manquer de me faire accueillir sitĂÂŽt que j'en serais connu. J'avais, de plus, tout le temps d'attendre, et vingt francs que j'avais dans ma poche me semblaient un trĂ©sor qui ne pouvait s'Ă©puiser. J'en pouvais disposer Ă mon grĂ©, sans rendre compte Ă personne. C'Ă©tait la premiĂšre fois que je m'Ă©tais vu si riche. Loin de me livrer au dĂ©couragement et aux larmes, je ne fis que changer d'espĂ©rances, et l'amour-propre n'y perdit rien. Jamais je ne me sentis tant de confiance et de sĂ©curitĂ© je croyais dĂ©jĂ ma fortune faite, et je trouvais beau de n'en avoir l'obligation qu'Ă moi seul. La premiĂšre chose que je fis fut de satisfaire ma curiositĂ© en parcourant toute la ville, quand ce n'eĂ»t Ă©tĂ© que pour faire un acte de ma libertĂ©. J'allai voir monter la garde; les instruments militaires me plaisaient beaucoup. Je suivis des processions; j'aimais le faux-bourdon des prĂÂȘtres. J'allai voir le palais du roi j'en approchais avec crainte; mais voyant d'autres gens entrer je fis comme eux; on me laissa faire. Peut-ĂÂȘtre dus-je cette grĂÂące au petit paquet que j'avais sous le bras. Quoi qu'il en soit, je conçus une grande opinion de moi-mĂÂȘme en me trouvant dans ce palais; dĂ©jĂ je m'en regardais presque comme un habitant. Enfin, Ă force d'aller et venir, je me lassai; j'avais faim, il faisait chaud j'entrai chez une marchande de laitage; on me donna de la giuncĂ , du lait caillĂ©; et avec deux grisses de cet excellent pain de PiĂ©mont, que j'aime plus qu'aucun autre, je fis pour mes cinq ou six sous un des bons dĂners que j'aie faits de mes jours. Il fallut chercher un gĂte. Comme je savais dĂ©jĂ assez de piĂ©montais pour me faire entendre, il ne fut pas difficile Ă trouver, et j'eus la prudence de le choisir plus selon ma bourse que selon mon goĂ»t. On m'enseigna dans la rue du PĂÂŽ la femme d'un soldat qui retirait Ă un sou par nuit des domestiques hors de service. Je trouvai chez elle un grabat vide, et je m'y Ă©tablis. Elle Ă©tait jeune et nouvellement mariĂ©e, quoiqu'elle eĂ»t dĂ©jĂ cinq ou six enfants. Nous couchĂÂąmes tous dans la mĂÂȘme chambre, la mĂšre, les enfants, les hĂÂŽtes; et cela dura de cette façon tant que je restai chez elle. Au demeurant c'Ă©tait une bonne femme, jurant comme un charretier, toujours dĂ©braillĂ©e et dĂ©coiffĂ©e, mais douce de coeur, officieuse, qui me prit en amitiĂ©, et qui mĂÂȘme me fut utile. Je passai plusieurs jours Ă me livrer uniquement au plaisir de l'indĂ©pendance et de la curiositĂ©. J'allais errant dedans et dehors la ville, furetant, visitant tout ce qui me paraissait curieux et nouveau; et tout l'Ă©tait pour un jeune homme sortant de sa niche, qui n'avait jamais vu de capitale. J'Ă©tais surtout fort exact Ă faire ma cour, et j'assistais rĂ©guliĂšrement tous les matins Ă la messe du roi. Je trouvais beau de me voir dans la mĂÂȘme chapelle avec ce prince et sa suite mais ma passion pour la musique, qui commençait Ă se dĂ©clarer, avait plus de part Ă mon assiduitĂ© que la pompe de la cour, qui, bientĂÂŽt vue, et toujours la mĂÂȘme, ne frappe pas longtemps. Le roi de Sardaigne avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, les Bezuzzi, y brillaient alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme que le jeu du moindre instrument, pourvu qu'il fĂ»t juste, transportait d'aise. Du reste, je n'avais pour la magnificence qui frappait mes yeux qu'une admiration stupide et sans convoitise. La seule chose qui m'intĂ©ressĂÂąt dans tout l'Ă©clat de la cour Ă©tait de voir s'il n'y aurait point lĂ quelque jeune princesse qui mĂ©ritĂÂąt mon hommage, et avec laquelle je pusse faire un roman. Je faillis en commencer un dans un Ă©tat moins brillant, mais oĂÂč, si je l'eusse mis Ă fin, j'aurais trouvĂ© des plaisirs mille fois plus dĂ©licieux. Quoique je vĂ©cusse avec beaucoup d'Ă©conomie, ma bourse insensiblement s'Ă©puisait. Cette Ă©conomie, au reste, Ă©tait moins l'effet de la prudence que d'une simplicitĂ© de goĂ»t que mĂÂȘme aujourd'hui l'usage des grandes tables n'a point altĂ©rĂ©e. Je ne connaissais pas, et je ne connais pas encore, de meilleure chĂšre que celle d'un repas rustique. Avec du laitage, des oeufs, des herbes, du fromage, du pain bis et du vin passable, on est toujours sĂ»r de me bien rĂ©galer; mon bon appĂ©tit fera le reste quand un maĂtre d'hĂÂŽtel et des laquais autour de moi ne me rassasieront pas de leur importun aspect. Je faisais alors de beaucoup meilleurs repas avec six ou sept sous de dĂ©pense, que je ne les ai faits depuis Ă six ou sept francs. J'Ă©tais donc sobre, faute d'ĂÂȘtre tentĂ© de ne pas l'ĂÂȘtre encore ai-je tort d'appeler tout cela sobriĂ©tĂ©, car j'y mettais toute la sensualitĂ© possible. Mes poires, ma giuncĂ , mon fromage, mes grisses, et quelques verres d'un gros vin de Montferrat Ă couper par tranches, me rendaient le plus heureux des gourmands. Mais encore avec tout cela pouvait-on voir la fin de vingt livres. C'Ă©tait ce que j'apercevais plus sensiblement de jour en jour; et, malgrĂ© l'Ă©tourderie de mon ĂÂąge, mon inquiĂ©tude sur l'avenir alla bientĂÂŽt jusqu'Ă l'effroi. De tous mes chĂÂąteaux en Espagne il ne me resta que celui de trouver une occupation qui me fit vivre; encore n'Ă©tait-il pas facile Ă rĂ©aliser. Je songeai Ă mon ancien mĂ©tier; mais je ne le savais pas assez pour aller travailler chez un maĂtre, et les maĂtres mĂÂȘme n'abondaient pas Ă Turin. Je pris donc, en attendant mieux, le parti d'aller m'offrir de boutique en boutique pour graver un chiffre ou des armes sur de la vaisselle, espĂ©rant tenter les gens par le bon marchĂ©, en me mettant Ă leur discrĂ©tion. Cet expĂ©dient ne fut pas fort heureux. Je fus presque partout Ă©conduit; et ce que je trouvais Ă faire Ă©tait si peu de chose, qu'Ă peine y gagnai-je quelques repas. Un jour cependant, passant d'assez bon matin dans la ContrĂ nova, je vis, Ă travers les vitres d'un comptoir, une jeune marchande de si bonne grĂÂące et d'un air si attirant, que, malgrĂ© ma timiditĂ© prĂšs des dames, je n'hĂ©sitai pas d'entrer, et de lui offrir mon petit talent. Elle ne me rebuta point, me fit asseoir, conter ma petite histoire, me plaignit, me dit d'avoir bon courage, et que les bons chrĂ©tiens ne m'abandonneraient pas; puis, tandis qu'elle envoyait chercher chez un orfĂšvre du voisinage les outils dont j'avais dit avoir besoin, elle monta dans sa cuisine, et m'apporta elle-mĂÂȘme Ă dĂ©jeuner. Ce dĂ©but me parut de bon augure; la suite ne le dĂ©mentit pas. Elle parut contente de mon petit travail, encore plus de mon petit babil quand je me fus un peu rassurĂ© car elle Ă©tait brillante et parĂ©e; et, malgrĂ© son air gracieux, cet Ă©clat m'en avait imposĂ©. Mais son accueil plein de bontĂ©, son ton compatissant, ses maniĂšres douces et caressantes, me mirent bientĂÂŽt Ă mon aise. Je vis que je rĂ©ussissais, et cela me fit rĂ©ussir davantage. Mais quoique Italienne, et trop jolie pour n'ĂÂȘtre pas un peu coquette, elle Ă©tait pourtant si modeste, et moi si timide, qu'il Ă©tait difficile que cela vĂnt sitĂÂŽt Ă bien. On ne nous laissa pas le temps d'achever l'aventure. Je ne m'en rappelle qu'avec plus de charmes les courts moments que j'ai passĂ©s auprĂšs d'elle et je puis dire y avoir goĂ»tĂ© dans leurs prĂ©mices les plus doux ainsi que les plus purs plaisirs de l'amour. C'Ă©tait une brune extrĂÂȘmement piquante, mais dont le bon naturel peint sur son joli visage rendait la vivacitĂ© touchante. Elle s'appelait madame Basile. Son mari, plus ĂÂągĂ© qu'elle et passablement jaloux, la laissait, durant ses voyages, sous la garde d'un commis trop maussade pour ĂÂȘtre sĂ©duisant, et qui ne laissait pas d'avoir pour son compte des prĂ©tentions, qu'il ne montrait guĂšre que par sa mauvaise humeur. Il en prit beaucoup contre moi, quoique j'aimasse Ă l'entendre jouer de la flĂ»te, dont il jouait assez bien. Ce nouvel Ăâ°gisthe grognait toujours quand il me voyait entrer chez sa dame il me traitait avec un dĂ©dain qu'elle lui rendait bien. Il semblait mĂÂȘme qu'elle se plĂ»t, pour le tourmenter, Ă me caresser en sa prĂ©sence; et cette sorte de vengeance, quoique fort de mon goĂ»t, l'eĂ»t Ă©tĂ© bien plus dans le tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte. Mais elle ne la poussait pas jusque-lĂ , ou du moins ce n'Ă©tait pas de la mĂÂȘme maniĂšre. Soit qu'elle me trouvĂÂąt trop jeune, soit qu'elle ne sĂ»t point faire les avances, soit qu'elle voulĂ»t sĂ©rieusement ĂÂȘtre sage, elle avait alors une sorte de rĂ©serve qui n'Ă©tait pas repoussante, mais qui m'intimidait sans que je susse pourquoi. Quoique je ne me sentisse pas pour elle ce respect aussi vrai que tendre que j'avais pour madame de Warens, je me sentais plus de crainte et bien moins de familiaritĂ©. J'Ă©tais embarrassĂ©, tremblant; je n'osais la regarder, je n'osais respirer auprĂšs d'elle; cependant je craignais plus que la mort de m'en Ă©loigner. Je dĂ©vorais d'un oeil avide tout ce que je pouvais regarder sans ĂÂȘtre aperçu, les fleurs de sa robe, le bout de son joli pied, l'intervalle d'un bras ferme et blanc qui paraissait entre son gant et sa manchette, et celui qui se faisait quelquefois entre son tour de gorge et son mouchoir. Chaque objet ajoutait Ă l'impression des autres. A force de regarder ce que je pouvais voir et mĂÂȘme au delĂ , mes yeux se troublaient, ma poitrine s'oppressait; ma respiration, d'instant en instant plus embarrassĂ©e, me donnait beaucoup de peine Ă gouverner, et tout ce que je pouvais faire Ă©tait de filer sans bruit des soupirs fort incommodes dans le silence oĂÂč nous Ă©tions assez souvent. Heureusement madame Basile, occupĂ©e Ă son ouvrage, ne s'en apercevait pas, Ă ce qu'il me semblait. Cependant je voyais quelquefois, par une sorte de sympathie, son fichu se renfler assez frĂ©quemment. Ce dangereux spectacle achevait de me perdre; et quand j'Ă©tais prĂÂȘt Ă cĂ©der Ă mon transport, elle m'adressait quelque mot d'un ton tranquille, qui me faisait rentrer en moi-mĂÂȘme Ă l'instant. Je la vis plusieurs fois seule de cette maniĂšre, sans que jamais un mot, un geste, un regard mĂÂȘme trop expressif, marquĂÂąt entre nous la moindre intelligence. Cet Ă©tat, trĂšs tourmentant pour moi, faisait cependant mes dĂ©lices, et Ă peine dans la simplicitĂ© de mon coeur pouvais-je imaginer pourquoi j'Ă©tais si tourmentĂ©. Il paraissait que ces petits tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte ne lui dĂ©plaisaient pas non plus, du moins elle en rendait les occasions assez frĂ©quentes; soin bien gratuit assurĂ©ment de sa part, pour l'usage qu'elle en faisait et qu'elle m'en laissait faire. Un jour qu'ennuyĂ©e des sots colloques du commis, elle avait montĂ© dans sa chambre, je me hĂÂątai, dans l'arriĂšre-boutique oĂÂč j'Ă©tais, d'achever ma petite tĂÂąche, et je la suivis. Sa chambre Ă©tait entr'ouverte; j'y entrai sans ĂÂȘtre aperçu. Elle brodait prĂšs d'une fenĂÂȘtre, ayant en face le cĂÂŽtĂ© de la chambre opposĂ© Ă la porte. Elle ne pouvait me voir entrer ni m'entendre, Ă cause du bruit que des chariots faisaient dans la rue. Elle se mettait toujours bien ce jour-lĂ sa parure approchait de la coquetterie. Son attitude Ă©tait gracieuse; sa tĂÂȘte un peu baissĂ©e laissait voir la blancheur de son cou; ses cheveux, relevĂ©s avec Ă©lĂ©gance, Ă©taient ornĂ©s de fleurs. Il rĂ©gnait dans toute sa figure un charme que j'eus le temps de considĂ©rer, et qui me mit hors de moi. Je me jetai Ă genoux Ă l'entrĂ©e de la chambre, en tendant les bras vers elle d'un mouvement passionnĂ©, bien sĂ»r qu'elle ne pouvait m'entendre, et ne pensant pas qu'elle pĂ»t me voir mais il y avait Ă la cheminĂ©e une glace qui me trahit. Je ne sais quel effet ce transport fit sur elle elle ne me regarda point, ne me parla point; mais tournant Ă demi la tĂÂȘte, d'un simple mouvement de doigt elle me montra la natte Ă ses pieds. Tressaillir, pousser un cri, m'Ă©lancer Ă la place qu'elle m'avait marquĂ©e ne fut pour moi qu'une mĂÂȘme chose mais ce qu'on aurait peine Ă croire est que dans cet Ă©tat je n'osai rien entreprendre au delĂ , ni dire un seul mot, ni lever les yeux sur elle, ni la toucher mĂÂȘme, dans une attitude aussi contrainte, pour m'appuyer un instant sur ses genoux. J'Ă©tais muet, immobile, mais non pas tranquille assurĂ©ment tout marquait en moi l'agitation, la joie, la reconnaissance, les ardents dĂ©sirs incertains dans leur objet, et contenus par la frayeur de dĂ©plaire, sur laquelle mon jeune coeur ne pouvait se rassurer. Elle ne paraissait ni plus tranquille ni moins timide que moi. TroublĂ©e de me voir lĂ , interdite de m'y avoir attirĂ©, et commençant Ă sentir toute la consĂ©quence d'un signe parti sans doute avant la rĂ©flexion, elle ne m'accueillait ni ne me repoussait; elle n'ĂÂŽtait pas les yeux de dessus son ouvrage, elle tĂÂąchait de faire comme si elle ne m'eĂ»t pas vu Ă ses pieds mais toute ma bĂÂȘtise ne m'empĂÂȘchait pas de juger qu'elle partageait mon embarras, peut-ĂÂȘtre mes dĂ©sirs, et qu'elle Ă©tait retenue par une honte semblable Ă la mienne, sans que cela me donnĂÂąt la force de la surmonter. Cinq ou six ans qu'elle avait de plus que moi devaient, selon moi, mettre de son cĂÂŽtĂ© toute la hardiesse; et je me disais que puisqu'elle ne faisait rien pour exciter la mienne, elle ne voulait pas que j'en eusse. MĂÂȘme encore aujourd'hui je trouve que je pensais juste, et sĂ»rement elle avait trop d'esprit pour ne pas voir qu'un novice tel que moi avait besoin non seulement d'ĂÂȘtre encouragĂ©, mais d'ĂÂȘtre instruit. Je ne sais comment eĂ»t fini cette scĂšne vive et muette, ni combien de temps j'aurais demeurĂ© immobile dans cet Ă©tat ridicule et dĂ©licieux, si nous n'eussions Ă©tĂ© interrompus. Au plus fort des mes agitations, j'entendis ouvrir la porte de la cuisine qui touchait la chambre oĂÂč nous Ă©tions, et madame Basile alarmĂ©e me dit vivement de la voix et du geste Levez-vous, voici Rosina. En me levant en hĂÂąte, je saisis une main qu'elle me tendait, et j'y appliquai deux baisers brĂ»lants, au second desquels je sentis cette charmante main se presser un peu contre mes lĂšvres. De mes jours je n'eus un si doux moment mais l'occasion que j'avais perdue ne revint plus, et nos jeunes amours en restĂšrent lĂ . C'est peut-ĂÂȘtre pour cela mĂÂȘme que l'image de cette aimable femme est restĂ©e empreinte au fond de mon coeur en traits si charmants. Elle s'y est mĂÂȘme embellie Ă mesure que j'ai mieux connu le monde et les femmes. Pour peu qu'elle eĂ»t eu d'expĂ©rience, elle s'y fĂ»t prise autrement pour animer un petit garçon mais si son coeur Ă©tait faible, il Ă©tait honnĂÂȘte; elle cĂ©dait involontairement au penchant qui l'entraĂnait c'Ă©tait, selon toute apparence, sa premiĂšre infidĂ©litĂ©, et j'aurais peut-ĂÂȘtre eu plus Ă faire Ă vaincre sa honte que la mienne. Sans en ĂÂȘtre venu lĂ , j'ai goĂ»tĂ© prĂšs d'elle des douceurs inexprimables. Rien de tout ce que m'a fait sentir la possession des femmes ne vaut les deux minutes que j'ai passĂ©es Ă ses pieds sans mĂÂȘme oser toucher Ă sa robe. Non, il n'y a point de jouissances pareilles Ă celles que peut donner une honnĂÂȘte femme qu'on aime; tout est faveur auprĂšs d'elle. Un petit signe du doigt, une main lĂ©gĂšrement pressĂ©e contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais de madame Basile, et le souvenir de ces faveurs si lĂ©gĂšres me transporte encore en y pensant. Les deux jours suivants j'eus beau guetter un nouveau tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte, il me fut impossible d'en trouver le moment, et je n'aperçus de sa part aucun soin pour le mĂ©nager. Elle eut mĂÂȘme le maintien, non plus froid, mais plus retenu qu'Ă l'ordinaire; et je crois qu'elle Ă©vitait mes regards, de peur de ne pouvoir assez gouverner les siens. Son maudit commis fut plus dĂ©solant que jamais il devint mĂÂȘme railleur, goguenard; il me dit que je ferais mon chemin prĂšs des dames. Je tremblais d'avoir commis quelque indiscrĂ©tion; et, me regardant dĂ©jĂ comme d'intelligence avec elle, je voulus couvrir du mystĂšre un goĂ»t qui jusqu'alors n'en avait pas grand besoin. Cela me rendit plus circonspect Ă saisir les occasions de le satisfaire; et Ă force de les vouloir sĂ»res, je n'en trouvai plus du tout. Voici encore une autre folie romanesque dont jamais je n'ai pu me guĂ©rir, et qui, jointe Ă ma timiditĂ© naturelle, a beaucoup dĂ©menti les prĂ©dictions du commis. J'aimais trop sincĂšrement, trop parfaitement, j'ose dire, pour pouvoir aisĂ©ment ĂÂȘtre heureux. Jamais passions ne furent en mĂÂȘme temps plus vives et plus pures que les miennes; jamais amour ne fut plus tendre, plus vrai, plus dĂ©sintĂ©ressĂ©. J'aurais mille fois sacrifiĂ© mon bonheur Ă celui de la personne que j'aimais; sa rĂ©putation m'Ă©tait plus chĂšre que ma vie, et jamais, pour tous les plaisirs de la jouissance, je n'aurais voulu compromettre un moment son repos. Cela m'a fait apporter tant de soins, tant de secret, tant de prĂ©caution dans mes entreprises, que jamais aucune n'a pu rĂ©ussir. Mon peu de succĂšs prĂšs des femmes est toujours venu de les trop aimer. Pour revenir au flĂ»teur Ăâ°gisthe, ce qu'il y avait de singulier Ă©tait qu'en devenant plus insupportable, le traĂtre semblait devenir plus complaisant. DĂšs le premier jour que sa dame m'avait pris en affection, elle avait songĂ© Ă me rendre utile dans le magasin. Je savais passablement l'arithmĂ©tique; elle lui avait proposĂ© de m'apprendre Ă tenir les livres mais mon bourru reçut trĂšs mal la proposition, craignant peut-ĂÂȘtre d'ĂÂȘtre supplantĂ©. Ainsi tout mon travail, aprĂšs mon burin, Ă©tait de transcrire quelques comptes et mĂ©moires, de mettre au net quelques livres, et de traduire quelques lettres de commerce d'italien en français. Tout d'un coup mon homme s'avisa de revenir Ă la proposition faite et rejetĂ©e, et dit qu'il m'apprendrait les comptes Ă parties doubles, et qu'il voulait me mettre en Ă©tat d'offrir mes services Ă M. Basile quand il serait de retour. Il y avait dans son ton, dans son air, je ne sais quoi de faux, de malin, d'ironique, qui ne me donnait pas de la confiance. Madame Basile, sans attendre ma rĂ©ponse, lui dit sĂšchement que je lui Ă©tais obligĂ© de ses offres, qu'elle espĂ©rait que la fortune favoriserait enfin mon mĂ©rite, et que ce serait grand dommage qu'avec tant d'esprit je ne fusse qu'un commis. Elle m'avait dit plusieurs fois qu'elle voulait me faire faire une connaissance qui pourrait m'ĂÂȘtre utile. Elle pensait assez sagement pour sentir qu'il Ă©tait temps de me dĂ©tacher d'elle. Nos muettes dĂ©clarations s'Ă©taient faites le jeudi. Le dimanche elle donna un dĂner oĂÂč je me trouvai, et oĂÂč se trouva aussi un jacobin de bonne mine, auquel elle me prĂ©senta. Le moine me traita trĂšs affectueusement, me fĂ©licita sur ma conversion, et me dit plusieurs choses sur mon histoire qui m'apprirent qu'elle la lui avait dĂ©taillĂ©e; puis, me donnant deux petits coups d'un revers de main sur la joue, il me dit d'ĂÂȘtre sage, d'avoir bon courage, et de l'aller voir; que nous causerions plus Ă loisir ensemble. Je jugeai, par les Ă©gards que tout le monde avait pour lui, que c'Ă©tait un homme de considĂ©ration; et par le ton paternel qu'il prenait avec madame Basile, qu'il Ă©tait son confesseur. Je me rappelle bien aussi que sa dĂ©cente familiaritĂ© Ă©tait mĂÂȘlĂ©e de marques d'estime et mĂÂȘme de respect pour sa pĂ©nitente, qui me firent alors moins d'impression qu'elles ne m'en font aujourd'hui. Si j'avais eu plus d'intelligence, combien j'eusse Ă©tĂ© touchĂ© d'avoir pu rendre sensible une jeune femme respectĂ©e par son confesseur! La table ne se trouva pas assez grande pour le nombre que nous Ă©tions il en fallut une petite, oĂÂč j'eus l'agrĂ©able tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte de monsieur le commis. Je n'y perdis rien du cĂÂŽtĂ© des attentions et de la bonne chĂšre; il y eut bien des assiettes envoyĂ©es Ă la petite table, dont l'intention n'Ă©tait sĂ»rement pas pour lui. Tout allait trĂšs bien jusque-lĂ les femmes Ă©taient fort gaies, les hommes fort galants; madame Basile faisait les honneurs avec une grĂÂące charmante. Au milieu du dĂner, l'on entend arrĂÂȘter une chaise Ă la porte; quelqu'un monte, c'est M. Basile. Je le vois comme s'il entrait actuellement, en habit d'Ă©carlate Ă boutons d'or, couleur que j'ai prise en aversion depuis ce jour-lĂ . M. Basile Ă©tait un grand et bel homme, qui se prĂ©sentait trĂšs bien. Il entre avec fracas, et de l'air de quelqu'un qui surprend son monde, quoiqu'il n'y eĂ»t lĂ que de ses amis. Sa femme lui saute au cou, lui prend les mains, lui fait mille caresses qu'il reçoit sans les lui rendre. Il salue la compagnie, on lui donne un couvert, il mange. A peine avait-on commencĂ© de parler de son voyage, que, jetant les yeux sur la petite table, il demande d'un ton sĂ©vĂšre ce que c'est que ce petit garçon qu'il aperçoit lĂ . Madame Basile le lui dit tout naĂÂŻvement. Il demande si je loge dans la maison. On lui dit que non. Pourquoi non? reprend-il grossiĂšrement puisqu'il s'y tient le jour, il peut bien y rester la nuit. Le moine prit la parole; et aprĂšs un Ă©loge grave et vrai de madame Basile, il fit le mien en peu de mots, ajoutant que, loin de blĂÂąmer la pieuse charitĂ© de sa femme, il devait s'empresser d'y prendre part, puisque rien n'y passait les bornes de la discrĂ©tion. Le mari rĂ©pliqua d'un ton d'humeur, dont il cachait la moitiĂ©, contenu par la prĂ©sence du moine, mais qui suffit pour me faire sentir qu'il avait des instructions sur mon compte, et que le commis m'avait servi de sa façon. A peine Ă©tait-on hors de table, que celui-ci, dĂ©pĂÂȘchĂ© par son bourgeois, vint en triomphe me signifier de sa part de sortir Ă l'instant de chez lui, et de n'y remettre les pieds de ma vie. Il assaisonna sa commission de tout ce qui pouvait la rendre insultante et cruelle. Je partis sans rien dire, mais le coeur navrĂ©, moins de quitter cette aimable femme, que de la laisser en proie Ă la brutalitĂ© de son mari. Il avait raison sans doute de ne vouloir pas qu'elle fĂ»t infidĂšle; mais, quoique sage et bien nĂ©e, elle Ă©tait Italienne, c'est-Ă -dire sensible et vindicative; et il avait tort, ce me semble, de prendre avec elle les moyens les plus propres Ă s'attirer le malheur qu'il craignait. Tel fut le succĂšs de ma premiĂšre aventure. Je voulus essayer de repasser deux ou trois fois dans la rue, pour revoir au moins celle que mon coeur regrettait sans cesse; mais au lieu d'elle je ne vis que son mari et le vigilant commis, qui, m'ayant aperçu, me fit, avec l'aune de la boutique, un geste plus expressif qu'attirant. Me voyant si bien guettĂ©, je perdis courage, et n'y passai plus. Je voulus aller voir au moins le patron qu'elle m'avait mĂ©nagĂ©. Malheureusement je ne savais pas son nom. Je rĂÂŽdai plusieurs fois inutilement autour du couvent pour tĂÂącher de le rencontrer. Enfin d'autres Ă©vĂ©nements m'ĂÂŽtĂšrent les charmants souvenirs de madame Basile, et dans peu je l'oubliai si bien, qu'aussi simple et aussi novice qu'auparavant, je ne restai pas mĂÂȘme affriandĂ© de jolies femmes. Cependant ses libĂ©ralitĂ©s avaient un peu remontĂ© mon petit Ă©quipage, trĂšs modestement toutefois, et avec la prĂ©caution d'une femme prudente qui regardait plus Ă la propretĂ© qu'Ă la parure, et qui voulait m'empĂÂȘcher de souffrir, et non pas me faire briller. Mon habit, que j'avais apportĂ© de GenĂšve, Ă©tait bon et portable encore; elle y ajouta seulement un chapeau et quelque linge. Je n'avais point de manchettes; elle ne voulut point m'en donner, quoique j'en eusse bonne envie. Elle se contenta de me mettre en Ă©tat de me tenir propre, et c'est un soin qu'il ne fallut pas me recommander tant que je parus devant elle. Peu de jours aprĂšs ma catastrophe, mon hĂÂŽtesse, qui, comme j'ai dit, m'avait pris en amitiĂ©, me dit qu'elle m'avait peut-ĂÂȘtre trouvĂ© une place, et qu'une dame de condition voulait me voir. A ce mot, je me crus tout de bon dans les hautes aventures car j'en revenais toujours lĂ . Celle-ci ne se trouva pas aussi brillante que je me l'Ă©tais figurĂ©e. Je fus chez cette dame avec le domestique qui lui avait parlĂ© de moi. Elle m'interrogea, m'examina je ne lui dĂ©plus pas; et tout de suite j'entrai Ă son service, non pas tout Ă fait en qualitĂ© de favori, mais en qualitĂ© de laquais. Je fus vĂÂȘtu de la couleur de ses gens; la seule distinction fut qu'ils portaient l'aiguillette, et qu'on ne me la donna pas comme il n'y avait point de galons Ă sa livrĂ©e, cela faisait Ă peu prĂšs un habit bourgeois. VoilĂ le terme inattendu auquel aboutirent enfin toutes mes grandes espĂ©rances. Madame la comtesse de Vercellis, chez qui j'entrai, Ă©tait veuve et sans enfants son mari Ă©tait piĂ©montais; pour elle, je l'ai toujours crue savoyarde, ne pouvant imaginer qu'une PiĂ©montaise parlĂÂąt si bien français et eĂ»t un accent si pur. Elle Ă©tait entre deux ĂÂąges, d'une figure fort noble, d'un esprit ornĂ©, aimant la littĂ©rature française, et s'y connaissant. Elle Ă©crivait beaucoup, et toujours en français. Ses lettres avaient le tour et presque la grĂÂące de celles de madame de SĂ©vignĂ©; on aurait pu s'y tromper Ă quelques-unes. Mon principal emploi, et qui ne me dĂ©plaisait pas, Ă©tait de les Ă©crire sous sa dictĂ©e, un cancer au sein, qui la faisait beaucoup souffrir, ne lui permettant plus d'Ă©crire elle-mĂÂȘme. Madame de Vercellis avait non seulement beaucoup d'esprit, mais une ĂÂąme Ă©levĂ©e et forte. J'ai suivi sa derniĂšre maladie; je l'ai vue souffrir et mourir sans jamais marquer un instant de faiblesse, sans faire le moindre effort pour se contraindre, sans sortir de son rĂÂŽle de femme, et sans se douter qu'il y eĂ»t Ă cela de la philosophie mot qui n'Ă©tait pas encore Ă la mode, et qu'elle ne connaissait mĂÂȘme pas dans le sens qu'il porte aujourd'hui. Cette force de caractĂšre allait quelquefois jusqu'Ă la sĂ©cheresse. Elle m'a toujours paru aussi peu sensible pour autrui que pour elle-mĂÂȘme; et quand elle faisait du bien aux malheureux, c'Ă©tait pour faire ce qui Ă©tait bien en soi, plutĂÂŽt que par une vĂ©ritable commisĂ©ration. J'ai un peu Ă©prouvĂ© cette insensibilitĂ© pendant les trois mois que j'ai passĂ©s auprĂšs d'elle. Il Ă©tait naturel qu'elle prĂt en affection un jeune homme de quelque espĂ©rance, qu'elle avait incessamment sous les yeux, et qu'elle songeĂÂąt, se sentant mourir, qu'aprĂšs elle il aurait besoin de secours et d'appui cependant, soit qu'elle ne me jugeĂÂąt pas digne d'une attention particuliĂšre, soit que les gens qui l'obsĂ©daient ne lui aient permis de songer qu'Ă eux, elle ne fit rien pour moi. Je me rappelle pourtant fort bien qu'elle avait marquĂ© quelque curiositĂ© de me connaĂtre. Elle m'interrogeait quelquefois; elle Ă©tait bien aise que je lui montrasse les lettres que j'Ă©crivais Ă madame de Warens, que je lui rendisse compte de mes sentiments; mais elle ne s'y prenait assurĂ©ment pas bien pour les connaĂtre, en ne me montrant jamais les siens. Mon coeur aimait Ă s'Ă©pancher, pourvu qu'il sentĂt que c'Ă©tait dans un autre. Des interrogations sĂšches et froides, sans aucun signe d'approbation ni de blĂÂąme sur mes rĂ©ponses, ne me donnaient aucune confiance. Quand rien ne m'apprenait si mon babil plaisait ou dĂ©plaisait, j'Ă©tais toujours en crainte, et je cherchais moins Ă montrer ce que je pensais qu'Ă ne rien dire qui pĂ»t me nuire. J'ai remarquĂ© depuis que cette maniĂšre sĂšche d'interroger les gens pour les connaĂtre est un tic assez commun chez les femmes qui se piquent d'esprit. Elles s'imaginent qu'en ne laissant point paraĂtre leur sentiment elles parviendront Ă mieux pĂ©nĂ©trer le vĂÂŽtre mais elles ne voient pas qu'elles ĂÂŽtent par lĂ le courage de le montrer. Un homme qu'on interroge commence par cela seul Ă se mettre en garde; et s'il croit que, sans prendre Ă lui un vĂ©ritable intĂ©rĂÂȘt, on ne veut que le faire jaser, il ment, ou se tait, ou redouble d'attention sur lui-mĂÂȘme, et aime encore mieux passer pour un sot que d'ĂÂȘtre dupe de votre curiositĂ©. Enfin c'est toujours un mauvais moyen de lire dans le coeur des autres que d'affecter de cacher le sien. Madame de Vercellis ne m'a jamais dit un mot qui sentĂt l'affection, la pitiĂ©, la bienveillance. Elle m'interrogeait froidement; je rĂ©pondais avec rĂ©serve. Mes rĂ©ponses Ă©taient si timides qu'elle dut les trouver basses et s'en ennuya. Sur la fin elle ne me questionnait plus, ne me parlait plus que pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j'Ă©tais que sur ce qu'elle m'avait fait; et Ă force de ne voir en moi qu'un laquais, elle m'empĂÂȘcha de lui paraĂtre autre chose. Je crois que j'Ă©prouvai dĂšs lors ce jeu malin des intĂ©rĂÂȘts cachĂ©s qui m'a traversĂ© toute ma vie, et qui m'a donnĂ© une aversion bien naturelle pour l'ordre apparent qui les produit. Madame de Vercellis, n'ayant point d'enfants, avait pour hĂ©ritier son neveu le comte de la Roque, qui lui faisait assidĂ»ment sa cour. Outre cela, ses principaux domestiques, qui la voyaient tirer Ă sa fin, ne s'oubliaient pas; et il y avait tant d'empressĂ©s autour d'elle, qu'il Ă©tait difficile qu'elle eĂ»t du temps pour penser Ă moi. A la tĂÂȘte de sa maison Ă©tait un nommĂ© M. Lorenzi, homme adroit, dont la femme, encore plus adroite, s'Ă©tait tellement insinuĂ©e dans les bonnes grĂÂąces de sa maĂtresse, qu'elle Ă©tait plutĂÂŽt chez elle sur le pied d'une amie que d'une femme Ă ses gages. Elle lui avait donnĂ© pour femme de chambre une niĂšce Ă elle, appelĂ©e mademoiselle Pontal, fine mouche, qui se donnait des airs de demoiselle suivante, et aidait sa tante Ă obsĂ©der si bien leur maĂtresse, qu'elle ne voyait que par leurs yeux et n'agissait que par leurs mains. Je n'eus pas le bonheur d'agrĂ©er Ă ces trois personnes je leur obĂ©issais, mais je ne les servais pas; je n'imaginais pas qu'outre le service de notre commune maĂtresse je dusse ĂÂȘtre encore le valet de ses valets. J'Ă©tais d'ailleurs une espĂšce de personnage inquiĂ©tant pour eux. Ils voyaient bien que je n'Ă©tais pas Ă ma place; ils craignaient que madame ne le vĂt aussi, et que ce qu'elle ferait pour m'y mettre ne diminuĂÂąt leurs portions car ces sortes de gens, trop avides pour ĂÂȘtre justes, regardent tous les legs qui sont pour d'autres comme pris sur leur propre bien. Ils se rĂ©unirent donc pour m'Ă©carter de ses yeux. Elle aimait Ă Ă©crire des lettres; c'Ă©tait un amusement pour elle dans son Ă©tat ils l'en dĂ©goĂ»tĂšrent et l'en firent dĂ©tourner par le mĂ©decin, en la persuadant que cela la fatiguait. Sous prĂ©texte que je n'entendais pas le service, on employait au lieu de moi deux gros manants de porteurs de chaise autour d'elle enfin l'on fit si bien, que, quand elle fit son testament, il y avait huit jours que je n'Ă©tais entrĂ© dans sa chambre. Il est vrai qu'aprĂšs cela j'y entrai comme auparavant, et j'y fus mĂÂȘme plus assidu que personne, car les douleurs de cette pauvre femme me dĂ©chiraient; la constance avec laquelle elle les souffrait me la rendait extrĂÂȘmement respectable et chĂšre, et j'ai bien versĂ©, dans sa chambre, des larmes sincĂšres, sans qu'elle ni personne s'en aperçût. Nous la perdĂmes enfin. Je la vis expirer. Sa vie avait Ă©tĂ© celle d'une femme d'esprit et de sens; sa mort fut celle d'un sage. Je puis dire qu'elle me rendit la religion catholique aimable, par la sĂ©rĂ©nitĂ© d'ĂÂąme avec laquelle elle en remplit les devoirs sans nĂ©gligence et sans affectation. Elle Ă©tait naturellement sĂ©rieuse. Sur la fin de sa maladie elle prit une sorte de gaietĂ© trop Ă©gale pour ĂÂȘtre jouĂ©e, et qui n'Ă©tait qu'un contrepoids donnĂ© par la raison mĂÂȘme contre la tristesse de son Ă©tat. Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s'entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et dĂ©jĂ dans les combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon! dit-elle en se retournant, femme qui pĂšte n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça. Elle avait lĂ©guĂ© un an de leurs gages Ă ses bas domestiques; mais, n'Ă©tant point couchĂ© sur l'Ă©tat de sa maison, je n'eus rien. Cependant le comte de la Roque me fit donner trente livres, et me laissa l'habit neuf que j'avais sur le corps, et que M. Lorenzi voulait m'ĂÂŽter. Il promit mĂÂȘme de chercher Ă me placer, et me permit de l'aller voir. J'y fus deux ou trois fois, sans pouvoir lui parler. J'Ă©tais facile Ă rebuter, je n'y retournai plus. On verra bientĂÂŽt que j'eus tort. Que n'ai-je achevĂ© tout ce que j'avais Ă dire de mon sĂ©jour chez madame de Vercellis! Mais, bien que mon apparente situation demeurĂÂąt la mĂÂȘme, je ne sortis pas de sa maison comme j'y Ă©tais entrĂ©. J'en emportai les longs souvenirs du crime et l'insupportable poids des remords dont, au bout de quarante ans, ma conscience est encore chargĂ©e, et dont l'amer sentiment, loin de s'affaiblir, s'irrite Ă mesure que je vieillis. Qui croirait que la faute d'un enfant pĂ»t avoir des suites aussi cruelles? C'est de ces suites plus que probables que mon coeur ne saurait se consoler. J'ai peut-ĂÂȘtre fait pĂ©rir dans l'opprobre et dans la misĂšre une fille aimable, honnĂÂȘte, estimable, et qui sĂ»rement valait beaucoup mieux que moi. Il est bien difficile que la dissolution d'un mĂ©nage n'entraĂne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s'Ă©gare bien des choses cependant, telle Ă©tait la fidĂ©litĂ© des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent dĂ©jĂ vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses, Ă©taient Ă ma portĂ©e; ce ruban seul me tenta, je le volai; et comme je ne le cachais guĂšre, on me le trouva bientĂÂŽt. On voulut savoir oĂÂč je l'avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donnĂ©. Marion Ă©tait une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisiniĂšre quand, cessant de donner Ă manger, elle avait renvoyĂ© la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoĂ»ts fins. Non seulement Marion Ă©tait jolie, mais elle avait une fraĂcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer; d'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidĂ©litĂ© Ă toute Ă©preuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avait guĂšre moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vĂ©rifier lequel Ă©tait le fripon des deux. On la fit venir l'assemblĂ©e Ă©tait nombreuse, le comte de la Roque y Ă©tait. Elle arrive, on lui montre le ruban je la charge effrontĂ©ment; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait dĂ©sarmĂ© les dĂ©mons, et auquel mon barbare coeur rĂ©siste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte Ă rentrer en moi-mĂÂȘme, Ă ne pas dĂ©shonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma dĂ©claration, et lui soutiens en face qu'elle m'a donnĂ© le ruban. La pauvre fille se mit Ă pleurer, et ne me dit que ces mots Ah! Rousseau, je vous croyais un bon caractĂšre. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas ĂÂȘtre Ă votre place. VoilĂ tout. Elle continua de se dĂ©fendre avec autant de simplicitĂ© que de fermetĂ©, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modĂ©ration, comparĂ©e Ă mon ton dĂ©cidĂ©, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d'un cĂÂŽtĂ© une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angĂ©lique douceur. On ne parut pas se dĂ©cider absolument, mais les prĂ©jugĂ©s Ă©taient pour moi. Dans le tracas oĂÂč l'on Ă©tait, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa prĂ©diction n'a pas Ă©tĂ© vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir. J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait aprĂšs cela trouvĂ© facilement Ă se bien placer elle emportait une imputation cruelle Ă son honneur de toutes maniĂšres. Le vol n'Ă©tait qu'une bagatelle, mais enfin c'Ă©tait un vol, et, qui pis est, employĂ© Ă sĂ©duire un jeune garçon enfin, le mensonge et l'obstination ne laissaient rien Ă espĂ©rer de celle en qui tant de vices Ă©taient rĂ©unis. Je ne regarde pas mĂÂȘme la misĂšre et l'abandon comme le plus grand danger auquel je l'ai exposĂ©e. Qui sait, Ă son ĂÂąge, oĂÂč le dĂ©couragement de l'innocence avilie a pu la porter! Eh! si le remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi! Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s'il n'Ă©tait commis que d'hier. Tant que j'ai vĂ©cu tranquille il m'a moins tourmentĂ©, mais au milieu d'une vie orageuse il m'ĂÂŽte la plus douce consolation des innocents persĂ©cutĂ©s il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospĂšre, et s'aigrit dans l'adversitĂ©. Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de dĂ©charger mon coeur de cet aveu dans le sein d'un ami. La plus Ă©troite intimitĂ© ne me l'a jamais fait faire Ă personne, pas mĂÂȘme Ă madame de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a Ă©tĂ© d'avouer que j'avais Ă me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc restĂ© jusqu'Ă ce jour sans allĂ©gement sur ma conscience; et je puis dire que le dĂ©sir de m'en dĂ©livrer en quelque sorte a beaucoup contribuĂ© Ă la rĂ©solution que j'ai prise d'Ă©crire mes confessions. J'ai procĂ©dĂ© rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera sĂ»rement pas que j'aie ici palliĂ© la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en mĂÂȘme temps mes dispositions intĂ©rieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est conforme Ă la vĂ©ritĂ©. Jamais la mĂ©chancetĂ© ne fut plus loin de moi dans ce cruel moment; et lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai, que mon amitiĂ© pour elle en fut la cause. Elle Ă©tait prĂ©sente Ă ma pensĂ©e; je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir donnĂ© le ruban, parce que mon intention Ă©tait de le lui donner. Quand je la vis paraĂtre ensuite, mon coeur fut dĂ©chirĂ©; mais la prĂ©sence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que la honte; mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'Ă©touffer dans le centre de la terre l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence; et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrĂ©pide. Je ne voyais que l'horreur d'ĂÂȘtre reconnu, dĂ©clarĂ© publiquement, moi prĂ©sent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m'ĂÂŽtait tout autre sentiment. Si l'on m'eĂ»t laissĂ© revenir Ă moi-mĂÂȘme, j'aurais infailliblement tout dĂ©clarĂ©. Si M. de la Roque m'eĂ»t pris Ă part, qu'il m'eĂ»t dit Ne perdez pas cette pauvre fille; si vous ĂÂȘtes coupable, avouez-le-moi; je me serais jetĂ© Ă ses pieds dans l'instant, j'en suis parfaitement sĂ»r. Mais on ne fit que m'intimider, quand il fallait me donner du courage. L'ĂÂąge est encore une attention qu'il est juste de faire; Ă peine Ă©tais-je sorti de l'enfance, ou plutĂÂŽt j'y Ă©tais encore. Dans la jeunesse les vĂ©ritables noirceurs sont plus criminelles encore que dans l'ĂÂąge mĂ»r; mais ce qui n'est que faiblesse l'est beaucoup moins, et ma faute au fond n'Ă©tait guĂšre autre chose. Aussi son souvenir m'afflige-t-il moins Ă cause du mal en lui-mĂÂȘme qu'Ă cause de celui qu'il a dĂ» causer. Il m'a mĂÂȘme fait ce bien de me garantir pour le reste de ma vie de tout acte tendant au crime, par l'impression terrible qui m'est restĂ©e du seul que j'aie jamais commis; et je crois sentir que mon aversion pour le mensonge me vient en grande partie du regret d'en avoir pu faire un aussi noir. Si c'est un crime qui puisse ĂÂȘtre expiĂ©, comme j'ose le croire, il doit l'ĂÂȘtre par tant de malheurs dont la fin de ma vie est accablĂ©e, par quarante ans de droiture et d'honneur dans des occasions difficiles; et la pauvre Marion trouve tant de vengeurs en ce monde, que, quelque grande qu'ait Ă©tĂ© mon offense envers elle, je crains peu d'en emporter la coulpe avec moi. VoilĂ ce que j'avais Ă dire sur cet article. Qu'il me soit permis de n'en reparler jamais. LIVRE TROISIĂËME 1728-1731 Sorti de chez madame de Vercellis Ă peu prĂšs comme j'y Ă©tais entrĂ©, je retournai chez mon ancienne hĂÂŽtesse, et j'y restai cinq ou six semaines, durant lesquelles la santĂ©, la jeunesse et l'oisivetĂ© me rendirent souvent mon tempĂ©rament importun. J'Ă©tais inquiet, distrait, rĂÂȘveur; je pleurais, je soupirais, je dĂ©sirais un bonheur dont je n'avais pas d'idĂ©e, et dont je sentais la privation. Cet Ă©tat ne peut se dĂ©crire; et peu d'hommes mĂÂȘme le peuvent imaginer, parce que la plupart ont prĂ©venu cette plĂ©nitude de vie, Ă la fois tourmentante et dĂ©licieuse, qui, dans l'ivresse du dĂ©sir, donne un avant-goĂ»t de la jouissance. Mon sang allumĂ© remplissait incessamment mon cerveau de filles et de femmes; mais n'en sentant pas le vĂ©ritable usage, je les occupais bizarrement en idĂ©es Ă mes fantaisies sans en savoir rien faire de plus; et ces idĂ©es tenaient mes sens dans une activitĂ© trĂšs incommode, dont, par bonheur, elles ne m'apprenaient point Ă me dĂ©livrer. J'aurais donnĂ© ma vie pour retrouver un quart d'heure une demoiselle Goton. Mais ce n'Ă©tait plus le temps oĂÂč les jeux de l'enfance allaient lĂ comme d'eux-mĂÂȘmes. La honte, compagne de la conscience du mal, Ă©tait venue avec les annĂ©es; elle avait accru ma timiditĂ© naturelle au point de la rendre invincible; et jamais, ni dans ce temps-lĂ ni depuis, je n'ai pu parvenir Ă faire une proposition lascive, que celle Ă qui je la faisais ne m'y ait en quelque sorte contraint par ses avances, quoique sachant qu'elle n'Ă©tait pas scrupuleuse, et presque assurĂ© d'ĂÂȘtre pris au mot. Mon agitation crĂ»t au point que, ne pouvant contenter mes dĂ©sirs, je les attisais par les plus extravagantes manoeuvres. J'allais chercher des allĂ©es sombres, des rĂ©duits cachĂ©s, oĂÂč je pusse m'exposer de loin aux personnes du sexe dans l'Ă©tat oĂÂč j'aurais voulu ĂÂȘtre auprĂšs d'elles. Ce qu'elles voyaient n'Ă©tait pas l'objet obscĂšne, je n'y songeais mĂÂȘme pas; c'Ă©tait l'objet ridicule. Le sot plaisir que j'avais de l'Ă©taler Ă leurs yeux ne peut se dĂ©crire. Il n'y avait de lĂ plus qu'un pas Ă faire pour sentir le traitement dĂ©sirĂ©, et je ne doute pas que quelque rĂ©solue ne m'en eĂ»t, en passant, donnĂ© l'amusement, si j'eusse eu l'audace d'attendre. Cette folie eut une catastrophe Ă peu prĂšs aussi comique, mais un peu moins plaisante pour moi. Un jour j'allai m'Ă©tablir au fond d'une cour dans laquelle Ă©tait un puits oĂÂč les filles de la maison venaient souvent chercher de l'eau. Dans ce fond il y avait une petite descente qui menait Ă des caves par plusieurs communications. Je sondai dans l'obscuritĂ© ces allĂ©es souterraines, et les trouvant longues et obscures, je jugeai qu'elles ne finissaient point, et que, si j'Ă©tais vu et surpris, j'y trouverais un refuge assurĂ©. Dans cette confiance, j'offrais aux filles qui venaient au puits un spectacle plus risible que sĂ©ducteur. Les plus sages feignirent de ne rien voir; d'autres se mirent Ă rire; d'autres se crurent insultĂ©es, et firent du bruit. Je me sauvai dans ma retraite j'y fus suivi. J'entendis une voix d'homme sur laquelle je n'avais pas comptĂ©, et qui m'alarma. Je m'enfonçais dans les souterrains, au risque de m'y perdre le bruit, les voix, la voix d'homme me suivaient toujours. J'avais comptĂ© sur l'obscuritĂ©, je vis de la lumiĂšre. Je frĂ©mis, je m'enfonçai davantage. Un mur m'arrĂÂȘta, et, ne pouvant aller plus loin, il fallut attendre lĂ ma destinĂ©e. En un moment je fus atteint et saisi par un grand homme portant une grande moustache, un grand chapeau, un grand sabre, escortĂ© de quatre ou cinq vieilles femmes armĂ©es chacune d'un manche Ă balai, parmi lesquelles j'aperçus la petite coquine qui m'avait dĂ©celĂ©, et qui voulait sans doute me voir au visage. L'homme au sabre, en me prenant par le bras, me demanda rudement ce que je faisais lĂ . On conçoit que ma rĂ©ponse n'Ă©tait pas prĂÂȘte. Je me remis cependant; et, m'Ă©vertuant dans ce moment critique, je tirai de ma tĂÂȘte un expĂ©dient romanesque qui me rĂ©ussit. Je lui dis d'un ton suppliant d'avoir pitiĂ© de mon ĂÂąge et de mon Ă©tat; que j'Ă©tais un jeune Ă©tranger de grande naissance, dont le cerveau s'Ă©tait dĂ©rangĂ©; que je m'Ă©tais Ă©chappĂ© de la maison paternelle, parce qu'on voulait m'enfermer; que j'Ă©tais perdu s'il me faisait connaĂtre; mais que s'il voulait bien me laisser aller, je pourrais peut-ĂÂȘtre un jour reconnaĂtre cette grĂÂące. Contre toute attente, mon discours et mon air firent effet l'homme terrible en fut touchĂ©, et aprĂšs une rĂ©primande assez courte il me laissa doucement aller, sans me questionner davantage. A l'air dont la jeune et les vieilles me virent partir, je jugeai que l'homme que j'avais tant craint m'Ă©tait fort utile, et qu'avec elles seules je n'en aurais pas Ă©tĂ© quitte Ă si bon marchĂ©. Je les entendis murmurer je ne sais quoi dont je ne me souciais guĂšre; car, pourvu que le sabre et l'homme ne s'en mĂÂȘlassent pas, j'Ă©tais bien sĂ»r, leste et vigoureux comme j'Ă©tais, de me dĂ©livrer de leurs tricots et d'elles. Quelques jours aprĂšs, passant dans une rue avec un jeune abbĂ©, mon voisin, j'allai donner du nez contre l'homme au sabre. Il me reconnut, et, me contrefaisant d'un ton railleur "Je suis prince, me dit-il, je suis prince; et moi je suis un coĂÂŻon mais que son altesse n'y revienne pas!" Il n'ajouta rien de plus, et je m'esquivai en baissant la tĂÂȘte, et le remerciant dans mon coeur de sa discrĂ©tion. J'ai jugĂ© que ces mauvaises vieilles lui avaient fait honte de sa crĂ©dulitĂ©. Quoi qu'il en soit, tout PiĂ©montais qu'il Ă©tait, c'Ă©tait un bon homme, et jamais je ne pense Ă lui sans un mouvement de reconnaissance car l'histoire Ă©tait si plaisante, que, pour le seul dĂ©sir de faire rire, tout autre Ă sa place m'eĂ»t dĂ©shonorĂ©. Cette aventure, sans avoir les suites que j'en pouvais craindre, ne laissa pas de me rendre sage pour longtemps. Mon sĂ©jour chez madame de Vercellis m'avait procurĂ© quelques connaissances, que j'entretenais dans l'espoir qu'elles pourraient m'ĂÂȘtre utiles. J'allais voir quelquefois entre autres un abbĂ© savoyard appelĂ© M. Gaime, prĂ©cepteur des enfants du comte de MellarĂšde. Il Ă©tait jeune encore et peu rĂ©pandu, mais plein de bon sens, de probitĂ©, de lumiĂšres, et l'un des plus honnĂÂȘtes hommes que j'aie connus. Il ne me fut d'aucune ressource pour l'objet qui m'attirait chez lui, il n'avait pas assez de crĂ©dit pour me placer; mais je trouvai prĂšs de lui des avantages plus prĂ©cieux qui m'ont profitĂ© toute ma vie, les leçons de la saine morale, et les maximes de la droite raison. Dans l'ordre successif de mes goĂ»ts et de mes idĂ©es, j'avais toujours Ă©tĂ© trop haut ou trop bas, Achille ou Thersite, tantĂÂŽt hĂ©ros et tantĂÂŽt vaurien. M. Gaime prit le soin de me mettre Ă ma place, et de me montrer Ă moi-mĂÂȘme sans m'Ă©pargner ni me dĂ©courager. Il me parla trĂšs honorablement de mon naturel et de mes talents mais il ajouta qu'il en voyait naĂtre les obstacles qui m'empĂÂȘcheraient d'en tirer parti; de sorte qu'ils devaient, selon lui, bien moins me servir de degrĂ©s pour monter Ă la fortune que de ressources pour m'en passer. Il me fit un tableau vrai de la vie humaine, dont je n'avais que de fausses idĂ©es; il me montra comment, dans un destin contraire, l'homme sage peut toujours tendre au bonheur et courir au plus prĂšs du vent pour y parvenir; comment il n'y a point de vrai bonheur sans sagesse, et comment la sagesse est de tous les Ă©tats. Il amortit beaucoup mon admiration pour la grandeur, en me prouvant que ceux qui dominaient les autres n'Ă©taient ni plus sages ni plus heureux qu'eux. Il me dit une chose qui m'est souvent revenue Ă la mĂ©moire c'est que si chaque homme pouvait lire dans les coeurs de tous les autres, il y aurait plus de gens qui voudraient descendre que de ceux qui voudraient monter. Cette rĂ©flexion, dont la vĂ©ritĂ© frappe, et qui n'a rien d'outrĂ©, m'a Ă©tĂ© d'un grand usage dans le cours de ma vie pour me faire tenir Ă ma place paisiblement. Il me donna les premiĂšres vraies idĂ©es de l'honnĂÂȘte, que mon gĂ©nie ampoulĂ© n'avait saisi que dans ses excĂšs. Il me fit sentir que l'enthousiasme des vertus sublimes Ă©tait peu d'usage dans la sociĂ©tĂ©; qu'en s'Ă©lançant trop haut on Ă©tait sujet aux chutes; que la continuitĂ© des petits devoirs toujours bien remplis ne demandait pas moins de force que les actions hĂ©roĂÂŻques; qu'on en tirait meilleur parti pour l'honneur et pour le bonheur; et qu'il valait infiniment mieux avoir toujours l'estime des hommes, que quelquefois leur admiration. Pour Ă©tablir les devoirs de l'homme il fallait bien remonter Ă leur principe. D'ailleurs le pas que je venais de faire, et dont mon Ă©tat prĂ©sent Ă©tait la suite, nous conduisait Ă parler de religion. L'on conçoit dĂ©jĂ que l'honnĂÂȘte M. Gaime est, du moins en grande partie, l'original du vicaire savoyard. Seulement la prudence l'obligeant Ă parler avec plus de rĂ©serve, il s'expliqua moins ouvertement sur certains points; mais au reste ses maximes, ses sentiments, ses avis furent les mĂÂȘmes, et, jusqu'au conseil de retourner dans ma patrie, tout fut comme je l'ai rendu depuis au public. Ainsi, sans m'Ă©tendre sur des entretiens dont chacun peut voir la substance, je dirai que ses leçons, sages, mais d'abord sans effet, furent dans mon coeur un germe de vertu et de religion qui ne s'y Ă©touffa jamais, et qui n'attendait pour fructifier que les soins d'une main plus chĂ©rie. Quoique alors ma conversion fĂ»t peu solide, je ne laissais pas d'ĂÂȘtre Ă©mu. Loin de m'ennuyer de ses entretiens, j'y pris goĂ»t Ă cause de leur clartĂ©, de leur simplicitĂ©, et surtout d'un certain intĂ©rĂÂȘt de coeur dont je sentais qu'ils Ă©taient pleins. J'ai l'ĂÂąme aimante, et je me suis toujours attachĂ© aux gens moins Ă proportion du bien qu'ils m'ont fait que de celui qu'ils m'ont voulu; et c'est sur quoi mon tact ne se trompe guĂšre. Aussi je m'affectionnais vĂ©ritablement Ă M. Gaime; j'Ă©tais pour ainsi dire son second disciple; et cela me fit pour le moment mĂÂȘme l'inestimable bien de me dĂ©tourner de la pente au vice oĂÂč m'entraĂnait mon oisivetĂ©. Un jour que je ne pensais Ă rien moins, on vint me chercher de la part du comte de la Roque. A force d'y aller et de ne pouvoir lui parler, je m'Ă©tais ennuyĂ©, et je n'y allais plus je crus qu'il m'avait oubliĂ©, ou qu'il lui Ă©tait restĂ© de mauvaises impressions de moi. Je me trompais. Il avait Ă©tĂ© tĂ©moin plus d'une fois du plaisir avec lequel je remplissais mon devoir auprĂšs de sa tante; il le lui avait mĂÂȘme dit, et il m'en reparla quand moi-mĂÂȘme je n'y songeais plus. Il me reçut bien, me dit que, sans m'amuser de promesses vagues, il avait cherchĂ© Ă me placer; qu'il avait rĂ©ussi, qu'il me mettait en chemin de devenir quelque chose, que c'Ă©tait Ă moi de faire le reste; que la maison oĂÂč il me faisait entrer Ă©tait puissante et considĂ©rĂ©e; que je n'avais pas besoin d'autres protecteurs pour m'avancer; et que quoique traitĂ© d'abord en simple domestique, comme je venais de l'ĂÂȘtre, je pouvais ĂÂȘtre assurĂ© que, si l'on me jugeait par mes sentiments et par ma conduite au-dessus de cet Ă©tat, on Ă©tait disposĂ© Ă ne m'y pas laisser. La fin de ce discours dĂ©mentit cruellement les brillantes espĂ©rances que le commencement m'avait donnĂ©es. Quoi! toujours laquais! me dis-je en moi-mĂÂȘme avec un dĂ©pit amer que la confiance effaça bientĂÂŽt. Je me sentais trop peu fait pour cette place pour craindre qu'on m'y laissĂÂąt. Il me mena chez le comte de Gouvon, premier Ă©cuyer de la reine, et chef de l'illustre maison de Solar. L'air de dignitĂ© de ce respectable vieillard me rendit plus touchante l'affabilitĂ© de son accueil. Il m'interrogea avec intĂ©rĂÂȘt, et je lui rĂ©pondis avec sincĂ©ritĂ©. Il dit au comte de la Roque que j'avais une physionomie agrĂ©able, et qui promettait de l'esprit; qu'il lui paraissait qu'en effet je n'en manquais pas, mais que ce n'Ă©tait pas lĂ tout, et qu'il fallait voir le reste puis, se tournant vers moi Mon enfant, me dit-il, presque en toutes choses les commencements sont rudes; les vĂÂŽtres ne le seront pourtant pas beaucoup. Soyez sage, et cherchez Ă plaire ici Ă tout le monde; voilĂ , quant Ă prĂ©sent, votre unique emploi du reste, ayez bon courage; on veut prendre soin de vous. Tout de suite il passa chez la marquise de Breil, sa belle-fille, et me prĂ©senta Ă elle, puis Ă l'abbĂ© de Gouvon, son fils. Ce dĂ©but me parut de bon augure. J'en savais assez dĂ©jĂ pour juger qu'on ne fait pas tant de façons Ă la rĂ©ception d'un laquais. En effet, on ne me traita pas comme tel. J'eus la table de l'office, on ne me donna point d'habit de livrĂ©e; et le comte de Favria, jeune Ă©tourdi, m'ayant voulu faire monter derriĂšre son carrosse, son grand-pĂšre dĂ©fendit que je montasse derriĂšre aucun carrosse, et que je suivisse personne hors de la maison. Cependant je servais Ă table, et je faisais Ă peu prĂšs au dedans le service d'un laquais; mais je le faisais en quelque façon librement, sans ĂÂȘtre attachĂ© nommĂ©ment Ă personne. Hors quelques lettres qu'on me dictait, et des images que le comte de Favria me faisait dĂ©couper, j'Ă©tais presque le maĂtre de tout mon temps dans la journĂ©e. Cette Ă©preuve, dont je ne m'apercevais pas, Ă©tait assurĂ©ment trĂšs dangereuse elle n'Ă©tait pas mĂÂȘme fort humaine; car cette grande oisivetĂ© pouvait me faire contracter des vices que je n'aurais pas eus sans cela. Mais c'est ce qui trĂšs heureusement n'arriva point. Les leçons de M. Gaime avaient fait impression sur mon coeur, et j'y pris tant de goĂ»t que je m'Ă©chappais quelquefois pour aller les entendre encore. Je crois que ceux qui me voyaient sortir ainsi furtivement ne devinaient guĂšre oĂÂč j'allais. Il ne se peut rien de plus sensĂ© que les avis qu'il me donna sur ma conduite. Mes commencements furent admirables; j'Ă©tais d'une assiduitĂ©, d'une attention, d'un zĂšle qui charmaient tout le monde. L'abbĂ© Gaime m'avait sagement averti de modĂ©rer cette premiĂšre ferveur, de peur qu'elle ne vĂnt Ă se relĂÂącher et qu'on n'y prĂt garde. Votre dĂ©but, me dit-il, est la rĂšgle de ce qu'on exigera de vous tĂÂąchez de vous mĂ©nager de quoi faire plus dans la suite, mais gardez-vous de faire jamais moins. Comme on ne m'avait guĂšre examinĂ© sur mes petits talents, et qu'on ne me supposait que ceux que m'avait donnĂ©s la nature, il ne paraissait pas, malgrĂ© ce que le comte de Gouvon m'avait pu dire, qu'on songeĂÂąt Ă tirer parti de moi. Des affaires vinrent Ă la traverse, et je fus Ă peu prĂšs oubliĂ©. Le marquis de Breil, fils du comte de Gouvon, Ă©tait alors ambassadeur Ă Vienne. Il survint des mouvements Ă la cour qui se firent sentir dans la famille, et l'on y fut quelques semaines dans une agitation qui ne laissait guĂšre le temps de penser Ă moi. Cependant jusque-lĂ je m'Ă©tais peu relĂÂąchĂ©. Une chose me fit du bien et du mal, en m'Ă©loignant de toute dissipation extĂ©rieure, mais en me rendant un peu plus distrait sur mes devoirs. Mademoiselle de Breil Ă©tait une jeune personne Ă peu prĂšs de mon ĂÂąge, bien faite, assez belle, trĂšs blanche, avec des cheveux trĂšs noirs, et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon coeur n'a jamais rĂ©sistĂ©. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dĂ©gageait sa poitrine et ses Ă©paules, et rendait son teint encore plus Ă©blouissant par le deuil qu'on portait alors. On dira que ce n'est pas Ă un domestique de s'apercevoir de ces choses-lĂ . J'avais tort sans doute; mais je m'en apercevais toutefois, et mĂÂȘme je n'Ă©tais pas le seul. Le maĂtre d'hĂÂŽtel et les valets de chambre en parlaient quelquefois Ă table avec une grossiĂšretĂ© qui me faisait cruellement souffrir. La tĂÂȘte ne me tournait pourtant pas au point d'ĂÂȘtre amoureux tout de bon. Je ne m'oubliais point; je me tenais Ă ma place, et mes dĂ©sirs mĂÂȘmes ne s'Ă©mancipaient pas. J'aimais Ă voir mademoiselle de Breil, Ă lui entendre dire quelques mots qui marquaient de l'esprit, du sens, de l'honnĂÂȘtetĂ© mon ambition, bornĂ©e au plaisir de la servir, n'allait point au delĂ de mes droits. A table j'Ă©tais attentif Ă chercher l'occasion de les faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, Ă l'instant on m'y voyait Ă©tabli hors de lĂ je me tenais vis-Ă -vis d'elle; je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'Ă©piais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignĂÂąt m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! mais point j'avais la mortification d'ĂÂȘtre nul pour elle; elle ne s'apercevait pas mĂÂȘme que j'Ă©tais lĂ . Cependant son frĂšre, qui m'adressait quelquefois la parole Ă table, m'ayant dit je ne sais quoi de peu obligeant, je lui fis une rĂ©ponse si fine et si bien tournĂ©e, qu'elle y fit attention, et jeta les yeux sur moi. Ce coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Le lendemain l'occasion se prĂ©senta d'en obtenir un second, et j'en profitai. On donnait ce jour-lĂ un grand dĂner, oĂÂč pour la premiĂšre fois je vis avec beaucoup d'Ă©tonnement le maĂtre d'hĂÂŽtel servir l'Ă©pĂ©e au cĂÂŽtĂ© et le chapeau sur la tĂÂȘte. Par hasard on vint Ă parler de la devise de la maison de Solar, qui Ă©tait sur la tapisserie avec les armoiries, Tel fiert qui ne tue pas. Comme les PiĂ©montais ne sont pas pour l'ordinaire consommĂ©s dans la langue française, quelqu'un trouva dans cette devise une faute d'orthographe, et dit qu'au mot fiert il ne fallait point de t. Le vieux comte de Gouvon allait rĂ©pondre; mais ayant jetĂ© les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien dire il m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t fĂ»t de trop; que fiert Ă©tait un vieux mot français qui ne venait pas du mot ferus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe, il blesse; qu'ainsi la devise ne me paraissait pas dire, Tel menace, mais Tel frappe qui ne tue pas. Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie un pareil Ă©tonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur le visage de mademoiselle de Breil un air de satisfaction. Cette personne si dĂ©daigneuse daigna me jeter un second regard qui valait tout au moins le premier; puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle semblait attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me devait, et qu'il me donna en effet si pleine et entiĂšre et d'un air si content, que toute la table s'empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais dĂ©licieux Ă tous Ă©gards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mĂ©rite avili des outrages de la fortune. Quelques minutes aprĂšs, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur moi, me pria d'un ton de voix aussi timide qu'affable de lui donner Ă boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en approchant je fus saisi d'un tel tremblement, qu'ayant trop rempli le verre, je rĂ©pandis une partie de l'eau sur l'assiette et mĂÂȘme sur elle. Son frĂšre me demanda Ă©tourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas Ă me rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux. Ici finit le roman, oĂÂč l'on remarquera, comme avec madame Basile et dans toute la suite de ma vie, que je ne suis pas heureux dans la conclusion de mes amours. Je m'affectionnai inutilement Ă l'antichambre de madame de Breil je n'obtins plus une seule marque d'attention de la part de sa fille. Elle sortait et entrait sans me regarder, et moi j'osais Ă peine jeter les yeux sur elle. J'Ă©tais mĂÂȘme si bĂÂȘte et si maladroit, qu'un jour qu'elle avait en passant laissĂ© tomber son gant, au lieu de m'Ă©lancer sur ce gant que j'aurais voulu couvrir de baisers, je n'osai sortir de ma place, et je laissai ramasser le gant par un gros butor de valet que j'aurais volontiers Ă©crasĂ©. Pour achever de m'intimider, je m'aperçus que je n'avais pas le bonheur d'agrĂ©er Ă madame de Breil. Non seulement elle ne m'ordonnait rien, mais elle n'acceptait jamais mon service; et deux fois, me trouvant dans son antichambre, elle me demanda d'un ton fort sec si je n'avais rien Ă faire. Il fallut renoncer Ă cette chĂšre antichambre. J'en eus d'abord du regret; mais les distractions vinrent Ă la traverse, et bientĂÂŽt je n'y pensai plus. J'eus de quoi me consoler du dĂ©dain de madame de Breil par les bontĂ©s de son beau-pĂšre, qui s'aperçut enfin que j'Ă©tais lĂ . Le soir du dĂner dont j'ai parlĂ©, il eut avec moi un entretien d'une demi-heure, dont il parut content et dont je fus enchantĂ©. Ce bon vieillard, quoique homme d'esprit, en avait moins que madame de Vercellis; mais il avait plus d'entrailles, et je rĂ©ussis mieux auprĂšs de lui. Il me dit de m'attacher Ă l'abbĂ© de Gouvon son fils, qui m'avait pris en affection; que cette affection, si j'en profitais, pouvait m'ĂÂȘtre utile, et me faire acquĂ©rir ce qui me manquait pour les vues qu'on avait sur moi. DĂšs le lendemain matin je volai chez M. l'abbĂ©. Il ne me reçut point en domestique; il me fit asseoir au coin de son feu, et, m'interrogeant avec la plus grande douceur, il vit bientĂÂŽt que mon Ă©ducation, commencĂ©e sur tant de choses, n'Ă©tait achevĂ©e sur aucune. Trouvant surtout que j'avais peu de latin, il entreprit de m'en enseigner davantage. Nous convĂnmes que je me rendrais chez lui tous les matins, et je commençai dĂšs le lendemain. Ainsi, par une de ces bizarreries qu'on trouvera souvent dans le cours de ma vie, en mĂÂȘme temps au-dessus et au-dessous de mon Ă©tat, j'Ă©tais disciple et valet dans la mĂÂȘme maison, et dans ma servitude j'avais cependant un prĂ©cepteur d'une naissance Ă ne l'ĂÂȘtre que des enfants des rois. M. l'abbĂ© de Gouvon Ă©tait un cadet destinĂ© par sa famille Ă l'Ă©piscopat, et dont par cette raison on avait poussĂ© les Ă©tudes plus qu'il n'est ordinaire aux enfants de qualitĂ©. On l'avait envoyĂ© Ă l'universitĂ© de Sienne, oĂÂč il avait restĂ© plusieurs annĂ©es, et dont il avait rapportĂ© une assez forte dose de cruscantisme pour ĂÂȘtre Ă peu prĂšs Ă Turin ce qu'Ă©tait jadis Ă Paris l'abbĂ© de Dangeau. Le dĂ©goĂ»t de la thĂ©ologie l'avait jetĂ© dans les belles-lettres; ce qui est trĂšs ordinaire en Italie Ă ceux qui courent la carriĂšre de la prĂ©lature. Il avait bien lu les poĂštes, il faisait passablement des vers latins et italiens. En un mot, il avait le goĂ»t qu'il fallait pour former le mien, et mettre quelque choix dans le fatras dont je m'Ă©tais farci la tĂÂȘte. Mais, soit que mon babil lui eĂ»t fait quelque illusion sur mon savoir, soit qu'il ne pĂ»t supporter l'ennui du latin Ă©lĂ©mentaire, il me mit d'abord beaucoup trop haut; et Ă peine m'eut-il fait traduire quelques fables de PhĂšdre, qu'il me jeta dans Virgile, oĂÂč je n'entendais presque rien. J'Ă©tais destinĂ©, comme on verra dans la suite, Ă rapprendre souvent le latin et Ă ne le savoir jamais. Cependant je travaillais avec assez de zĂšle, et monsieur l'abbĂ© me prodiguait ses soins avec une bontĂ© dont le souvenir m'attendrit encore. Je passais avec lui une partie de la matinĂ©e, tant pour mon instruction que pour son service; non pour celui de sa personne, car il ne souffrit jamais que je lui en rendisse aucun, mais pour Ă©crire sous sa dictĂ©e et pour copier; et ma fonction de secrĂ©taire me fut plus utile que celle d'Ă©colier. Non seulement j'appris ainsi l'italien dans sa puretĂ©, mais je pris du goĂ»t pour la littĂ©rature et quelque discernement des bons livres, qui ne s'acquĂ©rait pas chez la Tribu, et qui me servit beaucoup dans la suite quand je me mis Ă travailler seul. Ce temps fut celui de ma vie oĂÂč, sans projets romanesques, je pouvais le plus raisonnablement me livrer Ă l'espoir de parvenir. Monsieur l'abbĂ©, trĂšs content de moi, le disait Ă tout le monde; et son pĂšre m'avait pris dans une affection si singuliĂšre, que le comte de Favria m'apprit qu'il avait parlĂ© de moi au roi. Madame de Breil elle-mĂÂȘme avait quittĂ© pour moi son air mĂ©prisant. Enfin je devins une espĂšce de favori dans la maison, Ă la grande jalousie des autres domestiques, qui, me voyant honorĂ© des instructions du fils de leur maĂtre, sentaient bien que ce n'Ă©tait pas pour rester longtemps leur Ă©gal. Autant que j'ai pu juger des vues qu'on avait sur moi par quelques mots lĂÂąchĂ©s Ă la volĂ©e, et auxquels je n'ai rĂ©flĂ©chi qu'aprĂšs coup, il m'a paru que la maison de Solar, voulant courir la carriĂšre des ambassades, et peut-ĂÂȘtre s'ouvrir de loin celle du ministĂšre, aurait Ă©tĂ© bien aise de se former d'avance un sujet qui eĂ»t du mĂ©rite et des talents, et qui, dĂ©pendant uniquement d'elle, eĂ»t pu dans la suite obtenir sa confiance et la servir utilement. Ce projet du comte de Gouvon Ă©tait noble, judicieux, magnanime, et vraiment digne d'un grand seigneur bienfaisant et prĂ©voyant mais outre que je n'en voyais pas alors toute l'Ă©tendue, il Ă©tait trop sensĂ© pour ma tĂÂȘte, et demandait un trop long assujettissement. Ma folle ambition ne cherchait la fortune qu'Ă travers les aventures et, ne voyant point de femme Ă tout cela, cette maniĂšre de parvenir me paraissait lente, pĂ©nible et triste; tandis que j'aurais dĂ» la trouver d'autant plus honorable et sĂ»re que les femmes ne s'en mĂÂȘlaient pas, l'espĂšce de mĂ©rite qu'elles protĂšgent ne valant assurĂ©ment pas celui qu'on me supposait. Tout allait Ă merveille. J'avais obtenu, presque arrachĂ© l'estime de tout le monde les Ă©preuves Ă©taient finies, et l'on me regardait gĂ©nĂ©ralement dans la maison comme un jeune homme de la plus grande espĂ©rance, qui n'Ă©tait pas Ă sa place et qu'on s'attendait d'y voir arriver. Mais ma place n'Ă©tait pas celle qui m'Ă©tait assignĂ©e par les hommes, et j'y devais parvenir par des chemins bien diffĂ©rents. Je touche Ă un de ces traits caractĂ©ristiques qui me sont propres, et qu'il suffit de prĂ©senter au lecteur sans y ajouter de rĂ©flexion. Quoiqu'il y eĂ»t Ă Turin beaucoup de nouveaux convertis de mon espĂšce, je ne les aimais pas, et je n'en avais jamais voulu voir aucun. Mais j'avais vu quelques Genevois qui ne l'Ă©taient pas, entre autres un M. Mussard, surnommĂ© Tord-Gueule, peintre en miniature, et un peu mon parent. Ce M. Mussard dĂ©terra ma demeure chez le comte de Gouvon, et vint m'y voir avec un autre Genevois appelĂ© BĂÂącle, dont j'avais Ă©tĂ© camarade durant mon apprentissage. Ce BĂÂącle Ă©tait un garçon trĂšs amusant, trĂšs gai, plein de saillies bouffonnes que son ĂÂąge rendait agrĂ©ables. Me voilĂ tout d'un coup engouĂ© de M. BĂÂącle, mais engouĂ© au point de ne pouvoir le quitter. Il allait partir bientĂÂŽt pour s'en retourner Ă GenĂšve. Quelle perte j'allais faire! J'en sentis bien toute la grandeur. Pour mettre du moins Ă profit le temps qui m'Ă©tait laissĂ©, je ne le quittais plus ou plutĂÂŽt il ne me quittait pas lui-mĂÂȘme, car la tĂÂȘte ne me tourna pas d'abord au point d'aller hors de l'hĂÂŽtel passer la journĂ©e avec lui sans congĂ©; mais bientĂÂŽt, voyant qu'il m'obsĂ©dait entiĂšrement, on lui dĂ©fendit la porte; et je m'Ă©chauffai si bien, qu'oubliant tout, hors mon ami BĂÂącle, je n'allais ni chez M. l'abbĂ© ni chez M. le comte, et l'on ne me voyait plus dans la maison. On me fit des rĂ©primandes, que je n'Ă©coutai pas. On me menaça de me congĂ©dier. Cette menace fut ma perte elle me fit entrevoir qu'il Ă©tait possible que BĂÂącle ne s'en allĂÂąt pas seul. DĂšs lors je ne vis plus d'autre plaisir, d'autre sort, d'autre bonheur que celui de faire un pareil voyage, et je ne voyais Ă cela que l'ineffable fĂ©licitĂ© du voyage, au bout duquel pour surcroĂt j'entrevoyais madame de Warens, mais dans un Ă©loignement immense; car pour retourner Ă GenĂšve, c'est Ă quoi je ne pensai jamais. Les monts, les prĂ©s, les bois, les ruisseaux, les villages se succĂ©daient sans fin et sans cesse avec de nouveaux charmes; ce bienheureux trajet semblait devoir absorber ma vie entiĂšre. Je me rappelais avec dĂ©lices combien ce mĂÂȘme voyage m'avait paru charmant en venant. Que devait-ce ĂÂȘtre lorsqu'Ă tout l'attrait de l'indĂ©pendance se joindrait celui de faire route avec un camarade de mon ĂÂąge, de mon goĂ»t et de bonne humeur, sans gĂÂȘne, sans devoir, sans contrainte, sans obligation d'aller ou rester que comme il nous plairait? Il fallait ĂÂȘtre fou pour sacrifier une pareille fortune Ă des projets d'ambition d'une exĂ©cution lente, difficile, incertaine, et qui, les supposant rĂ©alisĂ©s un jour, ne valaient pas dans tout leur Ă©clat un quart d'heure de vrai plaisir et de libertĂ© dans la jeunesse. Plein de cette sage fantaisie, je me conduisis si bien que je vins Ă bout de me faire chasser, et en vĂ©ritĂ© ce ne fut pas sans peine. Un soir, comme je rentrais, le maĂtre d'hĂÂŽtel me signifia mon congĂ© de la part de Monsieur le comte. C'Ă©tait prĂ©cisĂ©ment ce que je demandais; car, sentant malgrĂ© moi l'extravagance de ma conduite, j'y ajoutais, pour m'excuser, l'injustice et l'ingratitude, croyant mettre ainsi les gens dans leur tort, et me justifier Ă moi-mĂÂȘme un parti pris par nĂ©cessitĂ©. On me dit de la part du comte de Favria d'aller lui parler le lendemain matin avant mon dĂ©part; et comme on voyait que, la tĂÂȘte m'ayant tournĂ©, j'Ă©tais capable de n'en rien faire, le maĂtre d'hĂÂŽtel remit aprĂšs cette visite Ă me donner quelque argent qu'on m'avait destinĂ©, et qu'assurĂ©ment j'avais fort mal gagnĂ©; car, ne voulant pas me laisser dans l'Ă©tat de valet, on ne m'avait pas fixĂ© de gages. Le comte de Favria, tout jeune et tout Ă©tourdi qu'il Ă©tait, me tint en cette occasion les discours les plus sensĂ©s, et j'oserais presque dire les plus tendres, tant il m'exposa d'une maniĂšre flatteuse et touchante les soins de son oncle et les intentions de son grand-pĂšre. Enfin, aprĂšs m'avoir mis vivement devant les yeux tout ce que je sacrifiais pour courir Ă ma perte, il m'offrit de faire ma paix, exigeant pour toute condition que je ne visse plus ce petit malheureux qui m'avait sĂ©duit. Il Ă©tait si clair qu'il ne disait pas tout cela de lui-mĂÂȘme, que, malgrĂ© mon stupide aveuglement, je sentis toute la bontĂ© de mon vieux maĂtre, et j'en fus touchĂ© mais ce cher voyage Ă©tait trop empreint dans mon imagination pour que rien pĂ»t en balancer le charme. J'Ă©tais tout Ă fait hors de sens je me raffermis, je m'endurcis, je fis le fier, et je rĂ©pondis arrogamment que puisqu'on m'avait donnĂ© mon congĂ©, je l'avais pris; qu'il n'Ă©tait plus temps de s'en dĂ©dire, et que, quoi qu'il pĂ»t m'arriver en ma vie, j'Ă©tais bien rĂ©solu de ne jamais me faire chasser deux fois d'une maison. Alors ce jeune homme, justement irritĂ©, me donna les noms que je mĂ©ritais, me mit hors de sa chambre par les Ă©paules, et me ferma la porte aux talons. Moi je sortis triomphant, comme si je venais d'emporter la plus grande victoire; et, de peur d'avoir un second combat Ă soutenir, j'eus l'indignitĂ© de partir sans aller remercier Monsieur l'abbĂ© de ses bontĂ©s. Pour concevoir jusqu'oĂÂč mon dĂ©lire allait dans ce moment, il faudrait connaĂtre Ă quel point mon coeur est sujet Ă s'Ă©chauffer sur les moindres choses, et avec quelle force il se plonge dans l'imagination de l'objet qui l'attire, quelque vain que soit quelquefois cet objet. Les plans les plus bizarres, les plus enfantins, les plus fous, viennent caresser mon idĂ©e favorite, et me montrer de la vraisemblance Ă m'y livrer. Croirait-on qu'Ă prĂšs de dix-neuf ans on puisse fonder sur une fiole vide la subsistance du reste de ses jours? Or Ă©coutez. L'abbĂ© de Gouvon m'avait fait prĂ©sent, il y avait quelques semaines, d'une petite fontaine de HĂ©ron fort jolie, et dont j'Ă©tais transportĂ©. A force de faire jouer cette fontaine et de parler de notre voyage, nous pensĂÂąmes, le sage BĂÂącle et moi, que l'une pourrait bien servir Ă l'autre, et le prolonger. Qu'y avait-il dans le monde d'aussi curieux qu'une fontaine de HĂ©ron? Ce principe fut le fondement sur lequel nous bĂÂątĂmes l'Ă©difice de notre fortune. Nous devions dans chaque village assembler les paysans autour de notre fontaine, et lĂ les repas et la bonne chĂšre devaient nous tomber avec d'autant plus d'abondance que nous Ă©tions persuadĂ©s l'un et l'autre que les vivres ne coĂ»tent rien Ă ceux qui les recueillent, et que, quand ils n'en gorgent pas les passants, c'est pure mauvaise volontĂ© de leur part. Nous n'imaginions partout que festins et noces, comptant que, sans rien dĂ©bourser que le vent de nos poumons et l'eau de notre fontaine, elle pouvait nous dĂ©frayer en PiĂ©mont, en Savoie, en France, et par tout le monde. Nous faisions des projets de voyage qui ne finissaient point, et nous dirigions d'abord notre course au nord, plutĂÂŽt pour le plaisir de passer les Alpes que pour la nĂ©cessitĂ© supposĂ©e de nous arrĂÂȘter enfin quelque part. Tel fut le plan sur lequel je me mis en campagne, abandonnant sans regret mon protecteur, mon prĂ©cepteur, mes Ă©tudes, mes espĂ©rances et l'attente d'une fortune presque assurĂ©e, pour commencer la vie d'un vrai vagabond. Adieu la capitale; adieu la cour, l'ambition, la vanitĂ©, l'amour, les belles, et toutes les grandes aventures dont l'espoir m'avait amenĂ© l'annĂ©e prĂ©cĂ©dente. Je pars avec ma fontaine et mon ami BĂÂącle, la bourse lĂ©gĂšrement garnie, mais le coeur saturĂ© de joie, et ne songeant qu'Ă jouir de cette ambulante fĂ©licitĂ© Ă laquelle j'avais tout Ă coup bornĂ© mes brillants projets. Je fis cet extravagant voyage presque aussi agrĂ©ablement toutefois que je m'y Ă©tais attendu, mais non pas tout Ă fait de la mĂÂȘme maniĂšre; car bien que notre fontaine amusĂÂąt quelques moments dans les cabarets les hĂÂŽtesses et leurs servantes, il n'en fallait pas moins payer en sortant. Mais cela ne nous troublait guĂšre, et nous ne songions Ă tirer parti tout de bon de cette ressource que quand l'argent viendrait Ă nous manquer. Un accident nous en Ă©vita la peine; la fontaine se cassa prĂšs de Bramant et il en Ă©tait temps, car nous sentions, sans oser nous le dire, qu'elle commençait Ă nous ennuyer. Ce malheur nous rendit plus gais qu'auparavant, et nous rĂmes beaucoup de notre Ă©tourderie d'avoir oubliĂ© que nos habits et nos souliers s'useraient, ou d'avoir cru les renouveler avec le jeu de notre fontaine. Nous continuĂÂąmes notre voyage aussi allĂšgrement que nous l'avions commencĂ©, mais filant un peu plus droit vers le terme, oĂÂč notre bourse tarissante nous faisait une nĂ©cessitĂ© d'arriver. A ChambĂ©ri je devins pensif, non sur la sottise que je venais de faire jamais homme ne prit sitĂÂŽt ni si bien son parti sur le passĂ©, mais sur l'accueil qui m'attendait chez madame de Warens; car j'envisageais exactement sa maison comme ma maison paternelle. Je lui avais Ă©crit mon entrĂ©e chez le comte de Gouvon; elle savait sur quel pied j'y Ă©tais; et en m'en fĂ©licitant, elle m'avait donnĂ© des leçons trĂšs sages sur la maniĂšre dont je devais correspondre aux bontĂ©s qu'on avait pour moi. Elle regardait ma fortune comme assurĂ©e, si je ne la dĂ©truisais pas par ma faute. Qu'allait-elle dire en me voyant arriver? Il ne me vint pas mĂÂȘme Ă l'esprit qu'elle pĂ»t me fermer sa porte mais je craignais le chagrin que j'allais lui donner, je craignais ses reproches, plus durs pour moi que la misĂšre. Je rĂ©solus de tout endurer en silence, et de tout faire pour l'apaiser. Je ne voyais plus dans l'univers qu'elle seule vivre dans sa disgrĂÂące Ă©tait une chose qui ne se pouvait pas. Ce qui m'inquiĂ©tait le plus Ă©tait mon compagnon de voyage, dont je ne voulais pas lui donner le surcroĂt, et dont je craignais de ne pouvoir me dĂ©barrasser aisĂ©ment. Je prĂ©parai cette sĂ©paration en vivant assez froidement avec lui la derniĂšre journĂ©e. Le drĂÂŽle me comprit; il Ă©tait plus fou que sot. Je crus qu'il s'affecterait de mon inconstance; j'eus tort, mon ami BĂÂącle ne s'affectait de rien. A peine en entrant Ă Annecy avions-nous mis le pied dans la ville, qu'il me dit Te voilĂ chez toi, m'embrassa, me dit adieu, fit une pirouette, et disparut. Je n'ai jamais plus entendu parler de lui. Notre connaissance et notre amitiĂ© durĂšrent en tout environ six semaines; mais les suites en dureront autant que moi. Que le coeur me battit en approchant de la maison de madame de Warens! mes jambes tremblaient sous moi, mes yeux se couvraient d'un voile; je ne voyais rien, je n'entendais rien, je n'aurais reconnu personne je fus contraint de m'arrĂÂȘter plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens. Ăâ°tait-ce la crainte de ne pas obtenir les secours dont j'avais besoin qui me troublait Ă ce point? A l'ĂÂąge oĂÂč j'Ă©tais, la peur de mourir de faim donne-t-elle de pareilles alarmes? Non, non; je le dis avec autant de vĂ©ritĂ© que de fiertĂ©, jamais en aucun temps de ma vie il n'appartint Ă l'intĂ©rĂÂȘt ni Ă l'indigence de m'Ă©panouir ou de me serrer le coeur. Dans le cours d'une vie inĂ©gale et mĂ©morable par ses vicissitudes, souvent sans asile et sans pain, j'ai toujours vu du mĂÂȘme oeil l'opulence et la misĂšre. Au besoin, j'aurais pu mendier ou voler comme un autre, mais non pas me troubler pour en ĂÂȘtre rĂ©duit lĂ . Peu d'hommes ont autant gĂ©mi que moi, peu ont autant versĂ© de pleurs dans leur vie; mais jamais la pauvretĂ© ni la crainte d'y tomber ne m'ont fait pousser un soupir ni rĂ©pandre une larme. Mon ĂÂąme, Ă l'Ă©preuve de la fortune, n'a connu de vrais biens ni de vrais maux que ceux qui ne dĂ©pendent pas d'elle; et c'est quand rien ne m'a manquĂ© pour le nĂ©cessaire que je me suis senti le plus malheureux des mortels. A peine parus-je aux yeux de madame de Warens que son air me rassura. Je tressaillis au premier son de sa voix; je me prĂ©cipite Ă ses pieds, et dans les transports de la plus vive joie je colle ma bouche sur sa main. Pour elle, j'ignore si elle avait su de mes nouvelles; mais je vis peu de surprise sur son visage, et je n'y vis aucun chagrin. Pauvre petit, me dit-elle d'un ton caressant, te revoilĂ donc? Je savais bien que tu Ă©tais trop jeune pour ce voyage; je suis bien aise au moins qu'il n'ait pas aussi mal tournĂ© que j'avais craint. Ensuite elle me fit conter mon histoire, qui ne fut pas longue, et que je lui fis trĂšs fidĂšlement, en supprimant cependant quelques articles, mais au reste sans m'Ă©pargner ni m'excuser. Il fut question de mon gĂte. Elle consulta sa femme de chambre. Je n'osais respirer durant cette dĂ©libĂ©ration; mais quand j'entendis que je coucherais dans la maison, j'eus peine Ă me contenir, et je vis porter mon petit paquet dans la chambre qui m'Ă©tait destinĂ©e, Ă peu prĂšs comme Saint-Preux vit remiser sa chaise chez madame de Wolmar. J'eus pour surcroĂt le plaisir d'apprendre que cette faveur ne serait pas passagĂšre; et dans un moment oĂÂč l'on me croyait attentif Ă tout autre chose, j'entendis qu'elle disait On dira ce qu'on voudra; mais puisque la Providence me le renvoie, je suis dĂ©terminĂ©e Ă ne pas l'abandonner. Me voilĂ donc enfin Ă©tabli chez elle. Cet Ă©tablissement ne fut pourtant pas encore celui dont je date les jours heureux de ma vie, mais il servit Ă le prĂ©parer. Quoique cette sensibilitĂ© de coeur, qui nous fait vraiment jouir de nous, soit l'ouvrage de la nature, et peut-ĂÂȘtre un produit de l'organisation, elle a besoin de situations qui la dĂ©veloppent. Sans ces causes occasionnelles, un homme nĂ© trĂšs sensible ne sentirait rien, et mourrait sans avoir connu son ĂÂȘtre. Tel Ă peu prĂšs j'avais Ă©tĂ© jusqu'alors, et tel j'aurais toujours Ă©tĂ© peut-ĂÂȘtre, si je n'avais jamais connu madame de Warens, ou si, mĂÂȘme l'ayant connue, je n'avais pas vĂ©cu assez longtemps auprĂšs d'elle pour contracter la douce habitude des sentiments affectueux qu'elle m'inspira. J'oserai le dire, qui ne sent que l'amour ne sent pas ce qu'il y a de plus doux dans la vie. Je connais un autre sentiment, moins impĂ©tueux peut-ĂÂȘtre, mais plus dĂ©licieux mille fois, qui quelquefois est joint Ă l'amour, et qui souvent en est sĂ©parĂ©. Ce sentiment n'est pas non plus l'amitiĂ© seule; il est plus voluptueux, plus tendre je n'imagine pas qu'il puisse agir pour quelqu'un du mĂÂȘme sexe; du moins je fus ami si jamais homme le fut, et je ne l'Ă©prouvai jamais prĂšs d'aucun de mes amis. Ceci n'est pas clair, mais il le deviendra dans la suite; les sentiments ne se dĂ©crivent bien que par leurs effets. Elle habitait une vieille maison, mais assez grande pour avoir une belle piĂšce de rĂ©serve, dont elle fit sa chambre de parade, et qui fut celle oĂÂč l'on me logea. Cette chambre Ă©tait sur le passage dont j'ai parlĂ©, oĂÂč se fit notre premiĂšre entrevue; et au delĂ du ruisseau et des jardins on dĂ©couvrait la campagne. Cet aspect n'Ă©tait pas pour le jeune habitant une chose indiffĂ©rente. C'Ă©tait depuis Bossey la premiĂšre fois que j'avais du vert devant mes fenĂÂȘtres. Toujours masquĂ© par des murs, je n'avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveautĂ© me fut sensible et douce! elle augmenta beaucoup mes dispositions Ă l'attendrissement. Je faisais de ce charmant paysage encore un des bienfaits de ma chĂšre patronne il me semblait qu'elle l'avait mis lĂ tout exprĂšs pour moi; je m'y plaçais paisiblement auprĂšs d'elle; je la voyais partout entre les fleurs et la verdure; ses charmes et ceux du printemps se confondaient Ă mes yeux. Mon coeur, jusqu'alors comprimĂ©, se trouvait plus au large dans cet espace, et mes soupirs s'exhalaient plus librement parmi ces vergers. On ne trouvait pas chez madame de Warens la magnificence que j'avais vue Ă Turin; mais on y trouvait la propretĂ©, la dĂ©cence, et une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s'allie jamais. Elle avait peu de vaisselle d'argent, point de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins Ă©trangers; mais l'une et l'autre Ă©taient bien garnies au service de tout le monde, et dans des tasses de faĂÂŻence elle donnait d'excellent cafĂ©. Quiconque la venait voir Ă©tait invitĂ© Ă dĂner avec elle ou chez elle; et jamais ouvrier, messager ou passant ne sortait sans manger ou boire. Son domestique Ă©tait composĂ© d'une femme de chambre fribourgeoise assez jolie, appelĂ©e Merceret, d'un valet de son pays appelĂ© Claude Anet, dont il sera question dans la suite, d'une cuisiniĂšre, et de deux porteurs de louage quand elle allait en visite, ce qu'elle faisait rarement. VoilĂ bien des choses pour deux mille livres de rente; cependant son petit revenu bien mĂ©nagĂ© eut pu suffire Ă tout cela dans un pays oĂÂč la terre est trĂšs bonne et l'argent trĂšs rare. Malheureusement l'Ă©conomie ne fut jamais sa vertu favorite elle s'endettait, elle payait; l'argent faisait la navette, et tout allait. La maniĂšre dont son mĂ©nage Ă©tait montĂ© Ă©tait prĂ©cisĂ©ment celle que j'aurais choisie on peut croire que j'en profitais avec plaisir. Ce qui m'en plaisait moins Ă©tait qu'il fallait rester trĂšs longtemps Ă table. Elle supportait avec peine la premiĂšre odeur du potage et des mets; cette odeur la faisait presque tomber en dĂ©faillance, et ce dĂ©goĂ»t durait longtemps. Elle se remettait peu Ă peu, causait, et ne mangeait point. Ce n'Ă©tait qu'au bout d'une demi-heure qu'elle essayait le premier morceau. J'aurais dĂnĂ© trois fois dans cet intervalle; mon repas Ă©tait fait longtemps avant qu'elle eĂ»t commencĂ© le sien. Je recommençais de compagnie; aussi je mangeais pour deux, et ne m'en trouvais pas plus mal. Enfin je me livrais d'autant plus au doux sentiment du bien-ĂÂȘtre que j'Ă©prouvais auprĂšs d'elle, que ce bien-ĂÂȘtre dont je jouissais n'Ă©tait mĂÂȘlĂ© d'aucune inquiĂ©tude sur les moyens de le soutenir. N'Ă©tant point encore dans l'Ă©troite confidence de ses affaires, je les supposais en Ă©tat d'aller toujours sur le mĂÂȘme pied. J'ai retrouvĂ© les mĂÂȘmes agrĂ©ments dans sa maison par la suite; mais, plus instruit de sa situation rĂ©elle, et voyant qu'ils anticipaient sur ses rentes, je ne les ai plus goĂ»tĂ©s si tranquillement. La prĂ©voyance a toujours gĂÂątĂ© chez moi la jouissance. J'ai vu l'avenir Ă pure perte; je n'ai jamais pu l'Ă©viter. DĂšs le premier jour, la familiaritĂ© la plus douce s'Ă©tablit entre nous au mĂÂȘme degrĂ© oĂÂč elle a continuĂ© tout le reste de sa vie. Petit fut mon nom; Maman fut le sien; et toujours nous demeurĂÂąmes Petit et Maman, mĂÂȘme quand le nombre des annĂ©es en eut presque effacĂ© la diffĂ©rence entre nous. Je trouve que ces deux noms rendent Ă merveille l'idĂ©e de notre ton, la simplicitĂ© de nos maniĂšres, et surtout la relation de nos coeurs. Elle fut pour moi la plus tendre des mĂšres, qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien; et si les sens entrĂšrent dans mon attachement pour elle, ce n'Ă©tait pas pour en changer la nature mais pour le rendre seulement plus exquis, pour m'enivrer du charme d'avoir une maman jeune et jolie qu'il m'Ă©tait dĂ©licieux de caresser je dis caresser au pied de la lettre, car jamais elle n'imagina de m'Ă©pargner les baisers ni les plus tendres caresses maternelles, et jamais il n'entra dans mon coeur d'en abuser. On dira que nous avons pourtant eu Ă la fin des relations d'une autre espĂšce; j'en conviens, mais il faut attendre; je ne puis tout dire Ă la fois. Le coup d'oeil de notre premiĂšre entrevue fut le seul moment vraiment passionnĂ© qu'elle m'ait jamais fait sentir; encore ce moment fut-il l'ouvrage de la surprise. Mes regards indiscrets n'allaient jamais fureter sous son mouchoir, quoiqu'un embonpoint mal cachĂ© dans cette place eĂ»t bien pu les y attirer. Je n'avais ni transports ni dĂ©sirs auprĂšs d'elle; j'Ă©tais dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J'aurais ainsi passĂ© ma vie et l'Ă©ternitĂ© mĂÂȘme sans m'ennuyer un instant. Elle est la seule personne avec qui je n'ai jamais senti cette sĂ©cheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. Nos tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte Ă©taient moins des entretiens qu'un babil intarissable, qui pour finir avait besoin d'ĂÂȘtre interrompu. Loin de me faire une loi de parler, il fallait plutĂÂŽt m'en faire une de me taire. A force de mĂ©diter ses projets, elle tombait souvent dans la rĂÂȘverie. Eh bien! je la laissais rĂÂȘver; je me taisais, je la contemplais, et j'Ă©tais le plus heureux des hommes. J'avais encore un tic fort singulier. Sans prĂ©tendre aux faveurs du tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte, je le recherchais sans cesse, et j'en jouissais avec une passion qui dĂ©gĂ©nĂ©rait en fureur quand des importuns venaient le troubler. SitĂÂŽt que quelqu'un arrivait, homme ou femme, il n'importait pas, je sortais en murmurant, ne pouvant souffrir de rester en tiers auprĂšs d'elle. J'allais compter les minutes dans son antichambre, maudissant mille fois ces Ă©ternels visiteurs, et ne pouvant concevoir ce qu'ils avaient tant Ă dire, parce que j'avais Ă dire encore plus. Je ne sentais toute la force de mon attachement pour elle que quand je ne la voyais pas. Quand je la voyais, je n'Ă©tais que content; mais mon inquiĂ©tude en son absence allait au point d'ĂÂȘtre douloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnait des Ă©lans d'attendrissement, qui souvent allaient jusqu'aux larmes. Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fĂÂȘte, tandis qu'elle Ă©tait Ă vĂÂȘpres, j'allai me promener hors de la ville, le coeur plein de son image et du dĂ©sir ardent de passer mes jours auprĂšs d'elle. J'avais assez de sens pour voir que quant Ă prĂ©sent cela n'Ă©tait pas possible, et qu'un bonheur que je goĂ»tais si bien serait court. Cela donnait Ă ma rĂÂȘverie une tristesse qui n'avait pourtant rien de sombre, et qu'un espoir flatteur tempĂ©rait. Le son des cloches, qui m'a toujours singuliĂšrement affectĂ©, le chant des oiseaux, la beautĂ© du jour, la douceur du paysage, les maisons Ă©parses et champĂÂȘtres dans lesquelles je plaçais en idĂ©e notre commune demeure; tout cela me frappait tellement d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis comme en extase transportĂ© dans cet heureux temps et dans cet heureux sĂ©jour oĂÂč mon coeur, possĂ©dant toute la fĂ©licitĂ© qui pouvait lui plaire, la goĂ»tait dans des ravissements inexprimables, sans songer mĂÂȘme Ă la voluptĂ© des sens. Je ne me souviens pas de m'ĂÂȘtre Ă©lancĂ© jamais dans l'avenir avec plus de force et d'illusion que je fis alors; et ce qui m'a frappĂ© le plus dans le souvenir de cette rĂÂȘverie, quand elle s'est rĂ©alisĂ©e, c'est d'avoir retrouvĂ© des objets tels exactement que je les avais imaginĂ©s. Si jamais rĂÂȘve d'un homme Ă©veillĂ© eut l'air d'une vision prophĂ©tique, ce fut assurĂ©ment celui-lĂ . Je n'ai Ă©tĂ© déçu que dans sa durĂ©e imaginaire; car les jours, et les ans, et la vie entiĂšre, s'y passaient dans une inaltĂ©rable tranquillitĂ©; au lieu qu'en effet tout cela n'a durĂ© qu'un moment. HĂ©las! mon plus constant bonheur fut en songe son accomplissement fut presque Ă l'instant suivi du rĂ©veil. Je ne finirais pas si j'entrais dans le dĂ©tail de toutes les folies que le souvenir de cette chĂšre maman me faisait faire quand je n'Ă©tais plus sous ses yeux. Combien de fois j'ai baisĂ© mon lit en songeant qu'elle y avait couchĂ©; mes rideaux, tous les meubles de ma chambre, en songeant qu'ils Ă©taient Ă elle, que sa belle main les avait touchĂ©s; le plancher mĂÂȘme, sur lequel je me prosternais en songeant qu'elle y avait marchĂ©! Quelquefois mĂÂȘme en sa prĂ©sence il m'Ă©chappait des extravagances que le plus violent amour seul semblait pouvoir inspirer. Un jour Ă table, au moment qu'elle avait mis un morceau dans sa bouche, je m'Ă©crie que j'y vois un cheveu elle rejette le morceau sur son assiette; je m'en saisis avidement et l'avale. En un mot, de moi Ă l'amant le plus passionnĂ© il n'y avait qu'une diffĂ©rence unique, mais essentielle, et qui rend mon Ă©tat presque inconcevable Ă la raison. J'Ă©tais revenu d'Italie non tout Ă fait comme j'y Ă©tais allĂ©, mais comme peut-ĂÂȘtre jamais Ă mon ĂÂąge on n'en est revenu. J'en avais rapportĂ© non ma virginitĂ©, mais mon pucelage. J'avais senti le progrĂšs des ans; mon tempĂ©rament inquiet s'Ă©tait enfin dĂ©clarĂ©, et sa premiĂšre Ă©ruption, trĂšs involontaire, m'avait donnĂ© sur ma santĂ© des alarmes qui peignent mieux que toute autre chose l'innocence dans laquelle j'avais vĂ©cu jusqu'alors. BientĂÂŽt rassurĂ©, j'appris ce dangereux supplĂ©ment, qui trompe la nature, et sauve aux jeunes gens de mon humeur beaucoup de dĂ©sordres au prix de leur santĂ©, de leur vigueur, et quelquefois de leur vie. Ce vice, que la honte et la timiditĂ© trouvent si commode, a de plus un grand attrait pour les imaginations vives c'est de disposer, pour ainsi dire, Ă leur grĂ©, de tout le sexe, et de faire servir Ă leurs plaisirs la beautĂ© qui les tente, sans avoir besoin d'obtenir son aveu. SĂ©duit par ce funeste avantage, je travaillais Ă dĂ©truire la bonne constitution qu'avait rĂ©tablie en moi la nature, et Ă qui j'avais donnĂ© le temps de se bien former. Qu'on ajoute Ă cette disposition le local de ma situation prĂ©sente, logĂ© chez une jolie femme, caressant son image au fond de mon coeur, la voyant sans cesse dans la journĂ©e, le soir entourĂ© d'objets qui me la rappellent, couchĂ© dans un lit oĂÂč je sais qu'elle a couchĂ©. Que de stimulants! tel lecteur qui se les reprĂ©sente me regarde dĂ©jĂ comme Ă demi mort. Tout au contraire, ce qui devait me perdre fut prĂ©cisĂ©ment ce qui me sauva, du moins pour un temps. EnivrĂ© du charme de vivre auprĂšs d'elle, du dĂ©sir ardent d'y passer mes jours, absente ou prĂ©sente, je voyais toujours en elle une tendre mĂšre, une soeur chĂ©rie, une dĂ©licieuse amie, et rien de plus. Je la voyais toujours ainsi, toujours la mĂÂȘme, et ne voyais jamais qu'elle. Son image, toujours prĂ©sente Ă mon coeur, n'y laissait place Ă nulle autre; elle Ă©tait pour moi la seule femme qui fĂ»t au monde; et l'extrĂÂȘme douceur des sentiments qu'elle m'inspirait, ne laissant pas Ă mes sens le temps de s'Ă©veiller pour d'autres, me garantissait d'elle et de tout son sexe. En un mot, j'Ă©tais sage, parce que je l'aimais. Sur ces effets, que je rends mal, dise qui pourra de quelle espĂšce Ă©tait mon attachement pour elle. Pour moi, tout ce que j'en puis dire est que s'il paraĂt dĂ©jĂ fort extraordinaire, dans la suite il le paraĂtra beaucoup plus. Je passais mon temps le plus agrĂ©ablement du monde, occupĂ© des choses qui me plaisaient le moins. C'Ă©taient des projets Ă rĂ©diger, des mĂ©moires Ă mettre au net, des recettes Ă transcrire; c'Ă©taient des herbes Ă trier, des drogues Ă piler, des alambics Ă gouverner. Tout Ă travers tout cela venaient des foules de passants, de mendiants, de visites de toute espĂšce. Il fallait entretenir tout Ă la fois un soldat, un apothicaire, un chanoine, une belle dame, un frĂšre lai. Je pestais, je grommelais, je jurais, je donnais au diable toute cette maudite cohue. Pour elle, qui prenait tout en gaietĂ©, mes fureurs la faisaient rire aux larmes; et ce qui la faisait rire encore plus Ă©tait de me voir d'autant plus furieux que je ne pouvais moi-mĂÂȘme m'empĂÂȘcher de rire. Ces petits intervalles oĂÂč j'avais le plaisir de grogner Ă©taient charmants; et s'il survenait un nouvel importun durant la querelle, elle en savait encore tirer parti pour l'amusement en prolongeant malicieusement la visite, et me jetant des coups d'oeil pour lesquels je l'aurais volontiers battue. Elle avait peine Ă s'abstenir d'Ă©clater en me voyant, contraint et retenu par la biensĂ©ance, lui faire des yeux de possĂ©dĂ©, tandis qu'au fond de mon coeur, et mĂÂȘme en dĂ©pit de moi, je trouvais tout cela trĂšs comique. Tout cela, sans me plaire en soi, m'amusait pourtant, parce qu'il faisait partie d'une maniĂšre d'ĂÂȘtre qui m'Ă©tait charmante. Rien de ce qui se faisait autour de moi, rien de tout ce qu'on me faisait faire n'Ă©tait selon mon goĂ»t, mais tout Ă©tait selon mon coeur. Je crois que je serais parvenu Ă aimer la mĂ©decine, si mon dĂ©goĂ»t pour elle n'eĂ»t fourni des scĂšnes folĂÂątres qui nous Ă©gayaient sans cesse c'est peut-ĂÂȘtre la premiĂšre fois que cet art a produit un pareil effet. Je prĂ©tendais connaĂtre Ă l'odeur un livre de mĂ©decine; et, ce qu'il y a de plaisant, est que je m'y trompais rarement. Elle me faisait goĂ»ter des plus dĂ©testables drogues. J'avais beau fuir ou vouloir me dĂ©fendre; malgrĂ© ma rĂ©sistance et mes horribles grimaces, malgrĂ© moi et mes dents, quand je voyais ces jolis doigts barbouillĂ©s s'approcher de ma bouche, il fallait finir par l'ouvrir et sucer. Quand tout son petit mĂ©nage Ă©tait rassemblĂ© dans la mĂÂȘme chambre, Ă nous entendre courir et crier au milieu des Ă©clats de rire, on eĂ»t cru qu'on y jouait quelque farce, et non pas qu'on y faisait de l'opiat ou de l'Ă©lixir. Mon temps ne se passait pourtant pas tout entier Ă ces polissonneries. J'avais trouvĂ© quelques livres dans la chambre que j'occupais le Spectateur, Puffendorf, Saint-Ăâ°vremond, la Henriade. Quoique je n'eusse plus mon ancienne fureur de lecture, par dĂ©soeuvrement je lisais un peu de tout cela. Le Spectateur surtout me plut beaucoup et me fit du bien. M. l'abbĂ© de Gouvon m'avait appris Ă lire moins avidement et avec plus de rĂ©flexion; la lecture me profitait mieux. Je m'accoutumais Ă rĂ©flĂ©chir sur l'Ă©locution, sur les constructions Ă©lĂ©gantes; je m'exerçais Ă discerner le français pur de mes idiomes provinciaux. Par exemple, je fus corrigĂ© d'une faute d'orthographe, que je faisais avec tous nos Genevois, par ces deux vers de la Henriade Soit qu'un ancien respect pour le sang de leurs maĂtres ParlĂÂąt encore pour lui dans le coeur de ces traĂtres. Ce mot parlĂÂąt qui me frappa, m'apprit qu'il fallait un t Ă la troisiĂšme personne du subjonctif, au lieu qu'auparavant je l'Ă©crivais et prononçais parla comme le prĂ©sent de l'indicatif. Quelquefois je causais avec maman de mes lectures, quelquefois je lisais auprĂšs d'elle j'y prenais grand plaisir; je m'exerçais Ă bien lire, et cela me fut utile aussi. J'ai dit qu'elle avait l'esprit ornĂ©. Il Ă©tait alors dans toute sa fleur. Plusieurs gens de lettres s'Ă©taient empressĂ©s Ă lui plaire, et lui avaient appris Ă juger des ouvrages d'esprit. Elle avait, si je puis parler ainsi, le goĂ»t un peu protestant; elle ne parlait que de Bayle, et faisait grand cas de Saint-Ăâ°vremond, qui depuis longtemps Ă©tait mort en France. Mais cela n'empĂÂȘchait pas qu'elle connĂ»t la bonne littĂ©rature, et qu'elle n'en parlĂÂąt fort bien. Elle avait Ă©tĂ© Ă©levĂ©e dans des sociĂ©tĂ©s choisies; et, venue en Savoie encore jeune, elle avait perdu dans le commerce charmant de la noblesse du pays ce ton maniĂ©rĂ© du pays de Vaud, oĂÂč les femmes prennent le bel esprit pour l'esprit du monde, et ne savent parler que par Ă©pigrammes. Quoiqu'elle n'eĂ»t vu la cour qu'en passant, elle y avait jetĂ© un coup d'oeil rapide qui lui avait suffi pour la connaĂtre. Elle s'y conserva toujours des amis, et, malgrĂ© de secrĂštes jalousies, malgrĂ© les murmures qu'excitaient sa conduite et ses dettes, elle n'a jamais perdu sa pension. Elle avait l'expĂ©rience du monde, et l'esprit de rĂ©flexion qui fait tirer parti de cette expĂ©rience. C'Ă©tait le sujet favori de ses conversations, et c'Ă©tait prĂ©cisĂ©ment, vu mes idĂ©es chimĂ©riques, la sorte d'instruction dont j'avais le plus grand besoin. Nous lisions ensemble la BruyĂšre il lui plaisait plus que la Rochefoucauld, livre triste et dĂ©solant, principalement dans la jeunesse, oĂÂč l'on n'aime pas Ă voir l'homme comme il est. Quand elle moralisait, elle se perdait quelquefois un peu dans les espaces; mais, en lui baisant de temps en temps la bouche ou les mains, je prenais patience, et ses longueurs ne m'ennuyaient pas. Cette vie Ă©tait trop douce pour pouvoir durer. Je le sentais, et l'inquiĂ©tude de la voir finir Ă©tait la seule chose qui en troublait la jouissance. Tout en folĂÂątrant, maman m'Ă©tudiait, m'observait, m'interrogeait, et bĂÂątissait pour ma fortune force projets dont je me serais bien passĂ©. Heureusement que ce n'Ă©tait pas le tout de connaĂtre mes penchants, mes goĂ»ts, mes petits talents; il fallait trouver ou faire naĂtre les occasions d'en tirer parti, et tout cela n'Ă©tait pas l'affaire d'un jour. Les prĂ©jugĂ©s mĂÂȘme qu'avait conçus la pauvre femme en faveur de mon mĂ©rite reculaient les moments de le mettre en oeuvre, en la rendant plus difficile sur le choix des moyens. Enfin tout allait au grĂ© de mes dĂ©sirs, grĂÂące Ă la bonne opinion qu'elle avait de moi mais il en fallut rabattre, et dĂšs lors adieu la tranquillitĂ©. Un de ses parents, appelĂ© M. d'Aubonne, la vint voir. C'Ă©tait un homme de beaucoup d'esprit, intrigant, gĂ©nie Ă projets comme elle, mais qui ne s'y ruinait pas, une espĂšce d'aventurier. Il venait de proposer au cardinal de Fleury un plan de loterie trĂšs composĂ©e, qui n'avait pas Ă©tĂ© goĂ»tĂ©. Il allait le proposer Ă la cour de Turin, oĂÂč il fut adoptĂ© et mis en exĂ©cution. Il s'arrĂÂȘta quelque temps Ă Annecy, et y devint amoureux de madame l'intendante, qui Ă©tait une personne fort aimable, fort de mon goĂ»t, et la seule que je visse avec plaisir chez maman. M. d'Aubonne me vit; sa parente lui parla de moi; il se chargea de m'examiner, de voir Ă quoi j'Ă©tais propre, et, s'il me trouvait de l'Ă©toffe, de chercher Ă me placer. Madame de Warens m'envoya chez lui deux ou trois matins de suite, sous prĂ©texte de quelque commission, et sans me prĂ©venir de rien. Il s'y prit trĂšs bien pour me faire jaser, se familiarisa avec moi, me mit Ă mon aise autant qu'il Ă©tait possible, me parla de niaiseries et de toutes sortes de sujets, le tout sans paraĂtre m'observer, sans la moindre affectation, et comme si, se plaisant avec moi, il eĂ»t voulu converser sans gĂÂȘne. J'Ă©tais enchantĂ© de lui. Le rĂ©sultat de ses observations fut que, malgrĂ© ce que promettaient mon extĂ©rieur et ma physionomie animĂ©e, j'Ă©tais, sinon tout Ă fait inepte, au moins un garçon de peu d'esprit, sans idĂ©es, presque sans acquis, trĂšs bornĂ© en un mot Ă tous Ă©gards, et que l'honneur de devenir quelque jour curĂ© de village Ă©tait la plus haute fortune Ă laquelle je dusse aspirer. Tel fut le compte qu'il rendit de moi Ă madame de Warens. Ce fut la seconde ou troisiĂšme fois que je fus ainsi jugĂ© ce ne fut pas la derniĂšre, et l'arrĂÂȘt de M. Masseron a souvent Ă©tĂ© confirmĂ©. La cause de ces jugements tient trop Ă mon caractĂšre pour n'avoir pas ici besoin d'explication; car en conscience on sent bien que je ne puis sincĂšrement y souscrire, et qu'avec toute l'impartialitĂ© possible, quoi qu'aient pu dire messieurs Masseron, d'Aubonne et beaucoup d'autres, je ne les saurais prendre au mot. Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la maniĂšre un tempĂ©rament trĂšs ardent, des passions vives, impĂ©tueuses, et des idĂ©es lentes Ă naĂtre, embarrassĂ©es, et qui ne se prĂ©sentent jamais qu'aprĂšs coup. On dirait que mon coeur et mon esprit n'appartiennent pas au mĂÂȘme individu. Le sentiment, plus prompt que l'Ă©clair, vient remplir mon ĂÂąme; mais, au lieu de m'Ă©clairer, il me brĂ»le et m'Ă©blouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emportĂ©, mais stupide; il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu'il y a d'Ă©tonnant est que j'ai cependant le tact assez sĂ»r, de la pĂ©nĂ©tration, de la finesse mĂÂȘme, pourvu qu'on m'attende je fais d'excellents impromptus Ă loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une assez jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux Ă©checs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier A votre gorge, marchand de Paris, je dis Me voilĂ . Cette lenteur de penser jointe Ă cette vivacitĂ© de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je l'ai mĂÂȘme seul et quand je travaille. Mes idĂ©es s'arrangent dans ma tĂÂȘte avec la plus incroyable difficultĂ© elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'Ă m'Ă©mouvoir, m'Ă©chauffer, me donner des palpitations; et, au milieu de toute cette Ă©motion, je ne vois rien nettement, je ne saurais Ă©crire un seul mot; il faut que j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se dĂ©brouille, chaque chose vient se mettre Ă sa place, mais lentement, et aprĂšs une longue et confuse agitation. N'avez-vous point vu quelquefois l'opĂ©ra en Italie? Dans les changements de scĂšne, il rĂšgne sur ces grands thĂ©ĂÂątres un dĂ©sordre dĂ©sagrĂ©able et qui dure assez longtemps; toutes les dĂ©corations sont entremĂÂȘlĂ©es, on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine, on croit que tout va renverser; cependant peu Ă peu tout s'arrange, rien ne manque, et l'on est tout surpris de voir succĂ©der Ă ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manoeuvre est Ă peu prĂšs celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux Ă©crire. Si j'avais su premiĂšrement attendre, et puis rendre dans leur beautĂ© les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassĂ©. De lĂ vient l'extrĂÂȘme difficultĂ© que je trouve Ă Ă©crire. Mes manuscrits raturĂ©s, barbouillĂ©s, mĂÂȘlĂ©s, indĂ©chiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coĂ»tĂ©e. Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner Ă la presse. Je n'ai jamais pu rien faire la plume Ă la main vis-Ă -vis d'une table et de mon papier; c'est Ă la promenade, au milieu des rochers et des bois; c'est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies que j'Ă©cris dans mon cerveau l'on peut juger avec quelle lenteur, surtout pour un homme absolument dĂ©pourvu de mĂ©moire verbale, et qui de la vie n'a pu retenir six vers par coeur. Il y a telle de mes pĂ©riodes que j'ai tournĂ©e et retournĂ©e cinq ou six nuits dans ma tĂÂȘte avant qu'elle fĂ»t en Ă©tat d'ĂÂȘtre mise sur le papier. De lĂ vient encore que je rĂ©ussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu'Ă ceux qui veulent ĂÂȘtre faits avec une certaine lĂ©gĂšretĂ©, comme les lettres; genre dont je n'ai jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation me met au supplice. Je n'Ă©cris point de lettres sur les moindres sujets qui ne me coĂ»tent des heures de fatigue, ou, si je veux Ă©crire de suite ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni finir; ma lettre est un long et confus verbiage; Ă peine m'entend-on quand on la lit. Non seulement les idĂ©es me coĂ»tent Ă rendre, elles me coĂ»tent mĂÂȘme Ă recevoir. J'ai Ă©tudiĂ© les hommes, et je me crois assez bon observateur cependant je ne sais rien voir de ce que je vois; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma prĂ©sence, je ne sens rien, je ne pĂ©nĂštre rien. Le signe extĂ©rieur est tout ce qui me frappe. Mais ensuite tout cela me revient, je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance; rien ne m'Ă©chappe. Alors, sur ce qu'on a fait ou dit, je trouve ce qu'on a pensĂ©; et il est rare que je me trompe. Si peu maĂtre de mon esprit seul avec moi-mĂÂȘme, qu'on juge de ce que je dois ĂÂȘtre dans la conversation, oĂÂč, pour parler Ă propos, il faut penser Ă la fois et sur-le-champ Ă mille choses. La seule idĂ©e de tant de convenances, dont je suis sĂ»r d'oublier au moins quelqu'une, suffit pour m'intimider. Je ne comprends pas mĂÂȘme comment on ose parler dans un cercle; car Ă chaque mot il faudrait passer en revue tous les gens qui sont lĂ ; il faudrait connaĂtre tous leurs caractĂšres, savoir leurs histoires, pour ĂÂȘtre sĂ»r de ne rien dire qui puisse offenser quelqu'un. LĂ -dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage sachant mieux ce qu'il faut taire, ils sont plus sĂ»rs de ce qu'ils disent; encore leur Ă©chappe-t-il souvent des balourdises. Qu'on juge de celui qui tombe lĂ des nues il lui est presque impossible de parler une minute impunĂ©ment. Dans le tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte il y a un autre inconvĂ©nient que je trouve pire, la nĂ©cessitĂ© de parler toujours quand on vous parle, il faut rĂ©pondre; et si l'on ne dit mot, il faut relever la conversation. Cette insupportable contrainte m'eĂ»t seule dĂ©goĂ»tĂ© de la sociĂ©tĂ©. Je ne trouve point de gĂÂȘne plus terrible que l'obligation de parler sur-le-champ et toujours. Je ne sais si ceci tient Ă ma mortelle aversion pour tout assujettissement; mais c'est assez qu'il faille absolument que je parle, pour que je dise une sottise infailliblement. Ce qu'il y a de plus fatal est qu'au lieu de savoir me taire quand je n'ai rien Ă dire, c'est alors que, pour payer plus tĂÂŽt ma dette, j'ai la fureur de vouloir parler. Je me hĂÂąte de balbutier promptement des paroles sans idĂ©es, trop heureux quand elles ne signifient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer. Entre mille exemples que j'en pourrais citer, j'en prends un qui n'est pas de ma jeunesse, mais d'un temps oĂÂč, ayant vĂ©cu plusieurs annĂ©es dans le monde, j'en aurais pris l'aisance et le ton, si la chose eĂ»t Ă©tĂ© possible. J'Ă©tais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut nommer; c'Ă©tait M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la chambre, et je m'efforçais de fournir quelques mots, Dieu sait quels! Ă une conversation entre quatre personnes, dont trois n'avaient assurĂ©ment pas besoin de mon supplĂ©ment. La maĂtresse de la maison se fit apporter un opiate dont elle prenait tous les jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire la grimace, dit en riant Est-ce de l'opiate de M. Tronchin? Je ne crois pas, rĂ©pondit sur le mĂÂȘme ton la premiĂšre. Je crois qu'elle ne vaut guĂšre mieux, ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit; il n'Ă©chappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'aprĂšs la conversation prit un autre tour. Vis-Ă -vis d'une autre la balourdise eĂ»t pu n'ĂÂȘtre que plaisante; mais adressĂ©e Ă une femme trop aimable pour n'avoir pas un peu fait parler d'elle, et qu'assurĂ©ment je n'avais pas dessein d'offenser, elle Ă©tait terrible; et je crois que les deux tĂ©moins, homme et femme, eurent bien de la peine Ă s'empĂÂȘcher d'Ă©clater. VoilĂ de ces traits d'esprit qui m'Ă©chappent pour vouloir parler sans avoir rien Ă dire. J'oublierai difficilement celui-lĂ ; car, outre qu'il est par lui-mĂÂȘme trĂšs mĂ©morable, j'ai dans la tĂÂȘte qu'il a eu des suites qui ne me le rappellent que trop souvent. Je crois que voilĂ de quoi faire assez comprendre comment, n'Ă©tant pas un sot, j'ai cependant souvent passĂ© pour l'ĂÂȘtre, mĂÂȘme chez des gens en Ă©tat de bien juger d'autant plus malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent davantage, et que cette attente frustrĂ©e rend plus choquante aux autres ma stupiditĂ©. Ce dĂ©tail, qu'une occasion particuliĂšre a fait naĂtre, n'est pas inutile Ă ce qui doit suivre. Il contient la clef de bien des choses extraordinaires qu'on m'a vu faire, et qu'on attribue Ă une humeur sauvage que je n'ai point. J'aimerais la sociĂ©tĂ© comme un autre, si je n'Ă©tais sĂ»r de m'y montrer non seulement Ă mon dĂ©savantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'Ă©crire et de me cacher est prĂ©cisĂ©ment celui qui me convenait. Moi prĂ©sent, on n'aurait jamais su ce que je valais, on ne l'aurait pas soupçonnĂ© mĂÂȘme; et c'est ce qui est arrivĂ© Ă madame Dupin, quoique femme d'esprit, et quoique j'aie vĂ©cu dans sa maison plusieurs annĂ©es, elle me l'a dit bien des fois elle-mĂÂȘme depuis ce temps-lĂ . Au reste, tout ceci souffre des exceptions, et j'y reviendrai dans la suite. La mesure de mes talents ainsi fixĂ©e, l'Ă©tat qui me convenait ainsi dĂ©signĂ©, il ne fut plus question, pour la seconde fois, que de remplir ma vocation. La difficultĂ© fut que je n'avais pas fait mes Ă©tudes, et que je ne savais pas mĂÂȘme assez de latin pour ĂÂȘtre prĂÂȘtre. Madame de Warens imagina de me faire instruire au sĂ©minaire pendant quelque temps. Elle en parla au supĂ©rieur. C'Ă©tait un lazariste appelĂ© M. Gros, bon petit homme, Ă moitiĂ© borgne, maigre, grison, le plus spirituel et le moins pĂ©dant lazariste que j'aie connu; ce qui n'est pas beaucoup dire Ă la vĂ©ritĂ©. Il venait quelquefois chez maman, qui l'accueillait, le caressait, l'agaçait mĂÂȘme, et se faisait quelquefois lacer par lui, emploi dont il se chargeait assez volontiers. Tandis qu'il Ă©tait en fonction, elle courait par la chambre de cĂÂŽtĂ© et d'autre, faisait tantĂÂŽt ceci, tantĂÂŽt cela. TirĂ© par le lacet, monsieur le supĂ©rieur suivait en grondant, et disant Ă tout moment Mais, madame, tenez-vous donc. Cela faisait un sujet assez pittoresque. M. Gros se prĂÂȘta de bon coeur au projet de maman. Il se contenta d'une pension trĂšs modique, et se chargea de l'instruction. Il ne fut question que du consentement de l'Ă©vĂÂȘque, qui non seulement l'accorda, mais qui voulut payer la pension. Il permit aussi que je restasse en habit laĂÂŻque jusqu'Ă ce qu'on pĂ»t juger, par un essai, du succĂšs qu'on devait espĂ©rer. Quel changement! Il fallut m'y soumettre. J'allai au sĂ©minaire comme j'aurais Ă©tĂ© au supplice. La triste maison qu'un sĂ©minaire, surtout pour qui sort de celle d'une aimable femme! J'y portai un seul livre, que j'avais priĂ© maman de me prĂÂȘter, et qui me fut d'une grande ressource. On ne devinera pas quelle sorte de livre c'Ă©tait un livre de musique. Parmi les talents qu'elle avait cultivĂ©s, la musique n'avait pas Ă©tĂ© oubliĂ©e. Elle avait de la voix, chantait passablement, et jouait un peu du clavecin elle avait eu la complaisance de me donner quelques leçons de chant; et il fallut commencer de loin, car Ă peine savais-je la musique de nos psaumes. Huit ou dix leçons de femme, et fort interrompues, loin de me mettre en Ă©tat de solfier, ne m'apprirent pas le quart des signes de la musique. Cependant j'avais une telle passion pour cet art, que je voulus essayer de m'exercer seul. Le livre que j'emportai n'Ă©tait pas mĂÂȘme des plus faciles; c'Ă©taient les cantates de ClĂ©rambault. On concevra quelle fut mon application et mon obstination, quand je dirai que, sans connaĂtre ni transposition ni quantitĂ©, je parvins Ă dĂ©chiffrer et chanter sans faute le premier rĂ©citatif et le premier air de la cantate d'AlphĂ©e et ArĂ©thuse; et il est vrai que cet air est scandĂ© si juste, qu'il ne faut que rĂ©citer les vers avec leur mesure pour y mettre celle de l'air. Il y avait au sĂ©minaire un maudit lazariste qui m'entreprit, et qui me fit prendre en horreur le latin qu'il voulait m'enseigner. Il avait des cheveux plats, gras et noirs, un visage de pain d'Ă©pice, une voix de buffle, un regard de chat-huant, des crins de sanglier au lieu de barbe; son sourire Ă©tait sardonique; ses membres jouaient comme les poulies d'un mannequin. J'ai oubliĂ© son odieux nom; mais sa figure effrayante et doucereuse m'est restĂ©e, et j'ai peine Ă me la rappeler sans frĂ©mir. Je crois le rencontrer encore dans les corridors, avançant gracieusement son crasseux bonnet carrĂ© pour me faire signe d'entrer dans sa chambre, plus affreuse pour moi qu'un cachot. Qu'on juge du contraste d'un pareil maĂtre pour le disciple d'un abbĂ© de cour! Si j'Ă©tais restĂ© deux mois Ă la merci de ce monstre, je suis persuadĂ© que ma tĂÂȘte n'y aurait pas rĂ©sistĂ©. Mais le bon M. Gros, qui s'aperçut que j'Ă©tais triste, que je ne mangeais pas, que je maigrissais, devina le sujet de mon chagrin; cela n'Ă©tait pas difficile. Il m'ĂÂŽta des griffes de ma bĂÂȘte, et, par un autre contraste encore plus marquĂ©, me remit au plus doux des hommes c'Ă©tait un jeune abbĂ© faucigneran, appelĂ© M. GĂÂątier, qui faisait son sĂ©minaire, et qui, par complaisance pour M. Gros, et je crois par humanitĂ©, voulait bien prendre sur ses Ă©tudes le temps qu'il donnait Ă diriger les miennes. Je n'ai jamais vu de physionomie plus touchante que celle de M. GĂÂątier. Il Ă©tait blond, et sa barbe tirait sur le roux il avait le maintien ordinaire aux gens de sa province, qui, sous une figure Ă©paisse, cachent tous beaucoup d'esprit; mais ce qui se marquait vraiment en lui Ă©tait une ĂÂąme sensible, affectueuse, aimante. Il y avait dans ses grands yeux bleus un mĂ©lange de douceur, de tendresse et de tristesse, qui faisait qu'on ne pouvait le voir sans s'intĂ©resser Ă lui. Aux regards, au ton de ce pauvre jeune homme, on eĂ»t dit qu'il prĂ©voyait sa destinĂ©e, et qu'il se sentait nĂ© pour ĂÂȘtre malheureux. Son caractĂšre ne dĂ©mentait pas sa physionomie plein de patience et de complaisance, il semblait plutĂÂŽt Ă©tudier avec moi que m'instruire. Il n'en fallait pas tant pour me le faire aimer, son prĂ©dĂ©cesseur avait rendu cela trĂšs facile. Cependant, malgrĂ© tout le temps qu'il me donnait, malgrĂ© toute la bonne volontĂ© que nous y mettions l'un et l'autre, et quoiqu'il s'y prĂt trĂšs bien, j'avançai peu en travaillant beaucoup. Il est singulier qu'avec assez de conception, je n'ai jamais pu rien apprendre avec des maĂtres, exceptĂ© mon pĂšre et M. Lambercier. Le peu que je sais de plus je l'ai appris seul, comme on verra ci-aprĂšs. Mon esprit, impatient de toute espĂšce de joug, ne peut s'asservir Ă la loi du moment; la crainte mĂÂȘme de ne pas apprendre m'empĂÂȘche d'ĂÂȘtre attentif de peur d'impatienter celui qui me parle, je feins d'entendre; il va en avant, et je n'entends rien. Mon esprit veut marcher Ă son heure, il ne peut se soumettre Ă celle d'autrui. Le temps des ordinations Ă©tant venu, M. GĂÂątier s'en retourna diacre dans sa province. Il emporta mes regrets, mon attachement, ma reconnaissance. Je fis pour lui des voeux qui n'ont pas Ă©tĂ© plus exaucĂ©s que ceux que j'ai faits pour moi-mĂÂȘme. Quelques annĂ©es aprĂšs j'appris qu'Ă©tant vicaire dans une paroisse, il avait fait un enfant Ă une fille, la seule dont, avec un coeur trĂšs tendre, il eĂ»t jamais Ă©tĂ© amoureux. Ce fut un scandale effroyable dans un diocĂšse administrĂ© trĂšs sĂ©vĂšrement. Les prĂÂȘtres, en bonne rĂšgle, ne doivent faire des enfants qu'Ă des femmes mariĂ©es. Pour avoir manquĂ© Ă cette loi de convenance, il fut mis en prison, diffamĂ©, chassĂ©. Je ne sais s'il aura pu dans la suite rĂ©tablir ses affaires mais le sentiment de son infortune, profondĂ©ment gravĂ© dans mon coeur, me revint quand j'Ă©crivis l'Ăâ°mile; et, rĂ©unissant M. GĂÂątier avec M. Gaime, je fis de ces deux dignes prĂÂȘtres l'original du vicaire savoyard. Je me flatte que l'imitation n'a pas dĂ©shonorĂ© ses modĂšles. Pendant que j'Ă©tais au sĂ©minaire, M. d'Aubonne fut obligĂ© de quitter Annecy. Monsieur l'intendant s'avisa de trouver mauvais qu'il fĂt l'amour Ă sa femme. C'Ă©tait faire comme le chien du jardinier; car, quoique madame Corvezi fĂ»t aimable, il vivait fort mal avec elle; des goĂ»ts ultramontains la lui rendaient inutile, et il la traitait si brutalement qu'il fut question de sĂ©paration. M. Corvezi Ă©tait un vilain homme, noir comme une taupe, fripon comme une chouette, et qui Ă force de vexations finit par se faire chasser lui-mĂÂȘme. On dit que les Provençaux se vengent de leurs ennemis par des chansons M. d'Aubonne se vengea du sien par une comĂ©die; il envoya cette piĂšce Ă madame de Warens, qui me la fit voir. Elle me plut, et me fit naĂtre la fantaisie d'en faire une, pour essayer si j'Ă©tais en effet aussi bĂÂȘte que l'auteur l'avait prononcĂ© mais ce ne fut qu'Ă ChambĂ©ri que j'exĂ©cutai ce projet en Ă©crivant l'Amant de lui-mĂÂȘme. Ainsi quand j'ai dit dans la prĂ©face de cette piĂšce que je l'avais Ă©crite Ă dix-huit ans, j'ai menti de quelques annĂ©es. C'est Ă peu prĂšs Ă ce temps-ci que se rapporte un Ă©vĂ©nement peu important en lui-mĂÂȘme, mais qui a eu pour moi des suites, et qui a fait du bruit dans le monde quand je l'avais oubliĂ©. Toutes les semaines j'avais une fois la permission de sortir; je n'ai pas besoin de dire quel usage j'en faisais. Un dimanche que j'Ă©tais chez maman, le feu prit Ă un bĂÂątiment des cordeliers attenant Ă la maison qu'elle occupait. Ce bĂÂątiment, oĂÂč Ă©tait leur four, Ă©tait plein jusqu'au comble de fascines sĂšches. Tout fut embrasĂ© en trĂšs peu de temps la maison Ă©tait en grand pĂ©ril, et couverte par les flammes que le vent y portait. On se mit en devoir de dĂ©mĂ©nager en hĂÂąte et de porter les meubles dans le jardin, qui Ă©tait vis-Ă -vis mes anciennes fenĂÂȘtres, et au delĂ du ruisseau dont j'ai parlĂ©. J'Ă©tais si troublĂ© que je jetais indiffĂ©remment par la fenĂÂȘtre tout ce qui me tombait sous la main, jusqu'Ă un gros mortier de pierre, qu'en tout autre temps j'aurais eu peine Ă soulever; j'Ă©tais prĂÂȘt Ă y jeter de mĂÂȘme une grande glace, si quelqu'un ne m'eĂ»t retenu. Le bon EvĂÂȘque, qui Ă©tait venu voir maman ce jour-lĂ , ne resta pas non plus oisif. Il l'emmena dans le jardin, oĂÂč il se mit en priĂšres avec elle et tous ceux qui Ă©taient lĂ ; en sorte qu'arrivant quelque temps aprĂšs, je vis tout le monde Ă genoux et m'y mis comme les autres. Durant la priĂšre du saint homme le vent changea, mais si brusquement et si Ă propos, que les flammes, qui couvraient la maison et entraient dĂ©jĂ par les fenĂÂȘtres, furent portĂ©es de l'autre cĂÂŽtĂ© de la cour, et la maison n'eut aucun mal. Deux ans aprĂšs, M. de Bernex Ă©tant mort, les Antonins, ses anciens confrĂšres, commencĂšrent Ă recueillir les piĂšces qui pouvaient servir Ă sa bĂ©atification. A la priĂšre du P. Boudet, je joignis Ă ces piĂšces une attestation du fait que je viens de rapporter, en quoi je fis bien mais en quoi je fis mal, ce fut de donner ce fait pour un miracle. J'avais vu l'EvĂÂȘque en priĂšre, et durant sa priĂšre j'avais vu le vent changer, et mĂÂȘme trĂšs Ă propos; voilĂ ce que je pouvais dire et certifier mais qu'une de ces deux choses fĂ»t la cause de l'autre, voilĂ ce que je ne devais pas attester, parce que je ne pouvais le savoir. Cependant, autant que je puis me rappeler mes idĂ©es, alors sincĂšrement catholique, j'Ă©tais de bonne foi. L'amour du merveilleux, si naturel au coeur humain, ma vĂ©nĂ©ration pour ce vertueux prĂ©lat, l'orgueil secret d'avoir peut-ĂÂȘtre contribuĂ© moi-mĂÂȘme au miracle, aidĂšrent Ă me sĂ©duire; et ce qu'il y a de sĂ»r est que si ce miracle eĂ»t Ă©tĂ© l'effet des plus ardentes priĂšres, j'aurais bien pu m'en attribuer ma part. Plus de trente ans aprĂšs, lorsque j'eus publiĂ© les Lettres de la Montagne, M. FrĂ©ron dĂ©terra ce certificat je ne sais comment, et en fit usage dans ses feuilles. Il faut avouer que la dĂ©couverte Ă©tait heureuse, et l'Ă -propos me parut Ă moi-mĂÂȘme trĂšs plaisant. J'Ă©tais destinĂ© Ă ĂÂȘtre le rebut de tous les Ă©tats. Quoique M. GĂÂątier eĂ»t rendu de mes progrĂšs le compte le moins dĂ©favorable qu'il lui fĂ»t possible, on voyait qu'ils n'Ă©taient pas proportionnĂ©s Ă mon travail, et cela n'Ă©tait pas encourageant pour me faire pousser mes Ă©tudes. Aussi l'Ă©vĂÂȘque et le supĂ©rieur se rebutĂšrent-ils, et on me rendit Ă madame de Warens comme un sujet qui n'Ă©tait pas mĂÂȘme bon pour ĂÂȘtre prĂÂȘtre; au reste, assez bon garçon, disait-on, et point vicieux ce qui fit que, malgrĂ© tant de prĂ©jugĂ©s rebutants sur mon compte, elle ne m'abandonna pas. Je rapportai chez elle en triomphe son livre de musique, dont j'avais tirĂ© si bon parti. Mon air d'AlphĂ©e et ArĂ©thuse Ă©tait Ă peu prĂšs tout ce que j'avais appris au sĂ©minaire. Mon goĂ»t marquĂ© pour cet art lui fit naĂtre la pensĂ©e de me faire musicien l'occasion Ă©tait commode; on faisait chez elle, au moins une fois la semaine, de la musique, et le maĂtre de musique de la cathĂ©drale, qui dirigeait ce petit concert, venait la voir trĂšs souvent. C'Ă©tait un Parisien nommĂ© M. le MaĂtre, bon compositeur, fort vif, fort gai, jeune encore, assez bien fait, peu d'esprit, mais au demeurant trĂšs bon homme. Maman me fit faire sa connaissance je m'attachais Ă lui, je ne lui dĂ©plaisais pas on parla de pension, l'on en convint. Bref, j'entrai chez lui, et j'y passai l'hiver d'autant plus agrĂ©ablement que la maĂtrise n'Ă©tant qu'Ă vingt pas de la maison de maman, nous Ă©tions chez elle en un moment, et nous y soupions trĂšs souvent ensemble. On jugera bien que la vie de la maĂtrise, toujours chantante et gaie, avec les musiciens et les enfants de choeur, me plaisait plus que celle du sĂ©minaire avec les pĂšres de Saint-Lazare. Cependant cette vie, pour ĂÂȘtre plus libre, n'en Ă©tait pas moins Ă©gale et rĂ©glĂ©e. J'Ă©tais fait pour aimer l'indĂ©pendance et pour n'en abuser jamais. Durant six mois entiers je ne sortis pas une seule fois que pour aller chez maman ou Ă l'Ă©glise, et je n'en fus pas mĂÂȘme tentĂ©. Cet intervalle est un de ceux oĂÂč j'ai vĂ©cu dans le plus grand calme, et que je me suis rappelĂ©s avec le plus de plaisir. Dans les situations diverses oĂÂč je me suis trouvĂ©, quelques-uns ont Ă©tĂ© marquĂ©s par un tel sentiment de bien-ĂÂȘtre, qu'en les remĂ©morant j'en suis affectĂ© comme si j'y Ă©tais encore. Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la tempĂ©rature de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que lĂ , et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu'on rĂ©pĂ©tait Ă la maĂtrise, tout ce qu'on chantait au choeur, tout ce qu'on y faisait, le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prĂÂȘtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contrebasse, un petit abbĂ© blondin qui jouait du violon, le lambeau de soutane qu'aprĂšs avoir posĂ© son Ă©pĂ©e M. le MaĂtre endossait par-dessous son habit laĂÂŻque, et le beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au choeur; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant ma petite flĂ»te Ă bec, m'Ă©tablir dans l'orchestre Ă la tribune pour un petit bout de rĂ©cit que M. le MaĂtre avait fait exprĂšs pour moi, le bon dĂner qui nous attendait ensuite, le bon appĂ©tit qu'on y portait; ce concours d'objets vivement retracĂ© m'a cent fois charmĂ© dans ma mĂ©moire, autant et plus que dans la rĂ©alitĂ©. J'ai gardĂ© toujours une affection tendre pour un certain air du Conditor alme siderum qui marche par ĂÂŻambes, parce qu'un dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter cette hymne avant le jour sur le perron de la cathĂ©drale, selon un rite de cette Ă©glise-lĂ . Mademoiselle Merceret, femme de chambre de maman, savait un peu de musique je n'oublierai jamais un petit motet Afferte que M. le MaĂtre me fit chanter avec elle, et que sa maĂtresse Ă©coutait avec tant de plaisir. Enfin tout, jusqu'Ă la bonne servante Perrine, qui Ă©tait si bonne fille et que les enfants de choeur faisaient tant endĂÂȘver, tout, dans les souvenirs de ces temps de bonheur et d'innocence, revient souvent me ravir et m'attrister. Je vivais Ă Annecy depuis prĂšs d'un an sans le moindre reproche; tout le monde Ă©tait content de moi. Depuis mon dĂ©part de Turin je n'avais point fait de sottise, et je n'en fis point tant que je fus sous les yeux de maman. Elle me conduisait, et me conduisait toujours bien mon attachement pour elle Ă©tait devenu ma seule passion; et ce qui prouve que ce n'Ă©tait pas une passion folle, c'est que mon coeur formait ma raison. Il est vrai qu'un seul sentiment, absorbant pour ainsi dire toutes mes facultĂ©s, me mettait hors d'Ă©tat de rien apprendre, pas mĂÂȘme la musique, bien que j'y fisse tous mes efforts. Mais il n'y avait point de ma faute; la bonne volontĂ© y Ă©tait tout entiĂšre, l'assiduitĂ© y Ă©tait. J'Ă©tais distrait, rĂÂȘveur, je soupirais qu'y pouvais-je faire? Il ne manquait Ă mes progrĂšs rien qui dĂ©pendĂt de moi; mais pour que je fisse de nouvelles folies il ne fallait qu'un sujet qui vĂnt me les inspirer. Ce sujet se prĂ©senta; le hasard arrangea les choses, et, comme on verra dans la suite, ma mauvaise tĂÂȘte en tira parti. Un soir du mois de fĂ©vrier qu'il faisait bien froid, comme nous Ă©tions tous autour du feu, nous entendĂmes frapper Ă la porte de la rue. Perrine prend sa lanterne, descend, ouvre un jeune homme entre avec elle, monte, se prĂ©sente d'un air aisĂ©, et fait Ă M. le MaĂtre un compliment court et bien tournĂ©, se donnant pour un musicien français que le mauvais Ă©tat de ses finances forçait de vicarier pour passer son chemin. A ce mot de musicien français, le coeur tressaillit au bon le MaĂtre il aimait passionnĂ©ment son pays et son art. Il accueillit le jeune passager, lui offrit le gĂte dont il paraissait avoir grand besoin, et qu'il accepta sans beaucoup de façons. Je l'examinai tandis qu'il se chauffait et qu'il jasait en attendant le souper. Il Ă©tait court de stature, mais large de carrure; il avait je ne sais quoi de contrefait dans sa taille, sans aucune difformitĂ© particuliĂšre; c'Ă©tait pour ainsi dire un bossu Ă Ă©paules plates, mais je crois qu'il boitait un peu; il avait un habit noir plutĂÂŽt usĂ© que vieux, et qui tombait par piĂšces, une chemise trĂšs fine et trĂšs sale, de belles manchettes d'effilĂ©, des guĂÂȘtres dans lesquelles il aurait mis les deux jambes, et, pour se garantir de la neige, un petit chapeau Ă porter sous le bras. Dans ce comique Ă©quipage il y avait pourtant quelque chose de noble que son maintien ne dĂ©mentait pas; sa physionomie avait de la finesse et de l'agrĂ©ment; il parlait facilement et bien, mais trĂšs peu modestement. Tout marquait en lui un jeune dĂ©bauchĂ© qui avait eu de l'Ă©ducation, et qui n'allait pas gueusant comme un gueux, mais comme un fou. Il nous dit qu'il s'appelait Venture de Villeneuve, qu'il venait de Paris, qu'il s'Ă©tait Ă©garĂ© dans sa route; et, oubliant un peu son rĂÂŽle de musicien, il ajouta qu'il allait Ă Grenoble voir un parent qu'il avait dans le parlement. Pendant le souper on parla de musique, et il en parla bien. Il connaissait tous les grands virtuoses, tous les ouvrages cĂ©lĂšbres, tous les acteurs, toutes les actrices, toutes les jolies femmes, tous les grands seigneurs. Sur tout ce qu'on disait il paraissait au fait; mais Ă peine un sujet Ă©tait-il entamĂ©, qu'il brouillait l'entretien par quelque polissonnerie qui faisait rire, et oublier ce que l'on avait dit. C'Ă©tait un samedi; il y avait le lendemain musique Ă la cathĂ©drale. M. le MaĂtre lui propose d'y chanter; trĂšs volontiers; lui demande quelle est sa partie; la haute-contre; et il parle d'autre chose. Avant d'aller Ă l'Ă©glise on lui offrit sa partie Ă prĂ©voir; il n'y jeta pas les yeux. Cette gasconnade surprit le MaĂtre Vous verrez, me dit-il Ă l'oreille, qu'il ne sait pas une note de musique. J'en ai grand'peur, lui rĂ©pondis-je. Je les suivis trĂšs inquiet. Quand on commença, le coeur me battit d'une terrible force, car je m'intĂ©ressais beaucoup Ă lui. J'eus bientĂÂŽt de quoi me rassurer. Il chanta ses deux rĂ©cits avec toute la justesse et tout le goĂ»t imaginables, et, qui plus est, avec une trĂšs jolie voix. Je n'ai guĂšre eu de plus agrĂ©able surprise. AprĂšs la messe, M. Venture reçut des compliments Ă perte de vue des chanoines et des musiciens, auxquels il rĂ©pondait en polissonnant, mais toujours avec beaucoup de grĂÂące. M. le MaĂtre l'embrassa de bon coeur; j'en fis autant il vit que j'Ă©tais bien aise, et cela parut lui faire plaisir. On conviendra, je m'assure, qu'aprĂšs m'ĂÂȘtre engouĂ© de M. BĂÂącle, qui tout comptĂ© n'Ă©tait qu'un manant, je pouvais m'engouer de M. Venture, qui avait de l'Ă©ducation, des talents, de l'esprit, de l'usage du monde, et qui pouvait passer pour un aimable dĂ©bauchĂ©. C'est aussi ce qui m'arriva, et ce qui serait arrivĂ©, je pense, Ă tout autre jeune homme Ă ma place, d'autant plus facilement encore qu'il aurait eu un meilleur tact pour sentir le mĂ©rite, et un meilleur goĂ»t pour s'y attacher car Venture en avait sans contredit, et il en avait surtout un bien rare Ă son ĂÂąge, celui de n'ĂÂȘtre point pressĂ© de montrer son acquis. Il est vrai qu'il se vantait de beaucoup de choses qu'il ne savait point; mais pour celles qu'il savait, et qui Ă©taient en assez grand nombre, il n'en disait rien il attendait l'occasion de les montrer; il s'en prĂ©valait alors sans empressement, et cela faisait le plus grand effet. Comme il s'arrĂÂȘtait aprĂšs chaque chose sans parler du reste, on ne savait plus quand il aurait tout montrĂ©. Badin, folĂÂątre, inĂ©puisable, sĂ©duisant dans la conversation, souriant toujours et ne riant jamais, il disait du ton le plus Ă©lĂ©gant les choses les plus grossiĂšres, et les faisait passer. Les femmes mĂÂȘme les plus modestes s'Ă©tonnaient de ce qu'elles enduraient de lui. Elles avaient beau sentir qu'il fallait se fĂÂącher, elles n'en avaient pas la force. Il ne lui fallait que des filles perdues, et je ne crois pas qu'il fĂ»t fait pour avoir de bonnes fortunes; mais il Ă©tait fait pour mettre un agrĂ©ment infini dans la sociĂ©tĂ© des gens qui en avaient. Il Ă©tait difficile qu'avec tant de talents agrĂ©ables, dans un pays oĂÂč l'on s'y connaĂt et oĂÂč on les aime, il restĂÂąt bornĂ© longtemps Ă la sphĂšre des musiciens. Mon goĂ»t pour M. Venture, plus raisonnable dans sa cause, fut aussi moins extravagant dans ses effets, quoique plus vif et plus durable que celui que j'avais pris pour M. BĂÂącle. J'aimais Ă le voir, Ă l'entendre; tout ce qu'il faisait me paraissait charmant, tout ce qu'il disait me semblait des oracles mais mon engouement n'allait pas jusqu'Ă ne pouvoir me sĂ©parer de lui. J'avais Ă mon voisinage un bon prĂ©servatif contre cet excĂšs. D'ailleurs, trouvant ses maximes trĂšs bonnes pour lui, je sentais qu'elles n'Ă©taient pas Ă mon usage; il me fallait une autre sorte de voluptĂ©, dont il n'avait pas l'idĂ©e, et dont je n'osais mĂÂȘme lui parler, bien sĂ»r qu'il se serait moquĂ© de moi. Cependant j'aurais voulu allier cet attachement avec celui qui me dominait. J'en parlais Ă maman avec transport; le MaĂtre lui en parlait avec Ă©loges. Elle consentit qu'on le lui amenĂÂąt. Mais cette entrevue ne rĂ©ussit point du tout il la trouva prĂ©cieuse, elle le trouva libertin; et, s'alarmant pour moi d'une aussi mauvaise connaissance, non seulement elle me dĂ©fendit de le lui ramener, mais elle me peignit si fortement les dangers que je courais avec ce jeune homme, que je devins un peu plus circonspect Ă m'y livrer; et, trĂšs heureusement pour mes moeurs et pour ma tĂÂȘte, nous fĂ»mes bientĂÂŽt sĂ©parĂ©s. M. le MaĂtre avait les goĂ»ts de son art; il aimait le vin. A table cependant il Ă©tait sobre, mais en travaillant dans son cabinet il fallait qu'il bĂ»t. Sa servante le savait si bien, que, sitĂÂŽt qu'il prĂ©parait son papier pour composer et qu'il prenait son violoncelle, son pot et son verre arrivaient l'instant d'aprĂšs, et le pot se renouvelait de temps Ă autre. Sans jamais ĂÂȘtre absolument ivre, il Ă©tait toujours pris de vin; et en vĂ©ritĂ© c'Ă©tait dommage, car c'Ă©tait un garçon essentiellement bon, et si gai que maman ne l'appelait que petit chat. Malheureusement il aimait son talent, travaillait beaucoup et buvait de mĂÂȘme. Cela prit sur sa santĂ© et enfin sur son humeur il Ă©tait quelquefois ombrageux et facile Ă offenser. Incapable de grossiĂšretĂ©, incapable de manquer Ă qui que ce fĂ»t, il n'a jamais dit une mauvaise parole, mĂÂȘme Ă un de ses enfants de choeur; mais il ne fallait pas non plus lui manquer, et cela Ă©tait juste. Le mal Ă©tait qu'ayant peu d'esprit, il ne discernait pas les tons et les caractĂšres, et prenait souvent la mouche sur rien. L'ancien chapitre de GenĂšve, oĂÂč jadis tant de princes et d'Ă©vĂÂȘques se faisaient un honneur d'entrer, a perdu dans son exil son ancienne splendeur, mais il a conservĂ© sa fiertĂ©. Pour pouvoir y ĂÂȘtre admis, il faut toujours ĂÂȘtre gentilhomme ou docteur de Sorbonne; et s'il est un orgueil pardonnable aprĂšs celui qui se tire du mĂ©rite personnel, c'est celui qui se tire de la naissance. D'ailleurs tous les prĂÂȘtres qui ont des laĂÂŻques Ă leurs gages les traitent d'ordinaire avec assez de hauteur. C'est ainsi que les chanoines traitaient souvent le pauvre le MaĂtre. Le chantre surtout, appelĂ© M. l'abbĂ© de Vidonne, qui du reste Ă©tait un trĂšs galant homme, mais trop plein de sa noblesse, n'avait pas toujours pour lui les Ă©gards que mĂ©ritaient ses talents; et l'autre n'endurait pas volontiers ces dĂ©dains. Cette annĂ©e ils eurent durant la semaine sainte un dĂ©mĂÂȘlĂ© plus vif qu'Ă l'ordinaire dans un dĂner de rĂšgle que l'Ă©vĂÂȘque donnait aux chanoines, et oĂÂč le MaĂtre Ă©tait toujours invitĂ©. Le chantre lui fit quelque passe-droit, et lui dit quelque parole dure que celui-ci ne put digĂ©rer. Il prit sur-le-champ la rĂ©solution de s'enfuir la nuit suivante; et rien ne put l'en faire dĂ©mordre, quoique madame de Warens, Ă qui il alla faire ses adieux, n'Ă©pargnĂÂąt rien pour l'apaiser. Il ne put renoncer au plaisir de se venger de ses tyrans en les laissant dans l'embarras aux fĂÂȘtes de PĂÂąques, temps oĂÂč l'on avait le plus grand besoin de lui. Mais ce qui l'embarrassait lui-mĂÂȘme Ă©tait sa musique qu'il voulait emporter, ce qui n'Ă©tait pas facile elle formait une caisse assez grosse et fort lourde, qui ne s'emportait pas sous le bras. Maman fit ce que j'aurais fait et ce que je ferais encore Ă sa place. AprĂšs bien des efforts inutiles pour le retenir, le voyant rĂ©solu de partir comme que ce fĂ»t, elle prit le parti de l'aider en tout ce qui dĂ©pendait d'elle. J'ose dire qu'elle le devait. Le MaĂtre s'Ă©tait consacrĂ©, pour ainsi dire, Ă son service. Soit en ce qui tenait Ă son art, soit en ce qui tenait Ă ses soins, il Ă©tait entiĂšrement Ă ses ordres; et le coeur avec lequel il les suivait donnait Ă sa complaisance un nouveau prix. Elle ne faisait donc que rendre Ă un ami, dans une occasion essentielle, ce qu'il faisait pour elle en dĂ©tail depuis trois ou quatre ans mais elle avait une ĂÂąme qui, pour remplir de pareils devoirs, n'avait pas besoin de songer que c'en Ă©taient pour elle. Elle me fit venir, m'ordonna de suivre M. le MaĂtre, au moins jusqu'Ă Lyon, et de m'attacher Ă lui aussi longtemps qu'il aurait besoin de moi. Elle m'a depuis avouĂ© que le dĂ©sir de m'Ă©loigner de Venture Ă©tait entrĂ© pour beaucoup dans cet arrangement. Elle consulta Claude Anet, son fidĂšle domestique, pour le transport de la caisse. Il fut d'avis qu'au lieu de prendre Ă Annecy une bĂÂȘte de somme, qui nous ferait infailliblement dĂ©couvrir, il fallait, quand il serait nuit, porter la caisse Ă bras jusqu'Ă une certaine distance, et louer ensuite un ĂÂąne dans un village pour la transporter jusqu'Ă Seyssel, oĂÂč, Ă©tant sur terres de France, nous n'aurions plus rien Ă risquer. Cet avis fut suivi nous partĂmes le mĂÂȘme soir Ă sept heures; et maman, sous prĂ©texte de payer ma dĂ©pense, grossit la petite bourse du pauvre petit chat d'un surcroĂt qui ne lui fut pas inutile. Claude Anet, le jardinier et moi, portĂÂąmes la caisse comme nous pĂ»mes jusqu'au premier village, oĂÂč un ĂÂąne nous relaya; et la mĂÂȘme nuit nous nous rendĂmes Ă Seyssel. Je crois avoir dĂ©jĂ remarquĂ© qu'il y a des temps oĂÂč je suis si peu semblable Ă moi-mĂÂȘme, qu'on me prendrait pour un autre homme de caractĂšre tout opposĂ©. On en va voir un exemple. M. Reydelet, curĂ© de Seyssel, Ă©tait chanoine de Saint-Pierre, par consĂ©quent de la connaissance de M. le MaĂtre, et l'un des hommes dont il devait le plus se cacher. Mon avis fut au contraire d'aller nous prĂ©senter Ă lui, et lui demander gĂte sous quelque prĂ©texte, comme si nous Ă©tions lĂ du consentement du chapitre. Le MaĂtre goĂ»ta cette idĂ©e qui rendait sa vengeance moqueuse et plaisante. Nous allĂÂąmes donc effrontĂ©ment chez M. Reydelet, qui nous reçut trĂšs bien. Le MaĂtre lui dit qu'il allait Ă Bellay, Ă la priĂšre de l'Ă©vĂÂȘque, diriger sa musique aux fĂÂȘtes de PĂÂąques, qu'il comptait repasser dans peu de jours; et moi, Ă l'appui de ce mensonge, j'en enfilai cent autres si naturels, que M. Reydelet, me trouvant joli garçon, me prit en amitiĂ© et me fit mille caresses. Nous fĂ»mes bien rĂ©galĂ©s, bien couchĂ©s. M. Reydelet ne savait quelle chĂšre nous faire; et nous nous sĂ©parĂÂąmes les meilleurs amis du monde, avec promesse de nous arrĂÂȘter plus longtemps au retour. A peine pĂ»mes-nous attendre que nous fussions seuls pour commencer nos Ă©clats de rire; et j'avoue qu'ils me reprennent encore en y pensant; car on ne saurait imaginer une espiĂšglerie mieux soutenue ni plus heureuse. Elle nous eĂ»t Ă©gayĂ©s durant toute la route, si M. le MaĂtre, qui ne cessait de boire et de battre la campagne, n'eĂ»t Ă©tĂ© attaquĂ© deux ou trois fois d'une atteinte Ă laquelle il devenait trĂšs sujet, et qui ressemblait fort Ă l'Ă©pilepsie. Cela me jeta dans des embarras qui m'effrayĂšrent, et dont je pensai bientĂÂŽt Ă me tirer comme je pourrais. Nous allĂÂąmes Ă Bellay passer les fĂÂȘtes de PĂÂąques, comme nous l'avions dit Ă M. Reydelet; et, quoique nous n'y fussions point attendus, nous fĂ»mes reçus du maĂtre de musique et accueillis de tout le monde avec grand plaisir. M. le MaĂtre avait de la considĂ©ration dans son art, et la mĂ©ritait. Le maĂtre de musique de Bellay se fit honneur de ses meilleurs ouvrages, et tĂÂącha d'obtenir l'approbation d'un si bon juge; car outre que le MaĂtre Ă©tait connaisseur, il Ă©tait Ă©quitable, point jaloux et point flagorneur. Il Ă©tait si supĂ©rieur Ă tous ces maĂtres de musique de province, et ils le sentaient si bien eux-mĂÂȘmes, qu'ils le regardaient moins comme leur confrĂšre que comme leur chef. AprĂšs avoir passĂ© trĂšs agrĂ©ablement quatre ou cinq jours Ă Bellay, nous en repartĂmes, et continuĂÂąmes notre route sans aucun accident que ceux dont je viens de parler. ArrivĂ©s Ă Lyon, nous fĂ»mes loger Ă Notre-Dame de PitiĂ©; et, en attendant la caisse, qu'Ă la faveur d'un autre mensonge nous avions embarquĂ©e sur le RhĂÂŽne par les soins de notre bon patron M. Reydelet, M. le MaĂtre alla voir ses connaissances, entre autres le P. Caton, cordelier, dont il sera parlĂ© dans la suite, et l'abbĂ© Dortan, comte de Lyon. L'un et l'autre le reçurent bien; mais ils le trahirent, comme on verra tout Ă l'heure; son bonheur s'Ă©tait Ă©puisĂ© chez M. Reydelet. Deux jours aprĂšs notre arrivĂ©e Ă Lyon, comme nous passions dans une petite rue non loin de notre auberge, le MaĂtre fut surpris d'une de ses atteintes, et celle-lĂ fut si violente que j'en fus saisi d'effroi. Je fis des cris, appelai du secours, nommai son auberge, et suppliai qu'on l'y fĂt porter; puis, tandis qu'on s'assemblait et s'empressait autour d'un homme tombĂ© sans sentiment et Ă©cumant au milieu de la rue, il fut dĂ©laissĂ© du seul ami sur lequel il eĂ»t dĂ» compter. Je pris l'instant oĂÂč personne ne songeait Ă moi; je tournai le coin de la rue, et je disparus. GrĂÂące au ciel, j'ai fini ce troisiĂšme aveu pĂ©nible. S'il m'en restait beaucoup de pareils Ă faire, j'abandonnerais le travail que j'ai commencĂ©. De tout ce que j'ai dit jusqu'Ă prĂ©sent, il en est restĂ© quelques traces dans les lieux oĂÂč j'ai vĂ©cu; mais ce que j'ai Ă dire dans le livre suivant est presque entiĂšrement ignorĂ©. Ce sont les plus grandes extravagances de ma vie, et il est heureux qu'elles n'aient pas plus mal fini. Mais ma tĂÂȘte, montĂ©e au ton d'un instrument Ă©tranger, Ă©tait hors de son diapason elle y revint d'elle-mĂÂȘme; et alors je cessai mes folies, ou du moins j'en fis de plus accordantes Ă mon naturel. Cette Ă©poque de ma jeunesse est celle dont j'ai l'idĂ©e la plus confuse. Rien presque ne s'y est passĂ© d'assez intĂ©ressant Ă mon coeur pour m'en retracer vivement le souvenir; et il est difficile que dans tant d'allĂ©es et venues, dans tant de dĂ©placements successifs, je ne fasse pas quelques transpositions de temps ou de lieu. J'Ă©cris absolument de mĂ©moire, sans monuments, sans matĂ©riaux qui puissent me la rappeler. Il y a des Ă©vĂ©nements de ma vie qui me sont aussi prĂ©sents que s'ils venaient d'arriver; mais il y a des lacunes et des vides que je ne peux remplir qu'Ă l'aide de rĂ©cits aussi confus que le souvenir qui m'en est restĂ©. J'ai donc pu faire des erreurs quelquefois, et j'en pourrai faire encore sur des bagatelles, jusqu'au temps oĂÂč j'ai de moi des renseignements plus sĂ»rs; mais en ce qui importe vraiment au sujet, je suis assurĂ© d'ĂÂȘtre exact et fidĂšle, comme je tĂÂącherai toujours de l'ĂÂȘtre en tout voilĂ sur quoi l'on peut compter. SitĂÂŽt que j'eus quittĂ© M. le MaĂtre, ma rĂ©solution fut prise, et je repartis pour Annecy. La cause et le mystĂšre de notre dĂ©part m'avaient donnĂ© un grand intĂ©rĂÂȘt pour la sĂ»retĂ© de notre retraite; et cet intĂ©rĂÂȘt, m'occupant tout entier, avait fait diversion durant quelques jours Ă celui qui me rappelait en arriĂšre mais dĂšs que la sĂ©curitĂ© me laissa plus tranquille, le sentiment dominant reprit sa place. Rien ne me flattait, rien ne me tentait, je n'avais de dĂ©sir que pour retourner auprĂšs de maman. La tendresse et la vĂ©ritĂ© de mon attachement pour elle avait dĂ©racinĂ© de mon coeur tous les projets imaginaires, toutes les folies de l'ambition. Je ne voyais plus d'autre bonheur que celui de vivre auprĂšs d'elle, et je ne faisais pas un pas sans sentir que je m'Ă©loignais de ce bonheur. J'y revins donc aussitĂÂŽt que cela me fut possible. Mon retour fut si prompt et mon esprit si distrait, que, quoique je me rappelle avec tant de plaisir tous mes autres voyages, je n'ai pas le moindre souvenir de celui-lĂ . Je ne m'en rappelle rien du tout, sinon mon dĂ©part de Lyon et mon arrivĂ©e Ă Annecy. Qu'on juge surtout si cette derniĂšre Ă©poque a dĂ» sortir de ma mĂ©moire! En arrivant je ne trouvai plus madame de Warens; elle Ă©tait partie pour Paris. Je n'ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me l'aurait dit, j'en suis trĂšs sĂ»r, si je l'en avais pressĂ©e; mais jamais homme ne fut moins curieux que moi du secret de ses amis mon coeur, uniquement occupĂ© du prĂ©sent, en remplit toute sa capacitĂ©, tout son espace, et, hors les plaisirs passĂ©s, qui font dĂ©sormais mes uniques jouissances, il n'y reste pas un coin de vide pour ce qui n'est plus. Tout ce que j'ai cru entrevoir dans le peu qu'elle m'en a dit est que, dans la rĂ©volution causĂ©e Ă Turin par l'abdication du roi de Sardaigne, elle craignit d'ĂÂȘtre oubliĂ©e, et voulut, Ă la faveur des intrigues de M. d'Aubonne, chercher le mĂÂȘme avantage Ă la cour de France, oĂÂč elle m'a souvent dit qu'elle l'eĂ»t prĂ©fĂ©rĂ©, parce que la multitude des grandes affaires fait qu'on n'y est pas si dĂ©sagrĂ©ablement surveillĂ©. Si cela est, il est bien Ă©tonnant qu'Ă son retour on ne lui ait pas fait plus mauvais visage, et qu'elle ait toujours joui de sa pension sans aucune interruption. Bien des gens ont cru qu'elle avait Ă©tĂ© chargĂ©e de quelque commission secrĂšte, soit de la part de l'Ă©vĂÂȘque, qui avait alors des affaires Ă la cour de France, oĂÂč il fut lui-mĂÂȘme obligĂ© d'aller, soit de la part de quelqu'un plus puissant encore, qui sut lui mĂ©nager un heureux retour. Ce qu'il y a de sĂ»r, si cela est, est que l'ambassadrice n'Ă©tait pas mal choisie, et que, jeune et belle encore, elle avait tous les talents nĂ©cessaires pour se bien tirer d'une nĂ©gociation. LIVRE QUATRIĂËME 1731 - 1732 J'arrive et je ne la trouve plus. Qu'on juge de ma surprise et de ma douleur! C'est alors que le regret d'avoir lĂÂąchement abandonnĂ© M. le MaĂtre commença de se faire sentir. Il fut plus vif encore quand j'appris le malheur qui lui Ă©tait arrivĂ©. Sa caisse de musique, qui contenait toute sa fortune, cette prĂ©cieuse caisse, sauvĂ©e avec tant de fatigue, avait Ă©tĂ© saisie en arrivant Ă Lyon, par les soins du comte Dortan, Ă qui le chapitre avait fait Ă©crire pour le prĂ©venir de cet enlĂšvement furtif. Le MaĂtre avait en vain rĂ©clamĂ© son bien, son gagne-pain, le travail de toute sa vie. La propriĂ©tĂ© de cette caisse Ă©tait tout au moins sujette Ă litige il n'y en eut point. L'affaire fut dĂ©cidĂ©e Ă l'instant mĂÂȘme par la loi du plus fort, et le pauvre le MaĂtre perdit ainsi le fruit de ses talents, l'ouvrage de sa jeunesse, et la ressource de ses vieux jours. Il ne manqua rien au coup que je reçus pour le rendre accablant. Mais j'Ă©tais dans un ĂÂąge oĂÂč les grands chagrins ont peu de prise, et je me forgeai bientĂÂŽt des consolations. Je comptais avoir dans peu des nouvelles de madame de Warens, quoique je ne susse pas son adresse et qu'elle ignorĂÂąt que j'Ă©tais de retour et quant Ă ma dĂ©sertion, tout bien comptĂ©, je ne la trouvais pas si coupable. J'avais Ă©tĂ© utile Ă M. le MaĂtre dans sa retraite; c'Ă©tait le seul service qui dĂ©pendĂt de moi. Si j'avais restĂ© avec lui en France, je ne l'aurais pas guĂ©ri de son mal, je n'aurais pas sauvĂ© sa caisse, je n'aurais fait que doubler sa dĂ©pense sans lui pouvoir ĂÂȘtre bon Ă rien. VoilĂ comment alors je voyais la chose je la vois autrement aujourd'hui. Ce n'est pas quand une vilaine action vient d'ĂÂȘtre faite qu'elle nous tourmente, c'est quand longtemps aprĂšs on se la rappelle; car le souvenir ne s'en Ă©teint point. Le seul parti que j'avais Ă prendre pour avoir des nouvelles de maman Ă©tait d'en attendre; car oĂÂč l'aller chercher Ă Paris, et avec quoi faire le voyage? Il n'y avait point de lieu plus sĂ»r qu'Annecy pour savoir tĂÂŽt ou tard oĂÂč elle Ă©tait. J'y restai donc mais je me conduisis assez mal. Je n'allai point voir l'Ă©vĂÂȘque qui m'avait protĂ©gĂ© et qui me pouvait protĂ©ger encore je n'avais plus ma patronne auprĂšs de lui, et je craignais les rĂ©primandes sur notre Ă©vasion. J'allai moins encore au sĂ©minaire M. Gros n'y Ă©tait plus. Je ne vis personne de ma connaissance j'aurais pourtant bien voulu aller voir madame l'intendante, mais je n'osai jamais. Je fis plus mal que tout cela je retrouvai M. Venture, auquel, malgrĂ© mon enthousiasme, je n'avais pas mĂÂȘme pensĂ© depuis mon dĂ©part. Je le trouvai brillant et fĂÂȘtĂ© dans tout Annecy; les dames se l'arrachaient. Ce succĂšs acheva de me tourner la tĂÂȘte; je ne vis plus rien que M. Venture, et il me fit presque oublier madame de Warens. Pour profiter de ses leçons plus Ă mon aise, je lui proposai de partager avec moi son gĂte; il y consentit. Il Ă©tait logĂ© chez un cordonnier, plaisant et bouffon personnage, qui dans son patois n'appelait pas sa femme autrement que salopiĂšre, nom qu'elle mĂ©ritait assez. Il avait avec elle des prises que Venture avait soin de faire durer en paraissant vouloir faire le contraire. Il leur disait d'un ton froid, et dans son accent provençal, des mots qui faisaient le plus grand effet; c'Ă©taient des scĂšnes Ă pĂÂąmer de rire. Les matinĂ©es se passaient ainsi sans qu'on y songeĂÂąt Ă deux ou trois heures nous mangions un morceau; Venture s'en allait dans ses sociĂ©tĂ©s, oĂÂč il soupait; et moi j'allais me promener seul, mĂ©ditant sur son grand mĂ©rite, admirant, convoitant ses rares talents, et maudissant ma malheureuse Ă©toile qui ne m'appelait point Ă cette heureuse vie. Eh! que je m'y connaissais mal! la mienne eĂ»t Ă©tĂ© cent fois plus charmante, si j'avais Ă©tĂ© moins bĂÂȘte, et si j'en avais su mieux jouir. Madame de Warens n'avait emmenĂ© qu'Anet avec elle; elle avait laissĂ© Merceret, sa femme de chambre dont j'ai parlĂ© je la trouvai occupant encore l'appartement de sa maĂtresse. Mademoiselle Merceret Ă©tait une fille un peu plus ĂÂągĂ©e que moi, non pas jolie, mais assez agrĂ©able; une bonne Fribourgeoise sans malice, et Ă qui je n'ai connu d'autre dĂ©faut que d'ĂÂȘtre quelquefois un peu mutine avec sa maĂtresse. Je l'allais voir assez souvent c'Ă©tait une ancienne connaissance, et sa vue m'en rappelait une plus chĂšre, qui me la faisait aimer. Elle avait plusieurs amies, entre autres une mademoiselle Giraud, Genevoise, qui, pour mes pĂ©chĂ©s, s'avisa de prendre du goĂ»t pour moi. Elle pressait toujours Merceret de m'amener chez elle je m'y laissais mener, parce que j'aimais assez Merceret, et qu'il y avait lĂ d'autres jeunes personnes que je voyais volontiers. Pour mademoiselle Giraud, qui me faisait toutes sortes d'agaceries, on ne peut rien ajouter Ă l'aversion que j'avais pour elle. Quand elle approchait de mon visage son museau sec et noir barbouillĂ© de tabac d'Espagne, j'avais peine Ă m'abstenir d'y cracher. Mais je prenais patience Ă cela prĂšs, je me plaisais fort au milieu de toutes ces filles; et, soit pour faire leur cour Ă mademoiselle Giraud, soit pour moi-mĂÂȘme, toutes me fĂÂȘtaient Ă l'envi. Je ne voyais Ă tout cela que de l'amitiĂ©. J'ai pensĂ© depuis qu'il n'eĂ»t tenu qu'Ă moi d'y voir davantage mais je ne m'en avisais pas, je n'y pensais pas. D'ailleurs des couturiĂšres, des filles de chambre, de petites marchandes ne me tentaient guĂšre il me fallait des demoiselles. Chacun a ses fantaisies, ç'a toujours Ă©tĂ© la mienne, et je ne pense pas comme Horace sur ce point-lĂ . Ce n'est pourtant pas du tout la vanitĂ© de l'Ă©tat et du rang qui m'attire; c'est un teint mieux conservĂ©, de plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de dĂ©licatesse et de propretĂ© sur toute la personne, plus de goĂ»t dans la maniĂšre de se mettre et de s'exprimer, une robe plus fine et mieux faite, une chaussure plus mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustĂ©s. Je prĂ©fĂ©rerais toujours la moins jolie ayant plus de tout cela. Je trouve moi-mĂÂȘme cette prĂ©fĂ©rence trĂšs ridicule; mais mon coeur la donne malgrĂ© moi. HĂ© bien, cet avantage se prĂ©sentait encore, et il ne tint encore qu'Ă moi d'en profiter. Que j'aime Ă tomber de temps en temps sur les moments agrĂ©ables de ma jeunesse! Ils m'Ă©taient si doux; ils ont Ă©tĂ© si courts, si rares, et je les ai goĂ»tĂ©s Ă si bon marchĂ©! Ah! leur seul souvenir rend encore Ă mon coeur une voluptĂ© pure, dont j'ai besoin pour animer mon courage et soutenir les ennuis du reste de mes ans. L'aurore un matin me parut si belle, que m'Ă©tant habillĂ© prĂ©cipitamment je me hĂÂątai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goĂ»tai ce plaisir dans tout son charme; c'Ă©tait la semaine aprĂšs la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande parure, Ă©tait couverte d'herbe et de fleurs; les rossignols, presque Ă la fin de leur ramage, semblaient se plaire Ă le renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'Ă©tĂ©, d'un de ces jours qu'on ne voit plus Ă mon ĂÂąge, et qu'on n'a jamais vus dans le triste sol que j'habite aujourd'hui. Je m'Ă©tais insensiblement Ă©loignĂ© de la ville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon le long d'un ruisseau. J'entends derriĂšre moi des pas de chevaux et des voix de filles, qui semblaient embarrassĂ©es, mais qui n'en riaient pas de moins bon coeur. Je me retourne; on m'appelle par mon nom; j'approche, je trouve deux jeunes personnes de ma connaissance, mademoiselle de Graffenried et mademoiselle Galley, qui, n'Ă©tant pas d'excellentes cavaliĂšres, ne savaient comment forcer leurs chevaux Ă passer le ruisseau. Mademoiselle de Graffenried Ă©tait une jeune Bernoise fort aimable, qui, par quelque folie de son ĂÂąge ayant Ă©tĂ© jetĂ©e hors de son pays, avait imitĂ© madame de Warens, chez qui je l'avais vue quelquefois; mais n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avait Ă©tĂ© trop heureuse de s'attacher Ă mademoiselle Galley, qui, l'ayant prise en amitiĂ©, avait engagĂ© sa mĂšre Ă la lui donner pour compagne jusqu'Ă ce qu'on la pĂ»t placer de quelque façon. Mademoiselle Galley, d'un an plus jeune qu'elle, Ă©tait encore plus jolie; elle avait je ne sais quoi de plus dĂ©licat, de plus fin; elle Ă©tait en mĂÂȘme temps trĂšs mignonne et trĂšs formĂ©e, ce qui est pour une fille le plus beau moment. Toutes deux s'aimaient tendrement, et leur bon caractĂšre Ă l'une et Ă l'autre ne pouvait qu'entretenir longtemps cette union, si quelque amant ne venait pas la dĂ©ranger. Elles me dirent qu'elles allaient Ă Toune, vieux chĂÂąteau appartenant Ă madame Galley; elles implorĂšrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n'en pouvant venir Ă bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux; mais elles craignaient pour moi les ruades et pour elles les haut-le-corps. J'eus recours Ă un autre expĂ©dient; je pris par la bride le cheval de mademoiselle Galley, puis, le tirant aprĂšs moi, je traversai le ruisseau ayant de l'eau jusqu'Ă mi-jambes, et l'autre cheval suivit sans difficultĂ©. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles et m'en aller comme un benĂÂȘt elles se dirent quelques mots tout bas; et mademoiselle de Graffenried s'adressant Ă moi Non pas, non pas, me dit-elle, on ne nous Ă©chappe pas comme cela. Vous vous ĂÂȘtes mouillĂ© pour notre service, et nous devons en conscience avoir soin de vous sĂ©cher il faut, s'il vous plaĂt, venir avec nous, nous vous arrĂÂȘtons prisonnier. Le coeur me battait; je regardais mademoiselle Galley. Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarĂ©e, prisonnier de guerre; montez en croupe derriĂšre elle, nous voulons rendre compte de vous. Mais, mademoiselle, je n'ai point l'honneur d'ĂÂȘtre connu de madame votre mĂšre; que dira-t-elle en me voyant arriver? Sa mĂšre, reprit mademoiselle de Graffenried, n'est pas Ă Toune, nous sommes seules nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous. L'effet de l'Ă©lectricitĂ© n'est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m'Ă©lançant sur le cheval de mademoiselle de Graffenried, je tremblais de joie; et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le coeur me battait si fort qu'elle s'en aperçut elle me dit que le sien lui battait aussi, par la frayeur de tomber; c'Ă©tait presque, dans ma posture, une invitation de vĂ©rifier la chose je n'osai jamais; et durant tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, trĂšs serrĂ©e Ă la vĂ©ritĂ©, mais sans se dĂ©placer un moment. Telle femme qui lira ceci me souffletterait volontiers, et n'aurait pas tort. La gaietĂ© du voyage et le babil de ces filles aiguisĂšrent tellement le mien, que jusqu'au soir, et tant que nous fĂ»mes ensemble, nous ne dĂ©parlĂÂąmes pas un moment. Elles m'avaient mis si bien Ă mon aise, que ma langue parlait autant que mes yeux, quoiqu'elle ne dit pas les mĂÂȘmes choses. Quelques instants seulement, quand je me trouvais tĂÂȘte Ă tĂÂȘte avec l'une ou l'autre, l'entretien s'embarrassait un peu; mais l'absente revenait bien vite, et ne nous laissait pas le temps d'Ă©claircir cet embarras. ArrivĂ©s Ă Toune, et moi bien sĂ©chĂ©, nous dĂ©jeunĂÂąmes. Ensuite il fallut procĂ©der Ă l'importante affaire de prĂ©parer le dĂner. Les deux demoiselles, tout en cuisinant, baisaient de temps en temps les enfants de la grangĂšre; et le pauvre marmiton regardait faire en rongeant son frein. On avait envoyĂ© des provisions de la ville, et il y avait de quoi faire un trĂšs bon dĂner, surtout en friandises mais malheureusement on avait oubliĂ© du vin. Cet oubli n'Ă©tait pas Ă©tonnant pour des filles qui n'en buvaient guĂšre; mais j'en fus fĂÂąchĂ©, car j'avais un peu comptĂ© sur ce secours pour m'enhardir. Elles en furent fĂÂąchĂ©es aussi, par la mĂÂȘme raison peut-ĂÂȘtre; mais je n'en crois rien. Leur gaietĂ© vive et charmante Ă©tait l'innocence mĂÂȘme; et d'ailleurs qu'eussent-elles fait de moi entre elles deux? Elles envoyĂšrent chercher du vin partout aux environs on n'en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m'en marquaient leur chagrin, je leur dis de n'en pas ĂÂȘtre si fort en peine, et qu'elles n'avaient pas besoin de vin pour m'enivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la journĂ©e; mais je crois que les friponnes voyaient de reste que cette galanterie Ă©tait une vĂ©ritĂ©. Nous dĂnĂÂąmes dans la cuisine de la grangĂšre, les deux amies assises sur des bancs aux deux cĂÂŽtĂ©s de la longue table, et leur hĂÂŽte entre elles deux sur une escabelle Ă trois pieds. Quel dĂner! quel souvenir plein de charmes! Comment, pouvant Ă si peu de frais goĂ»ter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d'autres? Jamais souper des petites maisons de Paris n'approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaietĂ©, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualitĂ©. AprĂšs le dĂner nous fĂmes une Ă©conomie au lieu de prendre le cafĂ© qui nous restait du dĂ©jeuner, nous le gardĂÂąmes pour le goĂ»ter avec de la crĂšme et des gĂÂąteaux qu'elles avaient apportĂ©s; et pour tenir notre appĂ©tit en haleine, nous allĂÂąmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux Ă travers les branches. Une fois mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tĂÂȘte, se prĂ©sentait si bien et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein; et de rire. Je me disais en moi-mĂÂȘme Que mes lĂšvres ne sont-elles des cerises! comme je les leur jetterais ainsi de bon coeur! La journĂ©e se passa de cette sorte Ă folĂÂątrer avec la plus grande libertĂ©, et toujours avec la plus grande dĂ©cence. Pas un seul mot Ă©quivoque, pas une seule plaisanterie hasardĂ©e et cette dĂ©cence nous ne nous l'imposions point du tout, elle venait toute seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos coeurs. Enfin ma modestie d'autres diront ma sottise fut telle, que la plus grande privautĂ© qui m'Ă©chappa fut de baiser une seule fois la main de mademoiselle Galley. Il est vrai que la circonstance donnait du prix Ă cette lĂ©gĂšre faveur. Nous Ă©tions seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissĂ©s ma bouche, au lieu de trouver des paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement aprĂšs qu'elle fut baisĂ©e, en me regardant d'un air qui n'Ă©tait point irritĂ©. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire son amie entra, et me parut laide en ce moment. Enfin elles se souvinrent qu'il ne fallait pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu'il fallait pour y arriver de jour, et nous nous hĂÂątĂÂąmes de partir en nous distribuant comme nous Ă©tions venus. Si j'avais osĂ©, j'aurais transposĂ© cet ordre; car le regard de mademoiselle Galley m'avait vivement Ă©mu le coeur; mais je n'osai rien dire, et ce n'Ă©tait pas Ă elle de le proposer. En marchant nous disions que la journĂ©e avait tort de finir; mais, loin de nous plaindre qu'elle eĂ»t Ă©tĂ© courte, nous trouvĂÂąmes que nous avions eu le secret de la faire longue par tous les amusements dont nous avions su la remplir. Je les quittai Ă peu prĂšs au mĂÂȘme endroit oĂÂč elles m'avaient pris. Avec quel regret nous nous sĂ©parĂÂąmes! avec quel plaisir nous projetĂÂąmes de nous revoir! Douze heures passĂ©es ensemble nous valaient des siĂšcles de familiaritĂ©. Le doux souvenir de cette journĂ©e ne coĂ»tait rien Ă ces aimables filles; la tendre union qui rĂ©gnait entre nous trois valait des plaisirs plus vifs, et n'eĂ»t pu subsister avec eux nous nous aimions sans mystĂšre et sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi. L'innocence des moeurs a sa voluptĂ©, qui vaut bien l'autre, parce qu'elle n'a point d'intervalle et qu'elle agit continuellement. Pour moi, je sais que la mĂ©moire d'un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus au coeur que celle d'aucuns plaisirs que j'aie goĂ»tĂ©s en ma vie. Je ne savais pas trop ce que je voulais Ă ces deux charmantes personnes, mais elles m'intĂ©ressaient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que, si j'eusse Ă©tĂ© le maĂtre de mes arrangements, mon coeur se serait partagĂ©; j'y sentais un peu de prĂ©fĂ©rence. J'aurais fait mon bonheur d'avoir pour maĂtresse mademoiselle de Graffenried; mais Ă choix, je crois que je l'aurais mieux aimĂ©e pour confidente. Quoi qu'il en soit, il me semblait en les quittant que je ne pouvais plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui m'eĂ»t dit que je ne les reverrais de ma vie, et que lĂ finiraient nos Ă©phĂ©mĂšres amours? Ceux qui liront ceci ne manqueront pas de rire de mes aventures galantes, en remarquant qu'aprĂšs beaucoup de prĂ©liminaires, les plus avancĂ©es finissent par baiser la main. O mes lecteurs, ne vous y trompez pas. J'ai peut-ĂÂȘtre eu plus de plaisir dans mes amours en finissant par cette main baisĂ©e, que vous n'en aurez jamais dans les vĂÂŽtres en commençant tout au moins par lĂ . Venture, qui s'Ă©tait couchĂ© fort tard la veille, rentra peu de temps aprĂšs moi. Pour cette fois je ne le vis pas avec le mĂÂȘme plaisir qu'Ă l'ordinaire, et je me gardai de lui dire comment j'avais passĂ© ma journĂ©e. Ces demoiselles m'avaient parlĂ© de lui avec peu d'estime, et m'avaient paru mĂ©contentes de me savoir en si mauvaises mains cela lui fit tort dans mon esprit; d'ailleurs tout ce qui me distrayait d'elles ne pouvait que m'ĂÂȘtre dĂ©sagrĂ©able. Cependant il me rappela bientĂÂŽt Ă lui et Ă moi en me parlant de ma situation. Elle Ă©tait trop critique pour pouvoir durer. Quoique je dĂ©pensasse trĂšs peu de chose, mon petit pĂ©cule achevait de s'Ă©puiser; j'Ă©tais sans ressource. Point de nouvelles de maman; je ne savais que devenir, et je sentais un cruel serrement de coeur de voir l'ami de mademoiselle Galley rĂ©duit Ă l'aumĂÂŽne. Venture me dit qu'il avait parlĂ© de moi Ă monsieur le juge-mage, qu'il voulait m'y mener dĂner le lendemain; que c'Ă©tait un homme en Ă©tat de me rendre service par ses amis; d'ailleurs une bonne connaissance Ă faire, un homme d'esprit et de lettres, d'un commerce fort agrĂ©able, qui avait des talents et qui les aimait puis mĂÂȘlant, Ă son ordinaire, aux choses les plus sĂ©rieuses la plus mince frivolitĂ©, il me fit voir un joli couplet, venu de Paris, sur un air d'un opĂ©ra de Mouret qu'on jouait alors. Ce couplet avait plu si fort Ă M. Simon c'Ă©tait le nom du juge-mage, qu'il voulait en faire un autre en rĂ©ponse sur le mĂÂȘme air; il avait dit Ă Venture d'en faire aussi un; et la folie prit Ă celui-ci de m'en faire faire un troisiĂšme, afin, disait-il, qu'on vĂt les couplets arriver le lendemain comme les brancards du Roman comique. La nuit, ne pouvant dormir, je fis comme je pus mon couplet. Pour les premiers vers que j'eusse faits ils Ă©taient passables, meilleurs mĂÂȘme, ou du moins faits avec plus de goĂ»t qu'ils n'auraient Ă©tĂ© la veille, le sujet roulant sur une situation fort tendre, Ă laquelle mon coeur Ă©tait dĂ©jĂ tout disposĂ©. Je montrai le matin mon couplet Ă Venture, qui, le trouvant joli, le mit dans sa poche sans me dire s'il avait fait le sien. Nous allĂÂąmes chez M. Simon, qui nous reçut bien. La conversation fut agrĂ©able elle ne pouvait manquer de l'ĂÂȘtre entre deux hommes d'esprit, Ă qui la lecture avait profitĂ©. Pour moi, je faisais mon rĂÂŽle, j'Ă©coutais et je me taisais. Ils ne parlĂšrent de couplet ni l'un ni l'autre; je n'en parlai point non plus, et jamais, que je sache, il n'a Ă©tĂ© question du mien. M. Simon parut content de mon maintien c'est Ă peu prĂšs tout ce qu'il vit de moi dans cette entrevue. Il m'avait dĂ©jĂ vu plusieurs fois chez madame de Warens, sans faire une grande attention Ă moi. Ainsi c'est depuis ce dĂner que je puis dater sa connaissance, qui ne me servit de rien pour l'objet qui me l'avait fait faire, mais dont je tirai dans la suite d'autres avantages qui me font rappeler sa mĂ©moire avec plaisir. J'aurais tort de ne pas parler de sa figure, que, sur sa qualitĂ© de magistrat, et sur le bel esprit dont il se piquait, on n'imaginerait pas si je n'en disais rien. M. le juge-mage Simon n'avait assurĂ©ment pas deux pieds de haut. Ses jambes, droites, menues et mĂÂȘme assez longues, l'auraient agrandi si elles eussent Ă©tĂ© verticales; mais elles posaient de biais comme celles d'un compas trĂšs ouvert. Son corps Ă©tait non seulement court, mais mince, et en tout sens d'une petitesse inconcevable. Il devait paraĂtre une sauterelle quand il Ă©tait nu. Sa tĂÂȘte, de grandeur naturelle, avec un visage bien formĂ©, l'air noble, d'assez beaux yeux, semblait une tĂÂȘte postiche qu'on aurait plantĂ©e sur un moignon. Il eĂ»t pu s'exempter de faire de la dĂ©pense en parure, car sa grande perruque seule l'habillait parfaitement de pied en cap. Il avait deux voix toutes diffĂ©rentes, qui s'entremĂÂȘlaient sans cesse dans sa conversation avec un contraste d'abord trĂšs plaisant, mais bientĂÂŽt trĂšs dĂ©sagrĂ©able. L'une Ă©tait grave et sonore; c'Ă©tait, si j'ose ainsi parler, la voix de sa tĂÂȘte. L'autre, claire, aiguĂ et perçante, Ă©tait la voix de son corps. Quand il s'Ă©coutait beaucoup, qu'il parlait trĂšs posĂ©ment, qu'il mĂ©nageait son haleine, il pouvait parler toujours de sa grosse voix; mais pour peu qu'il s'animĂÂąt et qu'un accent plus vif vĂnt se prĂ©senter, cet accent devenait comme le sifflement d'une clef, et il avait toute la peine du monde Ă reprendre sa basse. Avec la figure que je viens de peindre, et qui n'est point chargĂ©e, M. Simon Ă©tait galant, grand conteur de fleurettes, et poussait jusqu'Ă la coquetterie le soin de son ajustement. Comme il cherchait Ă prendre ses avantages, il donnait volontiers ses audiences du matin dans son lit; car quand on voyait sur l'oreiller une belle tĂÂȘte, personne n'allait s'imaginer que c'Ă©tait lĂ tout. Cela donnait lieu quelquefois Ă des scĂšnes dont je suis sĂ»r que tout Annecy se souvient encore. Un matin qu'il attendait dans ce lit, ou plutĂÂŽt sur ce lit, les plaideurs, en belle coiffe de nuit bien fine et bien blanche, ornĂ©e de deux grosses bouffettes de ruban couleur de rose, un paysan arrive, heurte Ă la porte. La servante Ă©tait sortie. Monsieur le juge-mage, entendant redoubler, crie Entrez; et cela, comme dit un peu trop fort, partit de sa voix aiguĂ. L'homme entre, il cherche d'oĂÂč vient cette voix de femme; et voyant dans ce lit une cornette, une fontange, il veut ressortir en faisant Ă madame de grandes excuses. M. Simon se fĂÂąche et n'en crie que plus clair. Le paysan, confirmĂ© dans son idĂ©e et se croyant insultĂ©, lui chante pouille, lui dit qu'apparemment elle n'est qu'une coureuse, et que monsieur le juge-mage ne donne guĂšre bon exemple chez lui. Le juge-mage furieux, et n'ayant pour toute arme que son pot de chambre, allait le jeter Ă la tĂÂȘte de ce pauvre homme, quand sa gouvernante arriva. Ce petit nain, si disgraciĂ© dans son corps par la nature, en avait Ă©tĂ© dĂ©dommagĂ© du cĂÂŽtĂ© de l'esprit il l'avait naturellement agrĂ©able, et il avait pris soin de l'orner. Quoiqu'il fĂ»t Ă ce qu'on disait assez bon jurisconsulte, il n'aimait pas son mĂ©tier. Il s'Ă©tait jetĂ© dans la belle littĂ©rature, et il y avait rĂ©ussi. Il en avait pris surtout cette brillante superficie, cette fleur qui jette de l'agrĂ©ment dans le commerce, mĂÂȘme avec les femmes. Il savait par coeur tous les petits traits des ana et autres semblables il avait l'art de les faire valoir, en contant avec intĂ©rĂÂȘt, avec mystĂšre, et comme une anecdote de la veille, ce qui s'Ă©tait passĂ© il y avait soixante ans. Il savait la musique, et chantait agrĂ©ablement de sa voix d'homme enfin il avait beaucoup de jolis talents pour un magistrat. A force de cajoler les dames d'Annecy, il s'Ă©tait mis Ă la mode parmi elles elles l'avaient Ă leur suite comme un petit sapajou. Il prĂ©tendait mĂÂȘme Ă de bonnes fortunes, et cela les amusait beaucoup. Une madame d'Ăâ°pagny disait que pour lui la derniĂšre faveur Ă©tait de baiser une femme au genou. Comme il connaissait les bons livres, et qu'il en parlait volontiers, sa conversation Ă©tait non seulement amusante, mais instructive. Dans la suite, lorsque j'eus pris du goĂ»t pour l'Ă©tude, je cultivai sa connaissance, et je m'en trouvai trĂšs bien. J'allais quelquefois le voir de ChambĂ©ri, oĂÂč j'Ă©tais alors. Il louait, animait mon Ă©mulation, et me donnait pour mes lectures de bons avis, dont j'ai souvent fait mon profit. Malheureusement dans ce corps si fluet logeait une ĂÂąme trĂšs sensible. Quelques annĂ©es aprĂšs il eut je ne sais quelle mauvaise affaire qui le chagrina, et il en mourut. Ce fut dommage; c'Ă©tait assurĂ©ment un bon petit homme, dont on commençait par rire, et qu'on finissait par aimer. Quoique sa vie ait Ă©tĂ© peu liĂ©e Ă la mienne, comme j'ai reçu de lui des leçons utiles, j'ai cru pouvoir, par reconnaissance, lui consacrer un petit souvenir. SitĂÂŽt que je fus libre, je courus dans la rue de mademoiselle Galley, me flattant de voir entrer ou sortir quelqu'un, ou du moins ouvrir quelque fenĂÂȘtre. Rien; pas un chat ne parut, et tout le temps que je fus lĂ , la maison demeura aussi close que si elle n'eĂ»t point Ă©tĂ© habitĂ©e. La rue Ă©tait petite et dĂ©serte, un homme s'y remarquait de temps en temps quelqu'un passait, entrait ou sortait au voisinage. J'Ă©tais fort embarrassĂ© de ma figure il me semblait qu'on devinait pourquoi j'Ă©tais lĂ ; et cette idĂ©e me mettait au supplice, car j'ai toujours prĂ©fĂ©rĂ© Ă mes plaisirs l'honneur et le repos de celles qui m'Ă©taient chĂšres. Enfin, las de faire l'amant espagnol, et n'ayant point de guitare, je pris le parti d'aller Ă©crire Ă mademoiselle de Graffenried. J'aurais prĂ©fĂ©rĂ© d'Ă©crire Ă son amie; mais je n'osais, et il convenait de commencer par celle Ă qui je devais la connaissance de l'autre, et avec qui j'Ă©tais plus familier. Ma lettre faite, j'allai la porter Ă mademoiselle Giraud, comme j'en Ă©tais convenu avec ces demoiselles en nous sĂ©parant. Ce furent elles qui me donnĂšrent cet expĂ©dient. Mademoiselle Giraud Ă©tait contre-pointiĂšre, et travaillant quelquefois chez madame Galley, elle avait l'entrĂ©e de sa maison. La messagĂšre ne me parut pourtant pas trop bien choisie; mais j'avais peur, si je faisais des difficultĂ©s sur celle-lĂ , qu'on ne m'en proposĂÂąt point d'autre. De plus, je n'osai dire qu'elle voulait travailler pour son compte. Je me sentais humiliĂ© qu'elle osĂÂąt se croire pour moi du mĂÂȘme sexe que ces demoiselles. Enfin j'aimais mieux cet entrepĂÂŽt-lĂ que point, et je m'y tins Ă tout risque. Au premier mot la Giraud me devina cela n'Ă©tait pas difficile. Quand une lettre Ă porter Ă de jeunes filles n'aurait pas parlĂ© d'elle-mĂÂȘme, mon air sot et embarrassĂ© m'aurait seul dĂ©celĂ©. On peut croire que cette commission ne lui donna pas grand plaisir Ă faire elle s'en chargea toutefois, et l'exĂ©cuta fidĂšlement. Le lendemain matin je courus chez elle, et j'y trouvai ma rĂ©ponse. Comme je me pressai de sortir pour l'aller lire et baiser Ă mon aise! Cela n'a pas besoin d'ĂÂȘtre dit; mais ce qui en a besoin davantage, c'est le parti que prit mademoiselle Giraud, et oĂÂč j'ai trouvĂ© plus de dĂ©licatesse et de modĂ©ration que je n'en aurais attendu d'elle. Ayant assez de bon sens pour voir qu'avec ses trente-sept ans, ses yeux de liĂšvre, son nez barbouillĂ©, sa voix aigre et sa peau noire, elle n'avait pas beau jeu contre deux jeunes personnes pleines de grĂÂąces et dans tout l'Ă©clat de la beautĂ©, elle ne voulut ni les trahir ni les servir, et aima mieux me perdre que de me mĂ©nager pour elles. Il y avait dĂ©jĂ quelque temps que la Merceret, n'ayant aucune nouvelle de sa maĂtresse, songeait Ă s'en retourner Ă Fribourg elle l'y dĂ©termina tout Ă fait. Elle fit plus, elle lui fit entendre qu'il serait bien que quelqu'un la conduisĂt chez son pĂšre, et me proposa. La petite Merceret, Ă qui je ne dĂ©plaisais pas non plus, trouva cette idĂ©e fort bonne Ă exĂ©cuter. Elles m'en parlĂšrent dĂšs le mĂÂȘme jour comme d'une affaire arrangĂ©e; et comme je ne trouvais rien qui me dĂ©plĂ»t dans cette maniĂšre de disposer de moi, j'y consentis, regardant ce voyage comme une affaire de huit jours tout au plus. La Giraud, qui ne pensait pas de mĂÂȘme, arrangea tout. Il fallut bien avouer l'Ă©tat de mes finances. On y pourvut la Merceret se chargea de me dĂ©frayer; et, pour regagner d'un cĂÂŽtĂ© ce qu'elle dĂ©pensait de l'autre, Ă ma priĂšre on dĂ©cida qu'elle enverrait devant son petit bagage, et que nous irions Ă pied Ă petites journĂ©es. Ainsi fut fait. Je suis fĂÂąchĂ© de faire tant de filles amoureuses de moi mais comme il n'y a pas de quoi ĂÂȘtre bien vain du parti que j'ai tirĂ© de toutes ces amours-lĂ , je crois pouvoir dire la vĂ©ritĂ© sans scrupule. La Merceret, plus jeune et moins dĂ©niaisĂ©e que la Giraud, ne m'a jamais fait des agaceries aussi vives; mais elle imitait mes tons, mes accents, redisait mes mots, avait pour moi les attentions que j'aurais dĂ» avoir pour elle, et prenait toujours grand soin, comme elle Ă©tait fort peureuse, que nous couchassions dans la mĂÂȘme chambre; identitĂ© qui se borne rarement lĂ dans un voyage entre un garçon de vingt ans et une fille de vingt-cinq. Elle s'y borna pourtant cette fois. Ma simplicitĂ© fut telle que, quoique la Merceret ne fĂ»t pas dĂ©sagrĂ©able, il ne me vint pas mĂÂȘme Ă l'esprit durant tout le voyage, je ne dis pas la moindre tentation galante, mais mĂÂȘme la moindre idĂ©e qui s'y rapportĂÂąt; et quand cette idĂ©e me serait venue, j'Ă©tais trop sot pour en savoir profiter. Je n'imaginais pas comment une fille et un garçon parvenaient Ă coucher ensemble; je croyais qu'il fallait des siĂšcles pour prĂ©parer ce terrible arrangement. Si la pauvre Merceret, en me dĂ©frayant, comptait sur quelque Ă©quivalent, elle en fut la dupe; et nous arrivĂÂąmes Ă Fribourg exactement comme nous Ă©tions partis d'Annecy. En passant Ă GenĂšve je n'allai voir personne, mais je fus prĂÂȘt Ă me trouver mal sur les ponts. Jamais je n'ai vu les murs de cette heureuse ville, jamais je n'y suis entrĂ©, sans sentir une certaine dĂ©faillance de coeur qui venait d'un excĂšs d'attendrissement. En mĂÂȘme temps que la noble image de la libertĂ© m'Ă©levait l'ĂÂąme, celles de l'Ă©galitĂ©, de l'union, de la douceur des moeurs me touchaient jusqu'aux larmes, et m'inspiraient un vif regret d'avoir perdu tous ces biens. Dans quelle erreur j'Ă©tais, mais qu'elle Ă©tait naturelle! Je croyais voir tout cela dans ma patrie, parce que je le portais dans mon coeur. Il fallait passer Ă Nyon. Passer sans voir mon bon pĂšre! Si j'avais eu ce courage, j'en serais mort de regret. Je laissai la Merceret Ă l'auberge, et je l'allai voir Ă tout risque. Eh! que j'avais tort de le craindre! Son ĂÂąme, Ă mon abord, s'ouvrit aux sentiments paternels dont elle Ă©tait pleine. Que de pleurs nous versĂÂąmes en nous embrassant! Il crut d'abord que je revenais Ă lui. Je lui fis mon histoire, et je lui dis ma rĂ©solution. Il la combattit faiblement. Il me fit voir les dangers auxquels je m'exposais, me dit que les plus courtes folies Ă©taient les meilleures. Du reste, il n'eut pas mĂÂȘme la tentation de me retenir de force; et en cela je trouve qu'il eut raison mais il est certain qu'il ne fit pas, pour me ramener, tout ce qu'il aurait pu faire, soit qu'aprĂšs le pas que j'avais fait il jugeĂÂąt lui-mĂÂȘme que je n'en devais pas revenir, soit qu'il fĂ»t embarrassĂ© peut-ĂÂȘtre Ă savoir ce qu'Ă mon ĂÂąge il pourrait faire de moi. J'ai su depuis qu'il eut de ma compagne de voyage une opinion bien injuste et bien Ă©loignĂ©e de la vĂ©ritĂ©, mais du reste assez naturelle. Ma belle-mĂšre, bonne femme, un peu mielleuse, fit semblant de vouloir me retenir Ă souper. Je ne restai point, mais je leur dis que je comptais m'arrĂÂȘter avec eux plus longtemps au retour, et je leur laissai en dĂ©pĂÂŽt mon petit paquet, que j'avais fait venir par le bateau, et dont j'Ă©tais embarrassĂ©. Le lendemain je partis de bon matin, bien content d'avoir vu mon pĂšre et d'avoir osĂ© faire mon devoir. Nous arrivĂÂąmes heureusement Ă Fribourg. Sur la fin du voyage, les empressements de mademoiselle Merceret diminuĂšrent un peu. AprĂšs notre arrivĂ©e elle ne me marqua plus que de la froideur; et son pĂšre, qui ne nageait pas dans l'opulence, ne me fit pas non plus un bien grand accueil j'allai loger au cabaret. Je les fus voir le lendemain; ils m'offrirent Ă dĂner; je l'acceptai. Nous nous sĂ©parĂÂąmes sans pleurs; je retournai le soir Ă ma gargotte, et je repartis le surlendemain de mon arrivĂ©e, sans trop savoir oĂÂč j'avais dessein d'aller. VoilĂ encore une circonstance de ma vie oĂÂč la Providence m'offrait prĂ©cisĂ©ment ce qu'il me fallait pour couler des jours heureux. La Merceret Ă©tait une trĂšs bonne fille, point brillante, point belle, mais point laide non plus; peu vive, fort raisonnable, Ă quelques petites humeurs prĂšs, qui se passaient Ă pleurer, et qui n'avaient jamais de suite orageuse. Elle avait un vrai goĂ»t pour moi; j'aurais pu l'Ă©pouser sans peine, et suivre le mĂ©tier de son pĂšre. Mon goĂ»t pour la musique me l'aurait fait aimer. Je me serais Ă©tabli Ă Fribourg, petite ville peu jolie, mais peuplĂ©e de bonnes gens. J'aurais perdu sans doute de grands plaisirs, mais j'aurais vĂ©cu en paix jusqu'Ă ma derniĂšre heure; et je dois savoir mieux que personne qu'il n'y avait pas Ă balancer sur ce marchĂ©. Je revins, non pas Ă Nyon, mais Ă Lausanne. Je voulais me rassasier de la vue de ce beau lac qu'on voit lĂ dans sa plus grande Ă©tendue. La plupart de mes secrets motifs dĂ©terminants n'ont pas Ă©tĂ© plus solides. Des vues Ă©loignĂ©es ont rarement assez de force pour me faire agir. L'incertitude de l'avenir m'a toujours fait regarder les projets de longue exĂ©cution comme des leurres de dupe. Je me livre Ă l'espoir comme un autre, pourvu qu'il ne me coĂ»te rien Ă nourrir; mais s'il faut prendre longtemps de la peine, je n'en suis plus. Le moindre petit plaisir qui s'offre Ă ma portĂ©e me tente plus que les joies du paradis. J'excepte pourtant le plaisir que la peine doit suivre celui-lĂ ne me tente pas, parce que je n'aime que des jouissances pures, et que jamais on n'en a de telles quand on sait qu'on s'apprĂÂȘte un repentir. J'avais grand besoin d'arriver en quelque lieu que ce fĂ»t et le plus proche Ă©tait le mieux; car, m'Ă©tant Ă©garĂ© dans ma route, je me trouvai le soir Ă Moudon, oĂÂč je dĂ©pensai le peu qui me restait, hors dix kreutzers, qui partirent le lendemain Ă la dĂnĂ©e et, arrivĂ© le soir Ă un petit village auprĂšs de Lausanne, j'y entrai dans un cabaret sans un sou pour payer ma couchĂ©e, et sans savoir que devenir. J'avais grand'faim; je fis bonne contenance, et je demandai Ă souper, comme si j'eusse eu de quoi bien payer. J'allai me coucher sans songer Ă rien, je dormis tranquillement; et, aprĂšs avoir dĂ©jeunĂ© le matin et comptĂ© avec l'hĂÂŽte, je voulus pour sept batz, Ă quoi montait ma dĂ©pense, lui laisser ma veste en gage. Ce brave homme la refusa, et me dit que grĂÂące au ciel il n'avait jamais dĂ©pouillĂ© personne; qu'il ne voulait pas commencer pour sept batz, que je gardasse ma veste, et que je le payerais quand je pourrais. Je fus touchĂ© de sa bontĂ©, mais moins que je ne devais l'ĂÂȘtre, et que je ne l'ai Ă©tĂ© depuis en y repensant. Je ne tardai guĂšre Ă lui renvoyer son argent avec des remerciements par un homme sĂ»r; mais quinze ans aprĂšs, repassant par Lausanne, Ă mon retour d'Italie, j'eus un vrai regret d'avoir oubliĂ© le nom du cabaret et de l'hĂÂŽte. Je l'aurais Ă©tĂ© voir; je me serais fait un vrai plaisir de lui rappeler sa bonne oeuvre, et de lui prouver qu'elle n'avait pas Ă©tĂ© mal placĂ©e. Des services plus importants sans doute, mais rendus avec plus d'ostentation, ne m'ont pas paru si dignes de reconnaissance que l'humanitĂ© simple et sans Ă©clat de cet honnĂÂȘte homme. En approchant de Lausanne je rĂÂȘvais Ă la dĂ©tresse oĂÂč je me trouvais, au moyen de m'en tirer sans aller montrer ma misĂšre Ă ma belle-mĂšre; et je me comparais, dans ce pĂšlerinage pĂ©destre, Ă mon ami Venture arrivant Ă Annecy. Je m'Ă©chauffai si bien de cette idĂ©e, que, sans songer que je n'avais ni sa gentillesse ni ses talents, je me mis en tĂÂȘte de faire Ă Lausanne le petit Venture, d'enseigner la musique, que je ne savais pas, et de me dire de Paris, oĂÂč je n'avais jamais Ă©tĂ©. En consĂ©quence de ce beau projet, comme il n'y avait point lĂ de maĂtrise oĂÂč je pusse vicarier, et que d'ailleurs je n'avais garde d'aller me fourrer parmi les gens de l'art, je commençai par m'informer d'une petite auberge oĂÂč l'on pĂ»t ĂÂȘtre assez bien et Ă bon marchĂ©. On m'enseigna un nommĂ© Perrotet, qui tenait des pensionnaires. Ce Perrotet se trouva ĂÂȘtre le meilleur homme du monde, et me reçut fort bien. Je lui contai mes petits mensonges comme je les avais arrangĂ©s. Il me promit de parler de moi, et de tĂÂącher de me procurer des Ă©coliers; il me dit qu'il ne me demanderait de l'argent que quand j'en aurais gagnĂ©. Sa pension Ă©tait de cinq Ă©cus blancs; ce qui Ă©tait peu pour la chose, mais beaucoup pour moi. Il me conseilla de ne me mettre d'abord qu'Ă la demi-pension, qui consistait pour le dĂner en une bonne soupe, et rien de plus, mais bien Ă souper le soir. J'y consentis. Ce pauvre Perrotet me fit toutes ces avances du meilleur coeur du monde, et n'Ă©pargnait rien pour m'ĂÂȘtre utile. Pourquoi faut-il qu'ayant trouvĂ© tant de bonnes gens dans ma jeunesse, j'en trouve si peu dans un ĂÂąge avancĂ©? Leur race est-elle Ă©puisĂ©e? Non; mais l'ordre oĂÂč j'ai besoin de les chercher aujourd'hui n'est plus le mĂÂȘme oĂÂč je les trouvais alors. Parmi le peuple, oĂÂč les grandes passions ne parlent que par intervalles, les sentiments de la nature se font plus souvent entendre. Dans les Ă©tats plus Ă©levĂ©s ils sont Ă©touffĂ©s absolument, et, sous le masque du sentiment, il n'y a jamais que l'intĂ©rĂÂȘt ou la vanitĂ© qui parle. J'Ă©crivis de Lausanne Ă mon pĂšre, qui m'envoya mon paquet, et me marqua d'excellentes choses dont j'aurais dĂ» mieux profiter. J'ai dĂ©jĂ notĂ© des moments de dĂ©lire inconcevables oĂÂč je n'Ă©tais plus moi-mĂÂȘme. En voici encore un des plus marquĂ©s. Pour comprendre Ă quel point la tĂÂȘte me tournait alors, Ă quel point je m'Ă©tais pour ainsi dire venturisĂ©, il ne faut que voir combien tout Ă la fois j'accumulai d'extravagances. Me voilĂ maĂtre Ă chanter sans savoir dĂ©chiffrer un air; car quand les six mois que j'avais passĂ©s avec le MaĂtre m'auraient profitĂ©, jamais ils n'auraient pu suffire mais outre cela j'apprenais d'un maĂtre; c'en Ă©tait assez pour apprendre mal. Parisien de GenĂšve, et catholique en pays protestant, je crus devoir changer mon nom, ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchais toujours de mon grand modĂšle autant qu'il m'Ă©tait possible. Il s'Ă©tait appelĂ© Venture de Villeneuve; moi je fis l'anagramme du nom de Rousseau dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vaussore de Villeneuve. Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eĂ»t rien dit; moi, sans la savoir, je m'en vantai Ă tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur. Ce n'est pas tout ayant Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© Ă M. de Treytorens, professeur en droit qui aimait la musique et faisait des concerts chez lui, je voulus lui donner un Ă©chantillon de mon talent, et je me mis Ă composer une piĂšce pour son concert, aussi effrontĂ©ment que si j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant quinze jours Ă ce bel ouvrage, de le mettre au net, d'en tirer les parties, et de les distribuer avec autant d'assurance que si c'eĂ»t Ă©tĂ© un chef-d'oeuvre d'harmonie. Enfin, ce qu'on aura peine Ă croire et qui est trĂšs vrai, pour couronner dignement cette sublime production, je mis Ă la fin un joli menuet, qui courait les rues, et que tout le monde se rappelle peut-ĂÂȘtre encore, sur ces paroles jadis si connues Quel caprice! Quelle injustice! Quoi! ta Clarice Trahirait tes feux! etc. Venture m'avait appris cet air avec la basse sur d'autres paroles infĂÂąmes, Ă l'aide desquelles je l'avais retenu. Je mis donc Ă la fin de ma composition ce menuet et sa basse, en supprimant les paroles, et je le donnai pour ĂÂȘtre de moi, tout aussi rĂ©solument que si j'avais parlĂ© Ă des habitants de la lune. On s'assemble pour exĂ©cuter ma piĂšce. J'explique Ă chacun le genre du mouvement, le goĂ»t de l'exĂ©cution, les renvois des parties; j'Ă©tais fort affairĂ©. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siĂšcles. Enfin tout Ă©tant prĂÂȘt, je frappe avec un beau rouleau de papier sur mon pupitre magistral les cinq ou six coups du Prenez garde Ă vous. On fait silence; je me mets gravement Ă battre la mesure, on commence... Non, depuis qu'il existe des opĂ©ras français, de la vie on n'ouĂÂŻt un semblable charivari. Quoi qu'on eĂ»t pu penser de mon prĂ©tendu talent, l'effet fut pire que tout ce qu'on semblait attendre. Les musiciens Ă©touffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles; mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'Ă©gayer, raclaient Ă percer le tympan d'un quinze-vingt. J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant il est vrai Ă grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter lĂ . Pour ma consolation, j'entendais autour de moi les assistants se dire Ă leur oreille, ou plutĂÂŽt Ă la mienne, l'un, il n'y a rien lĂ de supportable; un autre, quelle musique enragĂ©e! un autre, quel diable de sabbat! Pauvre Jean-Jacques, dans ce cruel moment tu n'espĂ©rais guĂšre qu'un jour, devant le roi de France et toute sa cour, tes sons exciteraient des murmures de surprise et d'applaudissement, et que, dans toutes les loges autour de toi, les plus aimables femmes se diraient Ă demi-voix quels sons charmants! quelle musique enchanteresse! tous ces chants-lĂ vont au coeur! Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eut-on jouĂ© quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les Ă©clats de rire. Chacun me fĂ©licitait sur mon joli goĂ»t de chant; on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi, et que je mĂ©ritais d'ĂÂȘtre chantĂ© partout. Je n'ai pas besoin de dĂ©peindre mon angoisse, ni d'avouer que je la mĂ©ritais bien. Le lendemain, l'un de mes symphonistes, appelĂ© Lutold, vint me voir, et fut assez bon homme pour ne pas me fĂ©liciter sur mon succĂšs. Le profond sentiment de ma sottise, la honte, le regret, le dĂ©sespoir de l'Ă©tat oĂÂč j'Ă©tais rĂ©duit, l'impossibilitĂ© de tenir mon coeur fermĂ© dans ses grandes peines, me firent ouvrir Ă lui je lĂÂąchai la bonde Ă mes larmes; et, au lieu de me contenter de lui avouer mon ignorance, je lui dis tout, en lui demandant le secret, qu'il me promit, et qu'il me garda comme on peut le croire. DĂšs le mĂÂȘme soir, tout Lausanne sut qui j'Ă©tais; et, ce qui est remarquable, personne ne m'en fit semblant, pas mĂÂȘme le bon Perrotet, qui pour tout cela ne se rebuta pas de me loger et de me nourrir. Je vivais, mais bien tristement. Les suites d'un pareil dĂ©but ne firent pas pour moi de Lausanne un sĂ©jour fort agrĂ©able. Les Ă©coliers ne se prĂ©sentaient pas en foule; pas une seule Ă©coliĂšre, et personne de la ville. J'eus en tout deux ou trois gros Teutches, aussi stupides que j'Ă©tais ignorant, qui m'ennuyaient Ă mourir, et qui, dans mes mains, ne devinrent pas de grands croque-notes. Je fus appelĂ© dans une seule maison, oĂÂč un petit serpent de fille se donna le plaisir de me montrer beaucoup de musique dont je ne pus pas lire une note, et qu'elle eut la malice de chanter ensuite devant monsieur le maĂtre, pour lui montrer comment cela s'exĂ©cutait. J'Ă©tais si peu en Ă©tat de lire un air de premiĂšre vue, que, dans le brillant concert dont j'ai parlĂ©, il ne me fut pas possible de suivre un moment l'exĂ©cution pour savoir si l'on jouait bien ce que j'avais sous les yeux, et que j'avais composĂ© moi-mĂÂȘme. Au milieu de tant d'humiliations j'avais des consolations trĂšs douces dans les nouvelles que je recevais de temps en temps des deux charmantes amies. J'ai toujours trouvĂ© dans le sexe une grande vertu consolatrice; et rien n'adoucit plus mes afflictions dans mes disgrĂÂąces que de sentir qu'une personne aimable y prend intĂ©rĂÂȘt. Cette correspondance cessa pourtant bientĂÂŽt aprĂšs, et ne fut jamais renouĂ©e; mais ce fut ma faute. En changeant de lieu je nĂ©gligeai de leur donner mon adresse; et, forcĂ© par la nĂ©cessitĂ© de songer continuellement Ă moi-mĂÂȘme, je les oubliai bientĂÂŽt entiĂšrement. Il y a longtemps que je n'ai parlĂ© de ma pauvre maman; mais si l'on croit que je l'oubliais aussi, l'on se trompe fort. Je ne cessais de penser Ă elle, et de dĂ©sirer de la retrouver, non seulement pour le besoin de ma subsistance, mais bien plus pour le besoin de mon coeur. Mon attachement pour elle, quelque vif, quelque tendre qu'il fĂ»t, ne m'empĂÂȘchait pas d'en aimer d'autres; mais ce n'Ă©tait pas de la mĂÂȘme façon. Toutes devaient Ă©galement ma tendresse Ă leurs charmes; mais elle tenait uniquement Ă ceux des autres, et ne leur eĂ»t pas survĂ©cu; au lieu que maman pouvait devenir vieille et laide sans que je l'aimasse moins tendrement. Mon coeur avait pleinement transmis Ă sa personne l'hommage qu'il fit d'abord Ă sa beautĂ©; et, quelque changement qu'elle Ă©prouvĂÂąt, pourvu que ce fĂ»t toujours elle, mes sentiments ne pouvaient changer. Je sais bien que je lui devais de la reconnaissance; mais, en vĂ©ritĂ©, je n'y songeais pas. Quoi qu'elle eĂ»t fait ou n'eĂ»t pas fait pour moi, c'eĂ»t Ă©tĂ© toujours la mĂÂȘme chose. Je ne l'aimais ni par devoir, ni par intĂ©rĂÂȘt, ni par convenance; je l'aimais parce que j'Ă©tais nĂ© pour l'aimer. Quand je devenais amoureux de quelque autre, cela faisait distraction, je l'avoue, et je pensais moins souvent Ă elle; mais j'y pensais avec le mĂÂȘme plaisir, et jamais, amoureux ou non, je ne me suis occupĂ© d'elle sans sentir qu'il ne pouvait y avoir pour moi de vrai bonheur dans la vie tant que j'en serais sĂ©parĂ©. N'ayant point de ses nouvelles depuis si longtemps, je ne crus jamais que je l'eusse tout Ă fait perdue, ni qu'elle eĂ»t pu m'oublier. Je me disais elle saura tĂÂŽt ou tard que je suis errant, et me donnera quelque signe de vie; je la retrouverai, j'en suis certain. En attendant, c'Ă©tait une douceur pour moi d'habiter son pays, de passer dans les rues oĂÂč elle avait passĂ©, devant les maisons oĂÂč elle avait demeurĂ©; et le tout par conjecture, car une de mes ineptes bizarreries Ă©tait de n'oser m'informer d'elle ni prononcer son nom sans la plus absolue nĂ©cessitĂ©. Il me semblait qu'en la nommant je disais tout ce qu'elle m'inspirait, que ma bouche rĂ©vĂ©lait le secret de mon coeur, que je la compromettais en quelque sorte. Je crois mĂÂȘme qu'il se mĂÂȘlait Ă cela quelque frayeur qu'on ne me dĂt du mal d'elle. On avait parlĂ© beaucoup de sa dĂ©marche, et un peu de sa conduite. De peur qu'on n'en dĂt pas ce que je voulais entendre, j'aimais mieux qu'on n'en parlĂÂąt point du tout. Comme mes Ă©coliers ne m'occupaient pas beaucoup, et que sa ville natale n'Ă©tait qu'Ă quatre lieues de Lausanne, j'y fis une promenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus douce Ă©motion ne me quitta point. L'aspect du lac de GenĂšve et de ses admirables cĂÂŽtes eut toujours Ă mes yeux un attrait particulier que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement Ă la beautĂ© du spectacle, mais Ă je ne sais quoi de plus intĂ©ressant qui m'affecte et m'attendrit. Toutes les fois que j'approche du pays de Vaud, j'Ă©prouve une impression composĂ©e du souvenir de madame de Warens, qui y est nĂ©e, de mon pĂšre, qui y vivait, de mademoiselle de Vulson, qui y eut les prĂ©mices de mon coeur, de plusieurs voyages de plaisir que j'y fis dans mon enfance, et, ce me semble, de quelque autre cause encore plus secrĂšte et plus forte que tout cela. Quand l'ardent dĂ©sir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'Ă©tais nĂ© vient enflammer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, prĂšs du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce lac, et non pas d'un autre; il me faut un ami sĂ»r, une femme aimable, une vache et un petit bateau. Je ne jouirai d'un bonheur parfait sur la terre que quand j'aurai tout cela. Je ris de la simplicitĂ© avec laquelle je suis allĂ© plusieurs fois dans ce pays-lĂ uniquement pour y chercher ce bonheur imaginaire. J'Ă©tais toujours surpris d'y trouver les habitants, surtout les femmes, d'un tout autre caractĂšre que celui que j'y cherchais. Combien cela me semblait disparate! Le pays et le peuple dont il est couvert ne m'ont jamais paru faits l'un pour l'autre. Dans ce voyage de Vevay, je me livrais, en suivant ce beau rivage, Ă la plus douce mĂ©lancolie mon coeur s'Ă©lançait avec ardeur Ă mille fĂ©licitĂ©s innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un enfant. Combien de fois, m'arrĂÂȘtant pour pleurer Ă mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusĂ© Ă voir tomber mes larmes dans l'eau! J'allai Ă Vevay loger Ă la Clef; et, pendant deux jours que j'y restai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages, et qui m'y a fait Ă©tablir enfin les hĂ©ros de mon roman. Je dirais volontiers Ă ceux qui ont du goĂ»t et qui sont sensibles Allez Ă Vevay, visitez le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux; mais ne les y cherchez pas. Je reviens Ă mon histoire. Comme j'Ă©tais catholique et que je me donnais pour tel, je suivais sans mystĂšre et sans scrupule le culte que j'avais embrassĂ©. Les dimanches, quand il faisait beau, j'allais Ă la messe Ă Assens, Ă deux lieues de Lausanne. Je faisais ordinairement cette course avec d'autres catholiques, surtout avec un brodeur parisien dont j'ai oubliĂ© le nom. Ce n'Ă©tait pas un Parisien comme moi, c'Ă©tait un vrai Parisien de Paris, un archi-Parisien du bon Dieu, bonhomme comme un Champenois. Il aimait si fort son pays, qu'il ne voulut jamais douter que j'en fusse, de peur de perdre cette occasion d'en parler. M. de Crouzas, lieutenant baillival, avait un jardinier de Paris aussi, mais moins complaisant, et qui trouvait la gloire de son pays compromise Ă ce qu'on osĂÂąt se donner pour en ĂÂȘtre lorsqu'on n'avait pas cet honneur. Il me questionnait de l'air d'un homme sĂ»r de me prendre en faute, et puis souriait malignement. Il me demanda une fois ce qu'il y avait de remarquable au MarchĂ©-Neuf. Je battis la campagne comme on peut croire. AprĂšs avoir passĂ© vingt ans Ă Paris, je dois Ă prĂ©sent connaĂtre cette ville; cependant, si l'on me faisait aujourd'hui pareille question, je ne serais pas moins embarrassĂ© d'y rĂ©pondre, et de cet embarras on pourrait aussi bien conclure que je n'ai jamais Ă©tĂ© Ă Paris tant, lors mĂÂȘme qu'on rencontre la vĂ©ritĂ©, l'on est sujet Ă se fonder sur des principes trompeurs! Je ne saurais dire exactement combien de temps je demeurai Ă Lausanne. Je n'apportai pas de cette ville des souvenirs bien rappelants. Je sais seulement que, n'y trouvant pas Ă vivre, j'allai de lĂ Ă NeuchĂÂątel, et que j'y passai l'hiver. Je rĂ©ussis mieux dans cette derniĂšre ville; j'y eus des Ă©coliers, et j'y gagnai de quoi m'acquitter avec mon bon ami Perrotet, qui m'avait fidĂšlement envoyĂ© mon petit bagage, quoique je lui redusse assez d'argent. J'apprenais insensiblement la musique en l'enseignant. Ma vie Ă©tait assez douce; un homme raisonnable eĂ»t pu s'en contenter mais mon coeur inquiet me demandait autre chose. Les dimanches et les jours oĂÂč j'Ă©tais libre, j'allais courir les campagnes et les bois des environs, toujours errant, rĂÂȘvant, soupirant; et quand j'Ă©tais une fois sorti de la ville, je n'y rentrais plus que le soir. Un jour, Ă©tant Ă Boudry, j'entrai pour dĂner dans un cabaret j'y vis un homme Ă grande barbe avec un habit violet Ă la grecque, un bonnet fourrĂ©, l'Ă©quipage et l'air assez noble, et qui souvent avait peine Ă se faire entendre, ne parlant qu'un jargon presque indĂ©chiffrable, mais plus ressemblant Ă l'italien qu'Ă nulle autre langue. J'entendais presque tout ce qu'il disait, et j'Ă©tais le seul; il ne pouvait s'Ă©noncer que par signes avec l'hĂÂŽte et les gens du pays. Je lui dis quelques mots en italien, qu'il entendit parfaitement il se leva, et vint m'embrasser avec transport. La liaison fut bientĂÂŽt faite, et dĂšs ce moment je lui servis de truchement. Son dĂner Ă©tait bon, le mien Ă©tait moins que mĂ©diocre; il m'invita de prendre part au sien, je fis peu de façons. En buvant et baragouinant nous achevĂÂąmes de nous familiariser, et dĂšs la fin du repas nous devĂnmes insĂ©parables. Il me conta qu'il Ă©tait prĂ©lat grec et archimandrite de JĂ©rusalem; qu'il Ă©tait chargĂ© de faire une quĂÂȘte en Europe pour le rĂ©tablissement du saint sĂ©pulcre. Il me montra de belles patentes de la czarine et de l'empereur; il en avait de beaucoup d'autres souverains. Il Ă©tait assez content de ce qu'il avait amassĂ© jusqu'alors; mais il avait eu des peines incroyables en Allemagne, n'entendant pas un mot d'allemand, de latin, ni de français, et rĂ©duit Ă son grec, au turc et Ă la langue franque pour toute ressource, ce qui ne lui en procurait pas beaucoup dans le pays oĂÂč il s'Ă©tait enfournĂ©. Il me proposa de l'accompagner pour lui servir de secrĂ©taire et d'interprĂšte. MalgrĂ© mon petit habit violet, nouvellement achetĂ©, et qui ne cadrait pas mal avec mon nouveau poste, j'avais l'air si peu Ă©toffĂ© qu'il ne me crut pas difficile Ă gagner, et il ne se trompa point. Notre accord fut bientĂÂŽt fait; je ne demandais rien, et il promettait beaucoup. Sans caution, sans sĂ»retĂ©, sans connaissance, je me livre Ă sa conduite, et dĂšs le lendemain me voilĂ parti pour JĂ©rusalem. Nous commençĂÂąmes notre tournĂ©e par le canton de Fribourg, oĂÂč il ne fit pas grand'chose. La dignitĂ© Ă©piscopale ne permettait pas de faire le mendiant, et de quĂÂȘter aux particuliers; mais nous prĂ©sentĂÂąmes sa commission au sĂ©nat, qui lui donna une petite somme. De lĂ nous fĂ»mes Ă Berne. Nous logeĂÂąmes au Faucon, bonne auberge alors, oĂÂč l'on trouvait bonne compagnie. La table Ă©tait nombreuse et bien servie. Il y avait longtemps que je faisais mauvaise chĂšre; j'avais grand besoin de me refaire, j'en avais l'occasion, et j'en profitai. Monseigneur l'archimandrite Ă©tait lui-mĂÂȘme un homme de bonne compagnie, aimant assez Ă tenir table, gai, parlant bien pour ceux qui l'entendaient, ne manquant pas de certaines connaissances, et plaçant son Ă©rudition grecque avec assez d'agrĂ©ment. Un jour, cassant au dessert des noisettes, il se coupa le doigt fort avant; et comme le sang sortait avec abondance, il montra son doigt Ă la compagnie, et dit en riant Mirate, signori questo Ăš sangue pelasgo. A Berne mes fonctions ne lui furent pas inutiles, et je ne m'en tirai pas aussi mal que j'avais craint. J'Ă©tais bien plus hardi et mieux parlant que je n'aurais Ă©tĂ© pour moi-mĂÂȘme. Les choses ne se passĂšrent pas aussi simplement qu'Ă Fribourg il fallut de longues et frĂ©quentes confĂ©rences avec les premiers de l'Etat, et l'examen de ses titres ne fut pas l'affaire d'un jour. Enfin, tout Ă©tant en rĂšgle, il fut admis Ă l'audience du sĂ©nat. J'entrai avec lui comme son interprĂšte, et l'on me dit de parler. Je ne m'attendais Ă rien moins, et il ne m'Ă©tait pas venu dans l'esprit qu'aprĂšs avoir longtemps confĂ©rĂ© avec les membres, il fallĂ»t s'adresser au corps comme si rien n'eĂ»t Ă©tĂ© dit. Qu'on juge de mon embarras! Pour un homme aussi honteux, parler non seulement en public, mais devant le sĂ©nat de Berne, et parler impromptu sans avoir une seule minute pour me prĂ©parer, il y avait lĂ de quoi m'anĂ©antir. Je ne fus pas mĂÂȘme intimidĂ©. J'exposai succinctement et nettement la commission de l'archimandrite. Je louai la piĂ©tĂ© des princes qui avaient contribuĂ© Ă la collecte qu'il Ă©tait venu faire. Piquant d'Ă©mulation celle de leurs Excellences, je dis qu'il n'y avait pas moins Ă espĂ©rer de leur munificence accoutumĂ©e; et puis, tĂÂąchant de prouver que cette bonne oeuvre en Ă©tait Ă©galement une pour tous les chrĂ©tiens sans distinction de secte, je finis par promettre les bĂ©nĂ©dictions du ciel Ă ceux qui voudraient y prendre part. Je ne dirai pas que mon discours fit effet, mais il est sĂ»r qu'il fut goĂ»tĂ©, et qu'au sortir de l'audience l'archimandrite reçut un prĂ©sent fort honnĂÂȘte, et de plus, sur l'esprit de son secrĂ©taire, des compliments dont j'eus l'agrĂ©able emploi d'ĂÂȘtre le truchement, mais que je n'osai lui rendre Ă la lettre. VoilĂ la seule fois de ma vie que j'aie parlĂ© en public et devant un souverain, et la seule fois aussi peut-ĂÂȘtre que j'ai parlĂ© hardiment et bien. Quelle diffĂ©rence dans les dispositions du mĂÂȘme homme! Il y a trois ans qu'Ă©tant allĂ© voir Ă Yverdun mon vieux ami M. Roguin, je reçus une dĂ©putation pour me remercier de quelques livres que j'avais donnĂ©s Ă la bibliothĂšque de cette ville. Les Suisses sont grands harangueurs; ces messieurs me haranguĂšrent. Je me crus obligĂ© de rĂ©pondre; mais je m'embarrassai tellement dans ma rĂ©ponse, et ma tĂÂȘte se brouilla si bien, que je restai court, et me fis moquer de moi. Quoique timide naturellement, j'ai Ă©tĂ© hardi quelquefois dans ma jeunesse; jamais dans mon ĂÂąge avancĂ©. Plus j'ai vu le monde, moins j'ai pu me faire Ă son ton. Partis de Berne, nous allĂÂąmes Ă Soleure; car le dessein de l'archimandrite Ă©tait de reprendre la route d'Allemagne, et de s'en retourner par la Hongrie ou par la Pologne, ce qui faisait une route immense mais comme chemin faisant sa bourse s'emplissait plus qu'elle ne se vidait, il craignait peu les dĂ©tours. Pour moi, qui me plaisais presque autant Ă cheval qu'Ă pied, je n'aurais pas mieux demandĂ© que de voyager ainsi toute ma vie mais il Ă©tait Ă©crit que je n'irais pas si loin. La premiĂšre chose que nous fĂmes arrivant Ă Soleure fut d'aller saluer monsieur l'ambassadeur de France. Malheureusement pour mon Ă©vĂÂȘque, cet ambassadeur Ă©tait le marquis de Bonac, qui avait Ă©tĂ© ambassadeur Ă la Porte, et qui devait ĂÂȘtre au fait de tout ce qui regardait le saint sĂ©pulcre. L'archimandrite eut une audience d'un quart d'heure, oĂÂč je ne fus pas admis, parce que monsieur l'ambassadeur entendait la langue franque et parlait l'italien du moins aussi bien que moi. A la sortie de mon Grec je voulus le suivre; on me retint, ce fut mon tour. M'Ă©tant donnĂ© pour Parisien, j'Ă©tais comme tel sous la juridiction de son Excellence. Elle me demanda qui j'Ă©tais, m'exhorta de lui dire la vĂ©ritĂ© je le lui promis, en lui demandant une audience particuliĂšre qui me fut accordĂ©e. Monsieur l'ambassadeur m'emmena dans son cabinet dont il ferma sur nous la porte; et lĂ , me jetant Ă ses pieds, je lui tins parole. Je n'aurais pas moins dit quand je n'aurais rien promis, car un continuel besoin d'Ă©panchement met Ă tout moment mon coeur sur mes lĂšvres; et, aprĂšs m'ĂÂȘtre ouvert sans rĂ©serve au musicien Lutold, je n'avais garde de faire le mystĂ©rieux avec le marquis de Bonac. Il fut si content de ma petite histoire et de l'effusion de coeur avec laquelle il vit que je l'avais contĂ©e, qu'il me prit par la main, entra chez madame l'ambassadrice, et me prĂ©senta Ă elle en lui faisant un abrĂ©gĂ© de mon rĂ©cit. Madame de Bonac m'accueillit avec bontĂ©, et dit qu'il ne fallait pas me laisser aller avec ce moine grec. Il fut rĂ©solu que je resterais Ă l'hĂÂŽtel, en attendant qu'on vĂt ce qu'on pourrait faire de moi. Je voulus aller faire mes adieux Ă mon pauvre archimandrite, pour lequel j'avais conçu de l'attachement on ne me le permit pas. On envoya lui signifier mes arrĂÂȘts, et un quart d'heure aprĂšs, je vis arriver mon petit sac. M. de la MartiniĂšre, secrĂ©taire d'ambassade, fut en quelque façon chargĂ© de moi. En me conduisant dans la chambre qui m'Ă©tait destinĂ©e, il me dit Cette chambre a Ă©tĂ© occupĂ©e sous le comte du Luc par un homme cĂ©lĂšbre du mĂÂȘme nom que vous il ne tient qu'Ă vous de le remplacer de toutes maniĂšres, et de faire dire un jour, Rousseau premier, Rousseau second. Cette conformitĂ©, qu'alors je n'espĂ©rais guĂšre, eĂ»t moins flattĂ© mes dĂ©sirs si j'avais pu prĂ©voir Ă quel prix je l'achĂšterais un jour. Ce que m'avait dit M. de la MartiniĂšre me donna de la curiositĂ©. Je lus les ouvrages de celui dont j'occupais la chambre; et, sur le compliment qu'on m'avait fait, croyant avoir du goĂ»t pour la poĂ©sie, je fis pour mon coup d'essai une cantate Ă la louange de madame de Bonac. Ce goĂ»t ne se soutint pas. J'ai fait de temps en temps de mĂ©diocres vers c'est un exercice assez bon pour se rompre aux inversions Ă©lĂ©gantes, et apprendre Ă mieux Ă©crire en prose; mais je n'ai jamais trouvĂ© dans la poĂ©sie française assez d'attrait pour m'y livrer tout Ă fait. M. de la MartiniĂšre voulut voir de mon style, et me demanda par Ă©crit le mĂÂȘme dĂ©tail que j'avais fait Ă monsieur l'ambassadeur. Je lui Ă©crivis une longue lettre, que j'apprends avoir Ă©tĂ© conservĂ©e par M. de Marianne, qui Ă©tait attachĂ© depuis longtemps au marquis de Bonac, et qui depuis a succĂ©dĂ© Ă M. de la MartiniĂšre sous l'ambassade de M. de Courteilles. J'ai priĂ© M. de Malesherbes de tĂÂącher de me procurer une copie de cette lettre. Si je puis l'avoir par lui ou par d'autres, on la trouvera dans le recueil qui doit accompagner mes Confessions. L'expĂ©rience que je commençais d'avoir modĂ©rait peu Ă peu mes projets romanesques; et, par exemple, non seulement je ne devins point amoureux de madame de Bonac, mais je sentis d'abord que je ne pouvais faire un grand chemin dans la maison de son mari. M. de la MartiniĂšre en place, et M. de Marianne pour ainsi dire en survivance, ne me laissaient espĂ©rer pour toute fortune qu'un emploi de sous-secrĂ©taire, qui ne me tentait pas infiniment. Cela fit que quand on me consulta sur ce que je voulais faire, je marquai beaucoup d'envie d'aller Ă Paris. Monsieur l'ambassadeur goĂ»ta cette idĂ©e, qui tendait au moins Ă le dĂ©barrasser de moi. M. de Merveilleux, secrĂ©taire interprĂšte de l'ambassade, dit que son ami M. Godard, colonel suisse au service de France, cherchait quelqu'un pour mettre auprĂšs de son neveu, qui entrait fort jeune au service, et pensa que je pourrais lui convenir. Sur cette idĂ©e, assez lĂ©gĂšrement prise, mon dĂ©part fut rĂ©solu; et moi, qui voyais un voyage Ă faire et Paris au bout, j'en fus dans la joie de mon coeur. On me donna quelques lettres, cent francs pour mon voyage accompagnĂ©s de force bonnes leçons, et je partis. Je mis Ă ce voyage une quinzaine de jours, que je peux compter parmi les heureux de ma vie. J'Ă©tais jeune, je me portais bien, j'avais assez d'argent, beaucoup d'espĂ©rance, je voyageais Ă pied, et je voyageais seul. On serait Ă©tonnĂ© de me voir compter un pareil avantage, si dĂ©jĂ l'on n'avait dĂ» se familiariser avec mon humeur. Mes douces chimĂšres me tenaient compagnie, et jamais la chaleur de mon imagination n'en enfanta de plus magnifiques. Quand on m'offrait quelque place vide dans une voiture, ou que quelqu'un m'accostait en route, je rechignais de voir renverser la fortune dont je bĂÂątissais l'Ă©difice en marchant. Cette fois mes idĂ©es Ă©taient martiales. J'allais m'attacher Ă un militaire et devenir militaire moi-mĂÂȘme; car on avait arrangĂ© que je commencerais par ĂÂȘtre cadet. Je croyais dĂ©jĂ me voir en habit d'officier, avec un beau plumet blanc. Mon coeur s'enflait Ă cette noble idĂ©e. J'avais quelque teinture de gĂ©omĂ©trie et de fortifications; j'avais un oncle ingĂ©nieur; j'Ă©tais en quelque sorte enfant de la balle. Ma vue courte offrait un peu d'obstacle, mais qui ne m'embarrassait pas; et je comptais bien, Ă force de sang-froid et d'intrĂ©piditĂ©, supplĂ©er Ă ce dĂ©faut. J'avais lu que le marĂ©chal Schomberg avait la vue trĂšs courte; pourquoi le marĂ©chal Rousseau ne l'aurait-il pas? Je m'Ă©chauffais tellement sur ces folies, que je ne voyais plus que troupes, remparts, gabions, batteries, et moi, au milieu du feu et de la fumĂ©e, donnant tranquillement mes ordres la lorgnette Ă la main. Cependant, quand je passais dans des campagnes agrĂ©ables, que je voyais des bocages et des ruisseaux, ce touchant aspect me faisait soupirer de regret; je sentais au milieu de ma gloire que mon coeur n'Ă©tait pas fait pour tant de fracas, et bientĂÂŽt, sans savoir comment, je me retrouvais au milieu de mes chĂšres bergeries, renonçant pour jamais aux travaux de Mars. Combien l'abord de Paris dĂ©mentit l'idĂ©e que j'en avais! La dĂ©coration extĂ©rieure que j'avais vue Ă Turin, la beautĂ© des rues, la symĂ©trie et l'alignement des maisons me faisaient chercher, Ă Paris, autre chose encore. Je m'Ă©tais figurĂ© une ville aussi belle que grande, de l'aspect le plus imposant, oĂÂč l'on ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et d'or. En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l'air de la malpropretĂ©, de la pauvretĂ©, des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d'abord Ă tel point, que tout ce que j'ai vu depuis Ă Paris de magnificence rĂ©elle n'a pu dĂ©truire cette premiĂšre impression, et qu'il m'en est restĂ© toujours un secret dĂ©goĂ»t pour l'habitation de cette capitale. Je puis dire que tout le temps que j'y ai vĂ©cu dans la suite ne fut employĂ© qu'Ă y chercher des ressources pour me mettre en Ă©tat d'en vivre Ă©loignĂ©. Tel est le fruit d'une imagination trop active, qui exagĂšre par-dessus l'exagĂ©ration des hommes, et voit toujours plus que ce qu'on lui dit. On m'avait tant vantĂ© Paris, que je me l'Ă©tais figurĂ© comme l'ancienne Babylone, dont je trouverais peut-ĂÂȘtre autant Ă rabattre, si je l'avais vue, du portrait que je m'en suis fait. La mĂÂȘme chose m'arriva Ă l'OpĂ©ra, oĂÂč je me pressai d'aller le lendemain de mon arrivĂ©e; la mĂÂȘme chose m'arriva dans la suite Ă Versailles; dans la suite encore en voyant la mer; et la mĂÂȘme chose m'arrivera toujours en voyant des spectacles qu'on m'aura trop annoncĂ©s car il est impossible aux hommes et difficile Ă la nature elle-mĂÂȘme de passer en richesse mon imagination. A la maniĂšre dont je fus reçu de tous ceux pour qui j'avais des lettres, je crus ma fortune faite. Celui Ă qui j'Ă©tais le plus recommandĂ©, et qui me caressa le moins, Ă©tait M. de Surbeck, retirĂ© du service et vivant philosophiquement Ă Bagneux, oĂÂč je fus le voir plusieurs fois, et oĂÂč jamais il ne m'offrit un verre d'eau. J'eus plus d'accueil de madame de Merveilleux, belle-soeur de l'interprĂšte, et de son neveu, officier aux gardes non seulement la mĂšre et le fils me reçurent bien, mais ils m'offrirent leur table, dont je profitai souvent durant mon sĂ©jour Ă Paris. Madame de Merveilleux me parut avoir Ă©tĂ© belle; ses cheveux Ă©taient d'un beau noir, et faisaient, Ă la vieille mode, le crochet sur ses tempes. Il lui restait ce qui ne pĂ©rit point avec les attraits, un esprit trĂšs agrĂ©able. Elle me parut goĂ»ter le mien, et fit tout ce qu'elle put pour me rendre service; mais personne ne la seconda, et je fus bientĂÂŽt dĂ©sabusĂ© de tout ce grand intĂ©rĂÂȘt qu'on avait paru prendre Ă moi. Il faut pourtant rendre justice aux Français ils ne s'Ă©puisent point autant qu'on dit en protestations, et celles qu'ils font sont presque toujours sincĂšres; mais ils ont une maniĂšre de paraĂtre s'intĂ©resser Ă vous qui trompe plus que des paroles. Les gros compliments des Suisses n'en peuvent imposer qu'Ă des sots. Les maniĂšres des Français sont plus sĂ©duisantes en cela mĂÂȘme qu'elles sont plus simples on croirait qu'ils ne vous disent pas tout ce qu'ils veulent faire, pour vous surprendre plus agrĂ©ablement. Je dirai plus; ils ne sont point faux dans leurs dĂ©monstrations; ils sont naturellement officieux, humains, bienveillants, et mĂÂȘme, quoi qu'on en dise, plus vrais qu'aucune autre nation mais ils sont lĂ©gers et volages. Ils ont en effet le sentiment qu'ils vous tĂ©moignent; mais ce sentiment s'en va comme il est venu. En vous parlant ils sont pleins de vous; ne vous voient-ils plus, ils vous oublient. Rien n'est permanent dans leur coeur tout est chez eux l'oeuvre du moment. Je fus donc beaucoup flattĂ© et peu servi. Ce colonel Godard, au neveu duquel on m'avait donnĂ©, se trouva ĂÂȘtre un vilain vieux avare, qui, quoique tout cousu d'or, voyant ma dĂ©tresse, me voulut avoir pour rien. Il prĂ©tendait que je fusse auprĂšs de son neveu une espĂšce de valet sans gages plutĂÂŽt qu'un vrai gouverneur. AttachĂ© continuellement Ă lui, et par lĂ dispensĂ© du service, il fallait que je vĂ©cusse de ma paye de cadet, c'est-Ă -dire de soldat; et Ă peine consentait-il Ă me donner l'uniforme; il aurait voulu que je me contentasse de celui du rĂ©giment. Madame de Merveilleux, indignĂ©e de ses propositions, me dĂ©tourna elle-mĂÂȘme de les accepter; son fils fut du mĂÂȘme sentiment. On cherchait autre chose, et l'on ne trouvait rien. Cependant je commençais d'ĂÂȘtre pressĂ©, et cent francs sur lesquels j'avais fait mon voyage ne pouvaient me mener bien loin. Heureusement je reçus de la part de monsieur l'ambassadeur encore une petite remise qui me fit grand bien; et je crois qu'il ne m'aurait pas abandonnĂ© si j'eusse eu plus de patience mais languir, attendre, solliciter sont pour moi choses impossibles. Je me rebutai, je ne parus plus, et tout fut fini. Je n'avais pas oubliĂ© ma pauvre maman; mais comment la trouver? oĂÂč la chercher? Madame de Merveilleux, qui savait mon histoire, m'avait aidĂ© dans cette recherche, et longtemps inutilement. Enfin elle m'apprit que madame de Warens Ă©tait repartie il y avait plus de deux mois, mais qu'on ne savait si elle Ă©tait allĂ©e en Savoie ou Ă Turin, et que quelques personnes la disaient retournĂ©e en Suisse. Il ne m'en fallut pas davantage pour me dĂ©terminer Ă la suivre, bien sĂ»r qu'en quelque lieu qu'elle fĂ»t je la trouverais plus aisĂ©ment en province que je n'avais pu faire Ă Paris. Avant de partir j'exerçai mon nouveau talent poĂ©tique dans une Ă©pĂtre au colonel Godard, oĂÂč je le drapai de mon mieux. Je montrai ce barbouillage Ă madame de Merveilleux, qui, au lieu de me censurer comme elle aurait dĂ» faire, rit beaucoup de mes sarcasmes, de mĂÂȘme que son fils, qui, je crois, n'aimait pas M. Godard; et il faut avouer qu'il n'Ă©tait pas aimable. J'Ă©tais tentĂ© de lui envoyer mes vers; ils m'y encouragĂšrent j'en fis un paquet Ă son adresse, et comme il n'y avait point alors Ă Paris de petite poste, je le mis dans ma poche, et le lui envoyai d'Auxerre en passant. Je ris quelquefois encore en songeant aux grimaces qu'il dut faire en lisant ce panĂ©gyrique, oĂÂč il Ă©tait peint trait pour trait. Il commençait ainsi Tu croyais, vieux penard, qu'une folle manie D'Ă©lever ton neveu m'inspirerait l'envie. Cette petite piĂšce, mal faite Ă la vĂ©ritĂ©, mais qui ne manquait pas de sel et qui annonçait du talent pour la satire, est cependant le seul Ă©crit satirique qui soit sorti de ma plume. J'ai le coeur trop peu haineux pour me prĂ©valoir d'un pareil talent mais je crois qu'on peut juger, par quelques Ă©crits polĂ©miques faits de temps Ă autre pour ma dĂ©fense, que si j'avais Ă©tĂ© d'humeur batailleuse, mes agresseurs auraient eu rarement les rieurs de leur cĂÂŽtĂ©. La chose que je regrette le plus dans les dĂ©tails de ma vie dont j'ai perdu la mĂ©moire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensĂ©, tant existĂ©, tant vĂ©cu, tant Ă©tĂ© moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul Ă pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idĂ©es je ne puis presque penser quand je reste en place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agrĂ©ables, le grand air, le grand appĂ©tit, la bonne santĂ© que je gagne en marchant, la libertĂ© du cabaret, l'Ă©loignement de tout ce qui me fait sentir ma dĂ©pendance, de tout ce qui me rappelle Ă ma situation, tout cela dĂ©gage mon ĂÂąme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensitĂ© des ĂÂȘtres pour les combiner, les choisir, me les approprier Ă mon grĂ©, sans gĂÂȘne et sans crainte. Je dispose en maĂtre de la nature entiĂšre; mon coeur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie Ă ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments dĂ©licieux. Si pour les fixer je m'amuse Ă les dĂ©crire en moi-mĂÂȘme, quelle vigueur de pinceau, quelle fraĂcheur de coloris, quelle Ă©nergie d'expression je leur donne! On a, dit-on, trouvĂ© de tout cela dans mes ouvrages, quoique Ă©crits vers le dĂ©clin de mes ans. Oh! si l'on eĂ»t vu ceux de ma premiĂšre jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composĂ©s et que je n'ai jamais Ă©crits!... Pourquoi, direz-vous, ne les pas Ă©crire? Et pourquoi les Ă©crire? vous rĂ©pondrai-je pourquoi m'ĂÂŽter le charme actuel de la jouissance, pour dire Ă d'autres que j'avais joui? Que m'importaient des lecteurs, un public, et toute la terre, tandis que je planais dans le ciel? D'ailleurs, portais-je avec moi du papier, des plumes? Si j'avais pensĂ© Ă tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prĂ©voyais pas que j'aurais des idĂ©es; elles viennent quand il leur plaĂt, non quand il me plaĂt. Elles ne viennent point, ou elles viennent en foule; elles m'accablent de leur nombre et de leur force. Dix volumes par jour n'auraient pas suffi. OĂÂč prendre du temps pour les Ă©crire? En arrivant je ne songeais qu'Ă bien dĂner; en partant je ne songeais qu'Ă bien marcher. Je sentais qu'un nouveau paradis m'attendait Ă la porte; je ne songeais qu'Ă l'aller chercher. Jamais je n'ai si bien senti tout cela que dans le retour dont je parle. En venant Ă Paris, je m'Ă©tais bornĂ© aux idĂ©es relatives Ă ce que j'y allais faire. Je m'Ă©tais Ă©lancĂ© dans la carriĂšre oĂÂč j'allais entrer, et je l'avais parcourue avec assez de gloire mais cette carriĂšre n'Ă©tait pas celle oĂÂč mon coeur m'appelait, et les ĂÂȘtres rĂ©els nuisaient aux ĂÂȘtres imaginaires. Le colonel Godard et son neveu figuraient mal avec un hĂ©ros tel que moi. GrĂÂące au ciel, j'Ă©tais maintenant dĂ©livrĂ© de tous ces obstacles je pouvais m'enfoncer Ă mon grĂ© dans le pays des chimĂšres, car il ne restait que cela devant moi. Aussi je m'y Ă©garai si bien, que je perdis rĂ©ellement plusieurs fois ma route; et j'eusse Ă©tĂ© fort fĂÂąchĂ© d'aller plus droit, car sentant qu'Ă Lyon j'allais me retrouver sur la terre, j'aurais voulu n'y jamais arriver. Un jour entre autres, m'Ă©tant Ă dessein dĂ©tournĂ© pour voir de prĂšs un lieu qui me parut admirable, je m'y plus si fort et j'y fis tant de tours, que je me perdis enfin tout Ă fait. AprĂšs plusieurs heures de course inutile, las et mourant de soif et de faim, j'entrai chez un paysan dont la maison n'avait pas belle apparence; mais c'Ă©tait la seule que je visse aux environs. Je croyais que c'Ă©tait comme Ă GenĂšve ou en Suisse, oĂÂč tous les habitants Ă leur aise sont en Ă©tat d'exercer l'hospitalitĂ©. Je priai celui-ci de me donner Ă dĂner en payant. Il m'offrit du lait Ă©crĂ©mĂ© et de gros pain d'orge, en me disant que c'Ă©tait tout ce qu'il avait. Je buvais ce lait avec dĂ©lices et je mangeais ce pain, paille et tout; mais cela n'Ă©tait pas fort restaurant pour un homme Ă©puisĂ© de fatigue. Ce paysan, qui m'examinait, jugea de la vĂ©ritĂ© de mon histoire par celle de mon appĂ©tit. Tout de suite, aprĂšs m'avoir dit qu'il voyait bien que j'Ă©tais un bon jeune honnĂÂȘte homme qui n'Ă©tait pas lĂ pour le vendre, il ouvrit une petite trappe Ă cĂÂŽtĂ© de sa cuisine, descendit, et revint un moment aprĂšs avec un bon pain bis de pur froment, un jambon trĂšs appĂ©tissant, quoique entamĂ©, et une bouteille de vin dont l'aspect me rĂ©jouit le coeur plus que tout le reste; on joignit Ă cela une omelette assez Ă©paisse, et je fis un dĂner tel qu'autre qu'un piĂ©ton n'en connut jamais. Quand ce vint Ă payer, voilĂ son inquiĂ©tude et ses craintes qui le reprennent; il ne voulait point de mon argent, il le repoussait avec un trouble extraordinaire; et ce qu'il y avait de plaisant Ă©tait que je ne pouvais imaginer de quoi il avait peur. Enfin, il prononça en frĂ©missant ces mots terribles de commis et de rats de cave. Il me fit entendre qu'il cachait son vin Ă cause des aides, qu'il cachait son pain Ă cause de la taille, et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourĂ»t pas de faim. Tout ce qu'il me dit Ă ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre idĂ©e, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut lĂ le germe de cette haine inextinguible qui se dĂ©veloppa depuis dans mon coeur contre les vexations qu'Ă©prouve le malheureux peuple, et contre ses oppresseurs. Cet homme, quoique aisĂ©, n'osait manger le pain qu'il avait gagnĂ© Ă la sueur de son front, et ne pouvait Ă©viter sa ruine qu'en montrant la mĂÂȘme misĂšre qui rĂ©gnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indignĂ© qu'attendri, et dĂ©plorant le sort de ces belles contrĂ©es, Ă qui la nature n'a prodiguĂ© ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains. VoilĂ le seul souvenir bien distinct qui me reste de ce qui m'est arrivĂ© durant ce voyage. Je me rappelle seulement encore qu'en approchant de Lyon je fus tentĂ© de prolonger ma route pour aller voir les bords du Lignon; car, parmi les romans que j'avais lus avec mon pĂšre, l'AstrĂ©e n'avait pas Ă©tĂ© oubliĂ©e, et c'Ă©tait celui qui me revenait au coeur le plus frĂ©quemment. Je demandai la route du Forez; et tout en causant avec une hĂÂŽtesse, elle m'apprit que c'Ă©tait un bon pays de ressource pour les ouvriers, qu'il y avait beaucoup de forges, et qu'on y travaillait fort bien en fer. Cet Ă©loge calma tout Ă coup ma curiositĂ© romanesque, et je ne jugeai pas Ă propos d'aller chercher des Dianes et des Sylvandres chez un peuple de forgerons. La bonne femme qui m'encourageait de la sorte m'avait sĂ»rement pris pour un garçon serrurier. Je n'allais pas tout Ă fait Ă Lyon sans vues. En arrivant, j'allai voir aux Chasottes mademoiselle du ChĂÂątelet, amie de madame de Warens, et pour laquelle elle m'avait donnĂ© une lettre quand je vins avec M. le MaĂtre ainsi c'Ă©tait une connaissance dĂ©jĂ faite. Mademoiselle du ChĂÂątelet m'apprit qu'en effet son amie avait passĂ© Ă Lyon, mais qu'elle ignorait si elle avait poussĂ© sa route jusqu'en PiĂ©mont, et qu'elle Ă©tait incertaine elle-mĂÂȘme en partant si elle ne s'arrĂÂȘterait pas en Savoie; que si je voulais elle Ă©crirait pour en avoir des nouvelles, et que le meilleur parti que j'eusse Ă prendre Ă©tait de les attendre Ă Lyon. J'acceptai l'offre; mais je n'osai dire Ă mademoiselle du ChĂÂątelet que j'Ă©tais pressĂ© de la rĂ©ponse, et que ma petite bourse Ă©puisĂ©e ne me laissait pas en Ă©tat de l'attendre longtemps. Ce qui me retint n'Ă©tait pas qu'elle m'eĂ»t mal reçu; au contraire, elle m'avait fait beaucoup de caresses, et me traitait sur un pied d'Ă©galitĂ© qui m'ĂÂŽtait le courage de lui laisser voir mon Ă©tat, et de descendre du rĂÂŽle de bonne compagnie Ă celui d'un malheureux mendiant. Il me semble de voir assez clairement la suite de tout ce que j'ai marquĂ© dans ce livre. Cependant je crois me rappeler, dans le mĂÂȘme intervalle, un autre voyage de Lyon, dont je ne puis marquer la place, et oĂÂč je me trouvai dĂ©jĂ fort Ă l'Ă©troit. Une petite anecdote assez difficile Ă dire ne me permettra jamais de l'oublier. J'Ă©tais un soir assis en Bellecour aprĂšs un trĂšs mince souper, rĂÂȘvant aux moyens de me tirer d'affaire, quand un homme en bonnet vint s'asseoir Ă cĂÂŽtĂ© de moi. Cet homme avait l'air d'un de ces ouvriers en soie qu'on appelle, Ă Lyon, des taffetatiers. Il m'adresse la parole; je lui rĂ©ponds. A peine avions-nous causĂ© un quart d'heure, que, toujours avec le mĂÂȘme sang-froid et sans changer de ton, il me propose de nous amuser de compagnie. J'attendais qu'il m'expliquĂÂąt quel Ă©tait cet amusement, mais sans rien ajouter, il se mit en devoir de m'en donner l'exemple. Nous nous touchions presque, et la nuit n'Ă©tait pas assez obscure pour m'empĂÂȘcher de voir Ă quel exercice il se prĂ©parait. Il n'en voulait point Ă ma personne; du moins rien n'annonçait cette intention, et le lieu ne l'eĂ»t pas favorisĂ©e il ne voulait exactement, comme il me l'avait dit, que s'amuser et que je m'amusasse, chacun pour son compte; et cela lui paraissait si simple, qu'il n'avait pas mĂÂȘme supposĂ© qu'il ne me le parĂ»t pas comme Ă lui. Je fus si effrayĂ© de cette impudence, que, sans lui rĂ©pondre, je me levai prĂ©cipitamment et me mis Ă fuir Ă toutes jambes, croyant avoir ce misĂ©rable Ă mes trousses. J'Ă©tais si troublĂ©, qu'au lieu de gagner mon logis par la rue Saint-Dominique, je courus du cĂÂŽtĂ© du quai, et ne m'arrĂÂȘtai qu'au delĂ du pont de bois, aussi tremblant que si je venais de commettre un crime. J'Ă©tais sujet au mĂÂȘme vice ce souvenir m'en guĂ©rit pour longtemps. A ce voyage-ci j'eus une aventure Ă peu prĂšs du mĂÂȘme genre, mais qui me mit en plus grand danger. Sentant mes espĂšces tirer Ă leur fin, j'en mĂ©nageais le chĂ©tif reste. Je prenais moins souvent des repas Ă mon auberge, et bientĂÂŽt je n'en pris plus du tout, pouvant pour cinq ou six sous, Ă la taverne, me rassasier tout aussi bien que je faisais lĂ pour mes vingt-cinq. N'y mangeant plus, je ne savais comment y aller coucher, non que j'y dusse grand'chose, mais j'avais honte d'occuper une chambre sans rien faire gagner Ă mon hĂÂŽtesse. La saison Ă©tait belle. Un soir qu'il faisait fort chaud, je me dĂ©terminai Ă passer la nuit dans la place; et dĂ©jĂ je m'Ă©tais Ă©tabli sur un banc, quand un abbĂ© qui passait, me voyant ainsi couchĂ©, s'approcha, et me demanda si je n'avais point de gĂte. Je lui avouai mon cas, il en parut touchĂ©. Il s'assit Ă cĂÂŽtĂ© de moi, et nous causĂÂąmes. Il parlait agrĂ©ablement tout ce qu'il me dit me donna de lui la meilleure opinion du monde. Quand il me vit bien disposĂ©, il me dit qu'il n'Ă©tait pas logĂ© fort au large; qu'il n'avait qu'une seule chambre, mais qu'assurĂ©ment il ne me laisserait pas coucher ainsi dans la place; qu'il Ă©tait tard pour me trouver un gĂte, et qu'il m'offrait, pour cette nuit, la moitiĂ© de son lit. J'accepte l'offre, espĂ©rant dĂ©jĂ me faire un ami qui pourrait m'ĂÂȘtre utile. Nous allons. Il bat le fusil. Sa chambre me parut propre dans sa petitesse il m'en fit les honneurs fort poliment. Il tira d'une armoire un pot de verre oĂÂč Ă©taient des cerises Ă l'eau-de-vie; nous en mangeĂÂąmes chacun deux, et nous fĂ»mes nous coucher. Cet homme avait les mĂÂȘmes goĂ»ts que mon Juif de l'hospice, mais il ne les manifestait pas si brutalement. Soit que, sachant que je pouvais ĂÂȘtre entendu, il craignĂt de me forcer Ă me dĂ©fendre, soit qu'en effet il fĂ»t moins confirmĂ© dans ses projets, il n'osa m'en proposer ouvertement l'exĂ©cution, et cherchait Ă m'Ă©mouvoir sans m'inquiĂ©ter. Plus instruit que la premiĂšre fois, je compris bientĂÂŽt son dessein, et j'en frĂ©mis. Ne sachant ni dans quelle maison ni entre les mains de qui j'Ă©tais, je craignis, en faisant du bruit, de le payer de ma vie. Je feignis d'ignorer ce qu'il me voulait; mais, paraissant trĂšs importunĂ© de ses caresses et trĂšs dĂ©cidĂ© Ă n'en pas endurer le progrĂšs, je fis si bien qu'il fut obligĂ© de se contenir. Alors je lui parlai avec toute la douceur et toute la fermetĂ© dont j'Ă©tais capable; et, sans paraĂtre rien soupçonner, je m'excusai de l'inquiĂ©tude que je lui avais montrĂ©e sur mon ancienne aventure, que j'affectai de lui conter en termes si pleins de dĂ©goĂ»t et d'horreur, que je lui fis, je crois, mal au coeur Ă lui-mĂÂȘme, et qu'il renonça tout Ă fait Ă son sale dessein. Nous passĂÂąmes tranquillement le reste de la nuit il me dit mĂÂȘme beaucoup de choses trĂšs bonnes, trĂšs sensĂ©es; et ce n'Ă©tait assurĂ©ment pas un homme sans mĂ©rite, quoique ce fĂ»t un grand vilain. Le matin, monsieur l'abbĂ©, qui ne voulait pas avoir l'air mĂ©content, parla de dĂ©jeuner, et pria une des filles de son hĂÂŽtesse, qui Ă©tait jolie, d'en faire apporter. Elle lui dit qu'elle n'avait pas le temps. Il s'adressa Ă sa soeur qui ne daigna pas lui rĂ©pondre. Nous attendions toujours; point de dĂ©jeuner. Enfin nous passĂÂąmes dans la chambre de ces demoiselles. Elles reçurent monsieur l'abbĂ© d'un air trĂšs peu caressant. J'eus encore moins Ă me louer de leur accueil. L'aĂnĂ©e, en se retournant, m'appuya son talon pointu sur le bout du pied, oĂÂč un cor fort douloureux m'avait forcĂ© de couper mon soulier; l'autre vint ĂÂŽter brusquement de derriĂšre moi une chaise sur laquelle j'Ă©tais prĂÂȘt Ă m'asseoir; leur mĂšre, en jetant de l'eau par la fenĂÂȘtre, m'en aspergea le visage; en quelque place que je me misse, on m'en faisait ĂÂŽter pour y chercher quelque chose; je n'avais Ă©tĂ© de ma vie Ă pareille fĂÂȘte. Je voyais dans leurs regards insultants et moqueurs une fureur cachĂ©e Ă laquelle j'avais la stupiditĂ© de ne rien comprendre. Ăâ°bahi, stupĂ©fait, prĂÂȘt Ă les croire toutes possĂ©dĂ©es, je commençais tout de bon Ă m'effrayer, quand l'abbĂ©, qui ne faisait semblant de voir ni d'entendre, jugeant bien qu'il n'y avait point de dĂ©jeuner Ă espĂ©rer, prit le parti de sortir, et je me hĂÂątai de le suivre, fort content d'Ă©chapper Ă ces trois furies. En marchant, il me proposa d'aller dĂ©jeuner au cafĂ©. Quoique j'eusse grand faim, je n'acceptai point cette offre, sur laquelle il n'insista pas beaucoup non plus, et nous nous sĂ©parĂÂąmes au trois ou quatriĂšme coin de rue; moi, charmĂ© de perdre de vue tout ce qui appartenait Ă cette maudite maison; et lui, fort aise, Ă ce que je crois, de m'en avoir assez Ă©loignĂ© pour qu'elle ne me fĂ»t pas aisĂ©e Ă reconnaĂtre. Comme Ă Paris, ni dans aucune autre ville, jamais rien ne m'est arrivĂ© de semblable Ă ces deux aventures, il m'en est restĂ© une impression peu avantageuse au peuple de Lyon, et j'ai toujours regardĂ© cette ville comme celle de l'Europe oĂÂč rĂšgne la plus affreuse corruption. Le souvenir des extrĂ©mitĂ©s oĂÂč j'y fus rĂ©duit ne contribue pas non plus Ă m'en rappeler agrĂ©ablement la mĂ©moire. Si j'avais Ă©tĂ© fait comme un autre, que j'eusse eu le talent d'emprunter et de m'endetter dans mon cabaret, je me serais aisĂ©ment tirĂ© d'affaire mais c'est Ă quoi mon inaptitude Ă©galait ma rĂ©pugnance; et, pour imaginer Ă quel point vont l'une et l'autre, il suffit de savoir qu'aprĂšs avoir passĂ© presque toute ma vie dans le mal-ĂÂȘtre, et souvent prĂÂȘt Ă manquer de pain, il ne m'est jamais arrivĂ© une seule fois de me faire demander de l'argent par un crĂ©ancier sans lui en donner Ă l'instant mĂÂȘme. Je n'ai jamais su faire des dettes criardes, et j'ai toujours mieux aimĂ© souffrir que devoir. C'Ă©tait souffrir assurĂ©ment que d'ĂÂȘtre rĂ©duit Ă passer la nuit dans la rue, et c'est ce qui m'est arrivĂ© plusieurs fois Ă Lyon. J'aimais mieux employer quelques sous qui me restaient Ă payer mon pain que mon gĂte, parce qu'aprĂšs tout je risquais moins de mourir de sommeil que de faim. Ce qu'il y a d'Ă©tonnant, c'est que, dans ce cruel Ă©tat, je n'Ă©tais ni inquiet ni triste. Je n'avais pas le moindre souci sur l'avenir, et j'attendais les rĂ©ponses que devait recevoir mademoiselle du ChĂÂątelet, couchant Ă la belle Ă©toile, et dormant Ă©tendu par terre ou sur un banc, aussi tranquillement que sur un lit de roses. Je me souviens mĂÂȘme d'avoir passĂ© une nuit dĂ©licieuse hors de la ville, dans un chemin qui cĂÂŽtoyait le RhĂÂŽne ou la SaĂÂŽne, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins Ă©levĂ©s en terrasse bordaient le chemin du cĂÂŽtĂ© opposĂ©. Il avait fait trĂšs chaud ce jour-lĂ ; la soirĂ©e Ă©tait charmante; la rosĂ©e humectait l'herbe flĂ©trie; point de vent, une nuit tranquille; l'air Ă©tait frais sans ĂÂȘtre froid; le soleil, aprĂšs son coucher, avait laissĂ© dans le ciel des vapeurs rouges dont la rĂ©flexion rendait l'eau couleur de rose; les arbres des terrasses Ă©taient chargĂ©s de rossignols qui se rĂ©pondaient de l'un Ă l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon coeur Ă la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. AbsorbĂ© dans ma douce rĂÂȘverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'Ă©tais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espĂšce de niche ou de fausse porte enfoncĂ©e dans un mur de terrasse; le ciel de mon lit Ă©tait formĂ© par les tĂÂȘtes des arbres; un rossignol Ă©tait prĂ©cisĂ©ment au-dessus de moi je m'endormis Ă son chant; mon sommeil fut doux, mon rĂ©veil le fut davantage. Il Ă©tait grand jour mes yeux, en s'ouvrant, virent l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai la faim me prit; je m'acheminai gaiement vers la ville, rĂ©solu de mettre Ă un bon dĂ©jeuner deux piĂšces de six blancs qui me restaient encore. J'Ă©tais de si bonne humeur, que j'allais chantant tout le long du chemin; et je me souviens mĂÂȘme que je chantais une cantate de Batistin, intitulĂ©e les Bains de ThomĂ©ry, que je savais par coeur. Que bĂ©ni soit le bon Batistin et sa bonne cantate, qui m'a valu un meilleur dĂ©jeuner que celui sur lequel je comptais, et un dĂner bien meilleur encore, sur lequel je n'avais point comptĂ© du tout! Dans mon meilleur train d'aller et de chanter, j'entends quelqu'un derriĂšre moi je me retourne; je vois un Antonin qui me suivait, et qui paraissait m'Ă©couter avec plaisir. Il m'accoste, me salue, me demande si je sais la musique. Je rĂ©ponds Un peu, pour faire entendre beaucoup. Il continue Ă me questionner je lui conte une partie de mon histoire. Il me demande si je n'ai jamais copiĂ© de la musique. Souvent, lui dis-je. Et cela Ă©tait vrai, ma meilleure maniĂšre de l'apprendre Ă©tait d'en copier. Eh bien! me dit-il, venez avec moi; je pourrai vous occuper quelques jours, durant lesquels rien ne vous manquera, pourvu que vous consentiez Ă ne pas sortir de la chambre. J'acquiesçai trĂšs volontiers, et je le suivis. Cet Antonin s'appelait M. Rolichon; il aimait la musique, il la savait, et chantait dans de petits concerts qu'il faisait avec ses amis. Il n'y avait rien lĂ que d'innocent et d'honnĂÂȘte; mais ce goĂ»t dĂ©gĂ©nĂ©rait apparemment en fureur, dont il Ă©tait obligĂ© de cacher une partie. Il me conduisit dans une petite chambre que j'occupai, et oĂÂč je trouvai beaucoup de musique qu'il avait copiĂ©e. Il m'en donna d'autre Ă copier, particuliĂšrement la cantate que j'avais chantĂ©e, et qu'il devait chanter lui-mĂÂȘme dans quelques jours. J'en demeurai lĂ trois ou quatre Ă copier tout le temps oĂÂč je ne mangeais pas, car de ma vie je ne fus si affamĂ© ni mieux nourri. Il apportait mes repas lui-mĂÂȘme de leur cuisine; et il fallait qu'elle fĂ»t bonne, si leur ordinaire valait le mien. De mes jours, je n'eus tant de plaisir Ă manger; et il faut avouer aussi que ces lippĂ©es me venaient fort Ă propos, car j'Ă©tais sec comme du bois. Je travaillais presque d'aussi bon coeur que je mangeais, et ce n'est pas peu dire. Il est vrai que je n'Ă©tais pas aussi correct que diligent. Quelques jours aprĂšs, M. Rolichon, que je rencontrai dans la rue, m'apprit que mes parties avaient rendu la musique inexĂ©cutable, tant elles s'Ă©taient trouvĂ©es pleines d'omissions, de duplications et de transpositions. Il faut avouer que j'ai choisi lĂ dans la suite le mĂ©tier du monde auquel j'Ă©tais le moins propre non que ma note ne fĂ»t belle et que je ne copiasse fort nettement; mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes, que je passe plus de temps Ă gratter qu'Ă noter, et que si je n'apporte la plus grande attention Ă collationner mes parties, elles font toujours manquer l'exĂ©cution. Je fis donc trĂšs mal, en voulant bien faire, et, pour aller vite, j'allais tout de travers. Cela n'empĂÂȘcha pas M. Rolichon de me bien traiter jusqu'Ă la fin, et de me donner encore en sortant un petit Ă©cu que je ne mĂ©ritais guĂšre, et qui me remit tout Ă fait en pied; car peu de jours aprĂšs je reçus des nouvelles de maman, qui Ă©tait Ă ChambĂ©ri, et de l'argent pour l'aller joindre, ce que je fis avec transport. Depuis lors, mes finances ont souvent Ă©tĂ© fort courtes, mais jamais assez pour ĂÂȘtre obligĂ© de jeĂ»ner. Je marque cette Ă©poque avec un coeur sensible aux soins de la Providence. C'est la derniĂšre fois de ma vie que j'ai senti la misĂšre et la faim. Je restai Ă Lyon sept ou huit jours encore pour attendre les commissions dont maman avait chargĂ© mademoiselle du ChĂÂątelet, que je vis durant ce temps-lĂ plus assidĂ»ment qu'auparavant, ayant le plaisir de parler avec elle de son amie, et n'Ă©tant plus distrait par ces cruels retours sur ma situation qui me forçaient de la cacher. Mademoiselle du ChĂÂątelet n'Ă©tait ni jeune ni jolie, mais elle ne manquait pas de grĂÂące; elle Ă©tait liante et familiĂšre, et son esprit donnait du prix Ă cette familiaritĂ©. Elle avait ce goĂ»t de morale observatrice qui porte Ă Ă©tudier les hommes; et c'est d'elle, en premiĂšre origine, que ce mĂÂȘme goĂ»t m'est venu. Elle aimait les romans de Le Sage, et particuliĂšrement Gil Blas elle m'en parla, me le prĂÂȘta; je le lus avec plaisir; mais je n'Ă©tais pas mĂ»r encore pour ces sortes de lectures il me fallait des romans Ă grands sentiments. Je passais ainsi mon temps Ă la grille de mademoiselle du ChĂÂątelet avec autant de plaisir que de profit; et il est certain que les entretiens intĂ©ressants et sensĂ©s d'une femme de mĂ©rite sont plus propres Ă former un jeune homme que toute la pĂ©dantesque philosophie des livres. Je fis connaissance aux Chasottes avec d'autres pensionnaires et de leurs amies, entre autres avec une jeune personne de quatorze ans, appelĂ©e mademoiselle Serre, Ă laquelle je ne fis pas alors une grande attention, mais dont je me passionnai huit ou neuf ans aprĂšs, et avec raison, car c'Ă©tait une charmante fille. OccupĂ© de l'attente de revoir bientĂÂŽt ma bonne maman, je fis un peu de trĂÂȘve Ă mes chimĂšres, et le bonheur rĂ©el qui m'attendait me dispensa d'en chercher dans mes visions. Non seulement je la retrouvais, mais je retrouvais prĂšs d'elle et par elle un Ă©tat agrĂ©able; car elle marquait m'avoir trouvĂ© une occupation qu'elle espĂ©rait qui me conviendrait, et qui ne m'Ă©loignerait pas d'elle. Je m'Ă©puisais en conjectures pour deviner quelle pouvait ĂÂȘtre cette occupation, et il aurait fallu deviner en effet pour rencontrer juste. J'avais suffisamment d'argent pour faire commodĂ©ment la route. Mademoiselle du ChĂÂątelet voulait que je prisse un cheval je n'y pus consentir, et j'eus raison; j'aurais perdu le plaisir du dernier voyage pĂ©destre que j'ai fait en ma vie; car je ne peux donner ce nom aux excursions que je faisais souvent Ă mon voisinage tandis que je demeurais Ă Motiers. C'est une chose bien singuliĂšre que mon imagination ne se monte jamais plus agrĂ©ablement que quand mon Ă©tat est le moins agrĂ©able, et qu'au contraire elle est moins riante lorsque tout rit autour de moi. Ma mauvaise tĂÂȘte ne peut s'assujettir aux choses. Elle ne saurait embellir, elle veut crĂ©er. Les objets rĂ©els s'y peignent tout au plus tels qu'ils sont; elle ne sait parer que les objets imaginaires. Si je veux peindre le printemps, il faut que je sois en hiver; si je veux dĂ©crire un beau paysage, il faut que je sois dans des murs; et j'ai dit cent fois que si jamais j'Ă©tais mis Ă la Bastille, j'y ferais le tableau de la libertĂ©. Je ne voyais en partant de Lyon qu'un avenir agrĂ©able j'Ă©tais aussi content, et j'avais tout lieu de l'ĂÂȘtre, que je l'Ă©tais peu quand je partis de Paris. Cependant je n'eus point, durant ce voyage, ces rĂÂȘveries dĂ©licieuses qui m'avaient suivi dans l'autre. J'avais le coeur serein, mais c'Ă©tait tout. Je me rapprochais avec attendrissement de l'excellente amie que j'allais revoir. Je goĂ»tais d'avance, mais sans ivresse, le plaisir de vivre auprĂšs d'elle je m'y Ă©tais toujours attendu; c'Ă©tait comme s'il ne m'Ă©tait rien arrivĂ© de nouveau. Je m'inquiĂ©tais de ce que j'allais faire, comme si cela eĂ»t Ă©tĂ© fort inquiĂ©tant. Mes idĂ©es Ă©taient paisibles et douces, non cĂ©lestes et ravissantes. Tous les objets que je passais frappaient ma vue; je donnais de l'attention aux paysages; je remarquais les arbres, les maisons, les ruisseaux; je dĂ©libĂ©rais aux croisĂ©es des chemins; j'avais peur de me perdre, et je ne me perdais point. En un mot, je n'Ă©tais plus dans l'empyrĂ©e, j'Ă©tais tantĂÂŽt oĂÂč j'Ă©tais, tantĂÂŽt oĂÂč j'allais, jamais plus loin. Je suis en racontant mes voyages comme j'Ă©tais en les faisant je ne saurais arriver. Le coeur me battait de joie en approchant de ma chĂšre maman, et je n'en allais pas plus vite. J'aime Ă marcher Ă mon aise, et m'arrĂÂȘter quand il me plaĂt. La vie ambulante est celle qu'il me faut. Faire route Ă pied par un beau temps, dans un beau pays, sans ĂÂȘtre pressĂ©, et avoir pour terme de ma course un objet agrĂ©able, voilĂ de toutes les maniĂšres de vivre celle qui est le plus de mon goĂ»t. Au reste, on sait dĂ©jĂ ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fĂ»t, ne parut tel Ă mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux Ă monter et Ă descendre, des prĂ©cipices Ă mes cĂÂŽtĂ©s, qui me fassent bien peur. J'eus ce plaisir, et je le goĂ»tai dans tout son charme, en approchant de ChambĂ©ri. Non loin d'une montagne coupĂ©e qu'on appelle le Pas de l'Ăâ°chelle, au-dessous du grand chemin taillĂ© dans le roc, Ă l'endroit appelĂ© Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite riviĂšre qui paraĂt avoir mis Ă les creuser des milliers de siĂšcles. On a bordĂ© le chemin d'un parapet, pour prĂ©venir les malheurs cela faisait que je pouvais contempler au fond, et gagner des vertiges tout Ă mon aise; car ce qu'il y a de plaisant dans mon goĂ»t pour les lieux escarpĂ©s est qu'ils me font tourner la tĂÂȘte; et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sĂ»retĂ©. Bien appuyĂ© sur le parapet, j'avançais le nez, et je restais lĂ des heures entiĂšres, entrevoyant de temps en temps cette Ă©cume et cette eau bleue dont j'entendais le mugissement Ă travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proie qui volaient de roche en roche, et de broussaille en broussaille, Ă cent toises au-dessous de moi. Dans les endroits oĂÂč la pente Ă©tait assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j'en allais chercher au loin d'aussi gros que je les pouvais porter, je les rassemblais sur le parapet en pile; puis, les lançant l'un aprĂšs l'autre, je me dĂ©lectais Ă les voir rouler, bondir et voler en mille Ă©clats, avant que d'atteindre le fond du prĂ©cipice. Plus prĂšs de ChambĂ©ri, j'eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpĂ©e que l'eau se dĂ©tache net et tombe en arcade assez loin pour qu'on puisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans ĂÂȘtre mouillĂ©; mais si l'on ne prend bien ses mesures, on y est aisĂ©ment trompĂ©, comme je le fus; car, Ă cause de l'extrĂÂȘme hauteur, l'eau se divise et tombe en poussiĂšre; et lorsqu'on approche un peu trop de ce nuage, sans s'apercevoir d'abord qu'on se mouille, Ă l'instant on est tout trempĂ©. J'arrive enfin; je la revois. Elle n'Ă©tait pas seule. Monsieur l'intendant gĂ©nĂ©ral Ă©tait chez elle au moment que j'entrai. Sans me parler elle me prend la main et me prĂ©sente Ă lui avec cette grĂÂące qui lui ouvrait tous les coeurs Le voilĂ , monsieur, ce pauvre jeune homme; daignez le protĂ©ger aussi longtemps qu'il le mĂ©ritera, je ne suis plus en peine de lui pour le reste de sa vie. Puis m'adressant la parole Mon enfant, me dit-elle, vous appartenez au roi; remerciez monsieur l'intendant, qui vous donne du pain. J'ouvrais de grands yeux sans rien dire, sans savoir trop qu'imaginer il s'en fallut peu que l'ambition naissante ne me tournĂÂąt la tĂÂȘte, et que je ne fisse dĂ©jĂ le petit intendant. Ma fortune se trouva moins brillante que sur ce dĂ©but je ne l'avais imaginĂ©e; mais quant Ă prĂ©sent c'Ă©tait assez pour vivre, et pour moi c'Ă©tait beaucoup. Voici de quoi il s'agissait. Le roi Victor-AmĂ©dĂ©e, jugeant, par le sort des guerres prĂ©cĂ©dentes et par la position de l'ancien patrimoine de ses pĂšres, qu'il lui Ă©chapperait quelque jour, ne cherchait qu'Ă l'Ă©puiser. Il y avait peu d'annĂ©es qu'ayant rĂ©solu d'en mettre la noblesse Ă la taille, il avait ordonnĂ© un cadastre gĂ©nĂ©ral de tout le pays, afin que, rendant l'imposition rĂ©elle, on pĂ»t la rĂ©partir avec plus d'Ă©quitĂ©. Ce travail, commencĂ© sous le pĂšre, fut achevĂ© sous le fils. Deux ou trois cents hommes, tant arpenteurs qu'on appelait gĂ©omĂštres, qu'Ă©crivains qu'on appelait secrĂ©taires, furent employĂ©s Ă cet ouvrage, et c'Ă©tait parmi ces derniers que maman m'avait fait inscrire. Le poste, sans ĂÂȘtre fort lucratif, donnait de quoi vivre au large dans ce pays-lĂ . Le mal Ă©tait que cet emploi n'Ă©tait qu'Ă temps, mais il mettait en Ă©tat de chercher et d'attendre, et c'Ă©tait par prĂ©voyance qu'elle tĂÂąchait de m'obtenir de l'intendant une protection particuliĂšre, pour pouvoir passer Ă quelque emploi plus solide quand le temps de celui-lĂ serait fini. J'entrai en fonction peu de jours aprĂšs mon arrivĂ©e. Il n'y avait Ă ce travail rien de difficile, et je fus bientĂÂŽt au fait. C'est ainsi qu'aprĂšs quatre ou cinq ans de courses, de folies et de souffrances depuis ma sortie de GenĂšve, je commençai pour la premiĂšre fois de gagner mon pain avec honneur. Ces longs dĂ©tails de ma premiĂšre jeunesse auront paru bien puĂ©rils et j'en suis fĂÂąchĂ© quoique nĂ© homme Ă certains Ă©gards, j'ai Ă©tĂ© longtemps enfant, et je le suis encore Ă beaucoup d'autres. Je n'ai pas promis d'offrir au public un grand personnage j'ai promis de me peindre tel que je suis; et pour me connaĂtre dans mon ĂÂąge avancĂ©, il faut m'avoir bien connu dans ma jeunesse. Comme en gĂ©nĂ©ral les objets font moins d'impression sur moi que leurs souvenirs, et que toutes mes idĂ©es sont en images, les premiers traits qui se sont gravĂ©s dans ma tĂÂȘte y sont demeurĂ©s, et ceux qui s'y sont empreints dans la suite se sont plutĂÂŽt combinĂ©s avec eux qu'ils ne les ont effacĂ©s. Il y a une certaine succession d'affections et d'idĂ©es qui modifient celles qui les suivent, et qu'il faut connaĂtre pour en bien juger. Je m'applique Ă bien dĂ©velopper partout les premiĂšres causes, pour faire sentir l'enchaĂnement des effets. Je voudrais pouvoir en quelque façon rendre mon ĂÂąme transparente aux yeux du lecteur; et pour cela je cherche Ă la lui montrer sous tous les points de vue, Ă l'Ă©clairer par tous les jours, Ă faire en sorte qu'il ne s'y passe pas un mouvement qu'il n'aperçoive, afin qu'il puisse juger par lui-mĂÂȘme du principe qui les produit. Si je me chargeais du rĂ©sultat et que je lui disse tel est mon caractĂšre, il pourrait croire, sinon que je le trompe, au moins que je me trompe. Mais en lui dĂ©taillant avec simplicitĂ© tout ce qui m'est arrivĂ©, tout ce que j'ai pensĂ©, tout ce que j'ai senti, je ne puis l'induire en erreur, Ă moins que je ne le veuille; encore, mĂÂȘme en le voulant, n'y parviendrais-je pas aisĂ©ment de cette façon. C'est Ă lui d'assembler ces Ă©lĂ©ments, et de dĂ©terminer l'ĂÂȘtre qu'ils composent le rĂ©sultat doit ĂÂȘtre son ouvrage; et s'il se trompe alors, toute l'erreur sera de son fait. Or il ne suffit pas pour cette fin que mes rĂ©cits soient fidĂšles, il faut aussi qu'ils soient exacts. Ce n'est pas Ă moi de juger de l'importance des faits; je les dois tous dire, et lui laisser le soin de choisir. C'est Ă quoi je me suis appliquĂ© jusqu'ici de tout mon courage, et je ne me relĂÂącherai pas dans la suite. Mais les souvenirs de l'ĂÂąge moyen sont toujours moins vifs que ceux de la premiĂšre jeunesse. J'ai commencĂ© par tirer de ceux-ci le meilleur parti qu'il m'Ă©tait possible. Si les autres me reviennent avec la mĂÂȘme force, des lecteurs impatients s'ennuieront peut-ĂÂȘtre, mais moi je ne serai pas mĂ©content de mon travail. Je n'ai qu'une chose Ă craindre dans cette entreprise ce n'est pas de trop dire ou de dire des mensonges, mais c'est de ne pas tout dire et de taire des vĂ©ritĂ©s. LIVRE CINQUIĂËME 1732-1736 Ce fut, ce me semble, en 1732 que j'arrivai Ă ChambĂ©ri, comme je viens de le dire, et que je commençai d'ĂÂȘtre employĂ© au cadastre pour le service du roi. J'avais vingt ans passĂ©s, prĂšs de vingt et un. J'Ă©tais assez formĂ© pour mon ĂÂąge du cĂÂŽtĂ© de l'esprit; mais le jugement ne l'Ă©tait guĂšre, et j'avais grand besoin des mains dans lesquelles je tombai pour apprendre Ă me conduire. Car quelques annĂ©es d'expĂ©rience n'avaient pu me guĂ©rir encore radicalement de mes visions romanesques; et, malgrĂ© tous les maux que j'avais soufferts, je connaissais aussi peu le monde et les hommes que si je n'avais pas achetĂ© ces instructions. Je logeai chez moi, c'est-Ă -dire chez maman; mais je ne retrouvai pas ma chambre d'Annecy. Plus de jardin, plus de ruisseau, plus de paysage. La maison qu'elle occupait Ă©tait sombre et triste, et ma chambre Ă©tait la plus sombre et la plus triste de la maison. Un mur pour vue, un cul-de-sac pour rue, peu d'air, peu de jour, peu d'espace, des grillons, des rats, des planches pourries; tout cela ne faisait pas une plaisante habitation. Mais j'Ă©tais chez elle, auprĂšs d'elle; sans cesse Ă mon bureau ou dans sa chambre, je m'apercevais peu de la laideur de la mienne; je n'avais pas le temps d'y rĂÂȘver. Il paraĂtra bizarre qu'elle se fĂ»t fixĂ©e Ă ChambĂ©ri tout exprĂšs pour habiter cette vilaine maison cela mĂÂȘme fut un trait d'habiletĂ© de sa part que je ne dois pas taire. Elle allait Ă Turin avec rĂ©pugnance, sentant bien qu'aprĂšs des rĂ©volutions toutes rĂ©centes et dans l'agitation oĂÂč l'on Ă©tait encore Ă la cour, ce n'Ă©tait pas le moment de s'y prĂ©senter. Cependant ses affaires demandaient qu'elle s'y montrĂÂąt elle craignait d'ĂÂȘtre oubliĂ©e ou desservie; elle savait surtout que le comte de Saint-Laurent, intendant gĂ©nĂ©ral des finances, ne la favorisait pas. Il avait Ă ChambĂ©ri une maison vieille, mal bĂÂątie, et dans une si vilaine position qu'elle restait toujours vide; elle la loua et s'y Ă©tablit. Cela lui rĂ©ussit mieux qu'un voyage; sa pension ne fut point supprimĂ©e, et depuis lors le comte de Saint-Laurent fut toujours de ses amis. J'y trouvai son mĂ©nage Ă peu prĂšs montĂ© comme auparavant, et le fidĂšle Claude Anet toujours avec elle. C'Ă©tait, comme je crois l'avoir dit, un paysan de Moutru, qui, dans son enfance, herborisait dans le Jura pour faire du thĂ© de Suisse, et qu'elle avait pris Ă son service Ă cause de ses drogues, trouvant commode d'avoir un herboriste dans son laquais. Il se passionna si bien pour l'Ă©tude des plantes, et elle favorisa si bien son goĂ»t, qu'il devint un vrai botaniste, et que, s'il ne fĂ»t mort jeune, il se serait fait un nom dans cette science, comme il en mĂ©ritait un parmi les honnĂÂȘtes gens. Comme il Ă©tait sĂ©rieux, mĂÂȘme grave, et que j'Ă©tais plus jeune que lui, il devint pour moi une espĂšce de gouverneur, qui me sauva beaucoup de folies; car il m'en imposait, et je n'osais m'oublier devant lui. Il en imposait mĂÂȘme Ă sa maĂtresse, qui connaissait son grand sens, sa droiture, son inviolable attachement pour elle, et qui le lui rendait bien. Claude Anet Ă©tait sans contredit un homme rare, et le seul mĂÂȘme de son espĂšce que j'aie jamais vu. Lent, posĂ©, rĂ©flĂ©chi, circonspect dans sa conduite, froid dans ses maniĂšres, laconique et sentencieux dans ses propos, il Ă©tait, dans ses passions, d'une impĂ©tuositĂ© qu'il ne laissait jamais paraĂtre, mais qui le dĂ©vorait en dedans, et qui ne lui a fait faire en sa vie qu'une sottise, mais terrible, c'est de s'ĂÂȘtre empoisonnĂ©. Cette scĂšne tragique se passa peu aprĂšs mon arrivĂ©e et il la fallait pour m'apprendre l'intimitĂ© de ce garçon avec sa maĂtresse; car si elle ne me l'eĂ»t dite elle-mĂÂȘme, jamais je ne m'en serais doutĂ©. AssurĂ©ment si l'attachement, le zĂšle et la fidĂ©litĂ© peuvent mĂ©riter une pareille rĂ©compense, elle lui Ă©tait bien due; et ce qui prouve qu'il en Ă©tait digne, il n'en abusa jamais. Ils avaient rarement des querelles, et elles finissaient toujours bien. Il en vint pourtant une qui finit mal sa maĂtresse lui dit dans la colĂšre un mot outrageant qu'il ne put digĂ©rer. Il ne consulta que son dĂ©sespoir, et trouvant sous sa main une fiole de laudanum, il l'avala, puis fut se coucher tranquillement, comptant ne se rĂ©veiller jamais. Heureusement madame de Warens, inquiĂšte, agitĂ©e elle-mĂÂȘme, errant dans sa maison, trouva la fiole vide, et devina le reste. En volant Ă son secours, elle poussa des cris qui m'attirĂšrent. Elle m'avoua tout, implora mon assistance, et parvint avec beaucoup de peine Ă lui faire vomir l'opium. TĂ©moin de cette scĂšne, j'admirai ma bĂÂȘtise de n'avoir jamais eu le moindre soupçon des liaisons qu'elle m'apprenait. Mais Claude Anet Ă©tait si discret, que de plus clairvoyants que moi auraient pu s'y mĂ©prendre. Le raccommodement fut tel que j'en fus vivement touchĂ© moi-mĂÂȘme; et depuis ce temps, ajoutant pour lui le respect Ă l'estime, je devins en quelque façon son Ă©lĂšve, et ne m'en trouvai pas plus mal. Je n'appris pourtant pas sans peine que quelqu'un pouvait vivre avec elle dans une plus grande intimitĂ© que moi. Je n'avais pas songĂ© mĂÂȘme Ă dĂ©sirer pour moi cette place; mais il m'Ă©tait dur de la voir remplir par un autre, cela Ă©tait fort naturel. Cependant, au lieu de prendre en aversion celui qui me l'avait soufflĂ©e, je sentis rĂ©ellement s'Ă©tendre Ă lui l'attachement que j'avais pour elle. Je dĂ©sirais sur toute chose qu'elle fĂ»t heureuse; et, puisqu'elle avait besoin de lui pour l'ĂÂȘtre, j'Ă©tais content qu'il fĂ»t heureux aussi. De son cĂÂŽtĂ©, il entrait parfaitement dans les vues de sa maĂtresse, et prit en sincĂšre amitiĂ© l'ami qu'elle s'Ă©tait choisi. Sans affecter avec moi l'autoritĂ© que son poste le mettait en droit de prendre, il prit naturellement celle que son jugement lui donnait sur le mien. Je n'osais rien faire qu'il parĂ»t dĂ©sapprouver, et il ne dĂ©sapprouvait que ce qui Ă©tait mal. Nous vivions ainsi dans une union qui nous rendait tous heureux, et que la mort seule a pu dĂ©truire. Une des preuves de l'excellence du caractĂšre de cette aimable femme est que tous ceux qui l'aimaient s'aimaient entre eux. La jalousie, la rivalitĂ© mĂÂȘme cĂ©dait au sentiment dominant qu'elle inspirait, et je n'ai vu jamais aucun de ceux qui l'entouraient se vouloir du mal l'un Ă l'autre. Que ceux qui me lisent suspendent un moment leur lecture Ă cet Ă©loge; et s'ils trouvent en y pensant quelque autre femme dont ils puissent en dire autant, qu'ils s'attachent Ă elle pour le repos de leur vie fĂ»t-elle au reste la derniĂšre des catins. Ici commence, depuis mon arrivĂ©e Ă ChambĂ©ri jusqu'Ă mon dĂ©part pour Paris, en 1741, un intervalle de huit ou neuf ans, durant lequel j'aurai peu d'Ă©vĂ©nements Ă dire, parce que ma vie a Ă©tĂ© aussi simple que douce; et cette uniformitĂ© Ă©tait prĂ©cisĂ©ment ce dont j'avais le plus grand besoin pour achever de former mon caractĂšre, que des troubles continuels empĂÂȘchaient de se fixer. C'est durant ce prĂ©cieux intervalle que mon Ă©ducation mĂÂȘlĂ©e et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessĂ© d'ĂÂȘtre Ă travers les orages qui m'attendaient. Ce progrĂšs fut insensible et lent, chargĂ© de peu d'Ă©vĂ©nements mĂ©morables; mais il mĂ©rite cependant d'ĂÂȘtre suivi et dĂ©veloppĂ©. Au commencement je n'Ă©tais guĂšre occupĂ© que de mon travail; la gĂÂȘne du bureau ne me laissait pas songer Ă autre chose. Le peu de temps que j'avais de libre se passait auprĂšs de la bonne maman; et n'ayant pas mĂÂȘme celui de lire, la fantaisie ne m'en prenait pas. Mais quand ma besogne, devenue une espĂšce de routine, occupa moins mon esprit, il reprit ses inquiĂ©tudes, la lecture me redevint nĂ©cessaire; et, comme si ce goĂ»t se fĂ»t toujours irritĂ© par la difficultĂ© de m'y livrer, il serait redevenu passion comme chez mon maĂtre, si d'autres goĂ»ts venus Ă la traverse n'eussent fait diversion Ă celui-lĂ . Quoiqu'il ne fallĂ»t pas Ă nos opĂ©rations une arithmĂ©tique bien transcendante, il en fallait assez pour m'embarrasser quelquefois. Pour vaincre cette difficultĂ©, j'achetai des livres d'arithmĂ©tique; et je l'appris bien, car je l'appris seul. L'arithmĂ©tique pratique s'Ă©tend plus loin qu'on ne pense quand on y veut mettre l'exacte prĂ©cision. Il y a des opĂ©rations d'une longueur extrĂÂȘme, au milieu desquelles j'ai vu quelquefois de bons gĂ©omĂštres s'Ă©garer. La rĂ©flexion jointe Ă l'usage donne des idĂ©es nettes; et alors on trouve des mĂ©thodes abrĂ©gĂ©es, dont l'invention frappe l'amour-propre, dont la justesse satisfait l'esprit, et qui font faire avec plaisir un travail ingrat par lui-mĂÂȘme. Je m'y enfonçai si bien qu'il n'y avait point de question soluble par les seuls chiffres qui m'embarrassĂÂąt et maintenant que tout ce que j'ai su s'efface journellement de ma mĂ©moire, cet acquis y demeure encore en partie, au bout de trente ans d'interruption. Il y a quelques jours que dans un voyage que j'ai fait Ă Davenport, chez mon hĂÂŽte, assistant Ă la leçon d'arithmĂ©tique de ses enfants, j'ai fait sans faute, avec un plaisir incroyable, une opĂ©ration des plus composĂ©es. Il me semblait, en posant mes chiffres, que j'Ă©tais encore Ă ChambĂ©ri dans mes heureux jours. C'Ă©tait revenir de loin sur mes pas. Le lavis des mappes de nos gĂ©omĂštres m'avait aussi rendu le goĂ»t du dessin. J'achetai des couleurs, et je me mis Ă faire des fleurs et des paysages. C'est dommage que je me sois trouvĂ© peu de talent pour cet art, l'inclination y Ă©tait tout entiĂšre. Au milieu de mes crayons et de mes pinceaux j'aurais passĂ© des mois entiers sans sortir. Cette occupation devenant pour moi trop attachante, on Ă©tait obligĂ© de m'en arracher. Il en est ainsi de tous les goĂ»ts auxquels je commence Ă me livrer; ils augmentent, deviennent passion, et bientĂÂŽt je ne vois plus rien au monde que l'amusement dont je suis occupĂ©. L'ĂÂąge ne m'a pas guĂ©ri de ce dĂ©faut, il ne l'a pas diminuĂ© mĂÂȘme; et maintenant que j'Ă©cris ceci, me voilĂ comme un vieux radoteur engouĂ© d'une autre Ă©tude inutile oĂÂč je n'entends rien, et que ceux mĂÂȘme qui s'y sont livrĂ©s dans leur jeunesse sont forcĂ©s d'abandonner Ă l'ĂÂąge oĂÂč je la veux commencer. C'Ă©tait alors qu'elle eĂ»t Ă©tĂ© Ă sa place. L'occasion Ă©tait belle, et j'eus quelque tentation d'en profiter. Le contentement que je voyais dans les yeux d'Anet, revenant chargĂ© de plantes nouvelles, me mit deux ou trois fois sur le point d'aller herboriser avec lui. Je suis presque assurĂ© que si j'y avais Ă©tĂ© une seule fois, cela m'aurait gagnĂ©; et je serais peut-ĂÂȘtre aujourd'hui un grand botaniste; car je ne connais point d'Ă©tude au monde qui s'associe mieux avec mes goĂ»ts naturels que celle des plantes; et la vie que je mĂšne depuis dix ans Ă la campagne n'est guĂšre qu'une herborisation continuelle, Ă la vĂ©ritĂ© sans objet et sans progrĂšs; mais n'ayant alors aucune idĂ©e de la botanique, je l'avais prise en une sorte de mĂ©pris et mĂÂȘme de dĂ©goĂ»t; je ne la regardais que comme une Ă©tude d'apothicaire. Maman, qui l'aimait, n'en faisait pas elle-mĂÂȘme un autre usage; elle ne recherchait que les plantes usuelles, pour les appliquer Ă ses drogues. Ainsi la botanique, la chimie et l'anatomie, confondues dans mon esprit sous le nom de mĂ©decine, ne servaient qu'Ă me fournir des sarcasmes plaisants toute la journĂ©e, et Ă m'attirer des soufflets de temps en temps. D'ailleurs un goĂ»t diffĂ©rent et trop contraire Ă celui-lĂ croissait par degrĂ©s, et bientĂÂŽt absorba tous les autres. Je parle de la musique. Il faut assurĂ©ment que je sois nĂ© pour cet art, puisque j'ai commencĂ© de l'aimer dĂšs mon enfance, et qu'il est le seul que j'aie aimĂ© constamment dans tous les temps. Ce qu'il y a d'Ă©tonnant est qu'un art pour lequel j'Ă©tais nĂ© m'ait nĂ©anmoins tant coĂ»tĂ© de peine Ă apprendre, et avec des succĂšs si lents, qu'aprĂšs une pratique de toute ma vie, jamais je n'ai pu parvenir Ă chanter sĂ»rement tout Ă livre ouvert. Ce qui me rendait surtout alors cette Ă©tude agrĂ©able Ă©tait que je la pouvais faire avec maman. Ayant des goĂ»ts d'ailleurs fort diffĂ©rents, la musique Ă©tait pour nous un point de rĂ©union dont j'aimais Ă faire usage. Elle ne s'y refusait pas j'Ă©tais alors Ă peu prĂšs aussi avancĂ© qu'elle, en deux ou trois fois nous dĂ©chiffrions un air. Quelquefois, la voyant empressĂ©e autour d'un fourneau, je lui disais Maman, voici un duo charmant qui m'a bien l'air de faire sentir l'empyreume Ă vos drogues. Ah! par ma foi, me disait-elle, si tu me les fais brĂ»ler, je te les ferai manger. Tout en disputant, je l'entraĂnais Ă son clavecin on s'y oubliait; l'extrait de geniĂšvre ou d'absinthe Ă©tait calcinĂ© elle m'en barbouillait le visage, et tout cela Ă©tait dĂ©licieux. On voit qu'avec peu de temps de reste j'avais beaucoup de choses Ă quoi l'employer. Il me vint pourtant encore un amusement de plus qui fit bien valoir tous les autres. Nous occupions un cachot si Ă©touffĂ©, qu'on avait besoin quelquefois d'aller prendre l'air sur la terre. Anet engagea maman Ă louer, dans un faubourg, un jardin pour y mettre des plantes. A ce jardin Ă©tait jointe une guinguette assez jolie, qu'on meubla suivant l'ordonnance on y mit un lit. Nous allions souvent y dĂner, et j'y couchais quelquefois. Insensiblement je m'engouai de cette petite retraite, j'y mis quelques livres, beaucoup d'estampes; je passais une partie de mon temps Ă l'orner, et Ă y prĂ©parer Ă maman quelque surprise agrĂ©able lorsqu'elle s'y venait promener. Je la quittais pour venir m'occuper d'elle, pour y penser avec plus de plaisir autre caprice que je n'excuse ni n'explique, mais que j'avoue parce que la chose Ă©tait ainsi. Je me souviens qu'une fois madame de Luxembourg me parlait en raillant d'un homme qui quittait sa maĂtresse pour lui Ă©crire. Je lui dis que j'aurais bien Ă©tĂ© cet homme-lĂ , et j'aurais pu ajouter que je l'avais Ă©tĂ© quelquefois. Je n'ai pourtant jamais senti prĂšs de maman ce besoin de m'Ă©loigner d'elle pour l'aimer davantage; car tĂÂȘte Ă tĂÂȘte avec elle j'Ă©tais aussi parfaitement Ă mon aise que si j'eusse Ă©tĂ© seul; et cela ne m'est jamais arrivĂ© prĂšs de personne autre, ni homme ni femme, quelque attachement que j'aie eu pour eux. Mais elle Ă©tait si souvent entourĂ©e, et de gens qui me convenaient si peu, que le dĂ©pit et l'ennui me chassaient dans mon asile, oĂÂč je l'avais comme je la voulais, sans crainte que les importuns vinssent nous y suivre. Tandis qu'ainsi partagĂ© entre le travail, le plaisir et l'instruction, je vivais dans le plus doux repos, l'Europe n'Ă©tait pas si tranquille que moi. La France et l'empereur venaient de s'entre-dĂ©clarer la guerre le roi de Sardaigne Ă©tait entrĂ© dans la querelle, et l'armĂ©e française filait en PiĂ©mont pour entrer dans le Milanais. Il en passa une colonne par ChambĂ©ri, et entre autres le rĂ©giment de Champagne, dont Ă©tait colonel M. le duc de la Trimouille, auquel je fus prĂ©sentĂ©, qui me promit beaucoup de choses, et qui sĂ»rement n'a jamais repensĂ© Ă moi. Notre petit jardin Ă©tait prĂ©cisĂ©ment au haut du faubourg par lequel entraient les troupes, de sorte que je me rassasiais du plaisir d'aller les voir passer, et je me passionnais pour le succĂšs de cette guerre comme s'il m'eĂ»t beaucoup intĂ©ressĂ©. Jusque-lĂ je ne m'Ă©tais pas encore avisĂ© de songer aux affaires publiques; et je me mis Ă lire les gazettes pour la premiĂšre fois, mais avec une telle partialitĂ© pour la France, que le coeur me battait de joie Ă ses moindres avantages, et que ses revers m'affligeaient comme s'ils fussent tombĂ©s sur moi. Si cette folie n'eĂ»t Ă©tĂ© que passagĂšre, je ne daignerais pas en parler; mais elle s'est tellement enracinĂ©e dans mon coeur sans aucune raison, que lorsque j'ai fait dans la suite, Ă Paris, l'antidespote et le fier rĂ©publicain, je sentais en dĂ©pit de moi-mĂÂȘme une prĂ©dilection secrĂšte pour cette mĂÂȘme nation que je trouvais servile, et pour ce gouvernement que j'affectais de fronder. Ce qu'il y avait de plaisant Ă©tait qu'ayant honte d'un penchant si contraire Ă mes maximes, je n'osais l'avouer Ă personne, et je raillais les Français de leurs dĂ©faites, tandis que le coeur m'en saignait plus qu'Ă eux. Je suis sĂ»rement le seul qui, vivant chez une nation qui le traitait bien et qu'il adorait, se soit fait chez elle un faux air de la dĂ©daigner. Enfin ce penchant s'est trouvĂ© si dĂ©sintĂ©ressĂ© de ma part, si fort, si constant, si invincible, que mĂÂȘme depuis ma sortie du royaume, depuis que le gouvernement, les magistrats, les auteurs s'y sont Ă l'envi dĂ©chaĂnĂ©s contre moi, depuis qu'il est devenu du bon air de m'accabler d'injustices et d'outrages, je n'ai pu me guĂ©rir de ma folie. Je les aime en dĂ©pit de moi quoiqu'ils me maltraitent. J'ai cherchĂ© longtemps la cause de cette partialitĂ©, et je n'ai pu la trouver que dans l'occasion qui la vit naĂtre. Un goĂ»t croissant pour la littĂ©rature m'attachait aux livres français, aux auteurs de ces livres, au pays de ces auteurs. Au moment mĂÂȘme que dĂ©filait sous mes yeux l'armĂ©e française, je lisais les grands capitaines de BrantĂÂŽme. J'avais la tĂÂȘte pleine des Clisson, des Bayard, des Lautrec, des Coligny, des Montmorency, des la Trimouille, et je m'affectionnais Ă leurs descendants comme aux hĂ©ritiers de leur mĂ©rite et de leur courage. A chaque rĂ©giment qui passait, je croyais revoir ces fameuses bandes noires qui jadis avaient fait tant d'exploits en PiĂ©mont. Enfin j'appliquais Ă ce que je voyais les idĂ©es que je puisais dans les livres mes lectures continuĂ©es et toujours tirĂ©es de la mĂÂȘme nation nourrissaient mon affection pour elle, et m'en firent une passion aveugle que rien n'a pu surmonter. J'ai eu dans la suite occasion de remarquer dans mes voyages que cette impression ne m'Ă©tait pas particuliĂšre, et qu'agissant plus ou moins dans tous les pays sur la partie de la nation qui aimait la lecture et qui cultivait les lettres, elle balançait la haine gĂ©nĂ©rale qu'inspire l'air avantageux des Français. Les romans plus que les hommes leur attachent les femmes de tous les pays; leurs chefs-d'oeuvre dramatiques affectionnent la jeunesse Ă leurs thĂ©ĂÂątres. La cĂ©lĂ©britĂ© de celui de Paris y attire des foules d'Ă©trangers qui en reviennent enthousiastes. Enfin l'excellent goĂ»t de leur littĂ©rature leur soumet tous les esprits qui en ont; et, dans la guerre si malheureuse dont ils sortent, j'ai vu leurs auteurs et leurs philosophes soutenir la gloire du nom français ternie par leurs guerriers. J'Ă©tais donc Français ardent, et cela me rendit nouvelliste. J'allais avec la foule des gobe-mouches attendre sur la place l'arrivĂ©e des courriers; et, plus bĂÂȘte que l'ĂÂąne de la fable, je m'inquiĂ©tais beaucoup pour savoir de quel maĂtre j'aurais l'honneur de porter le bĂÂąt car on prĂ©tendait alors que nous appartiendrions Ă la France, et l'on faisait de la Savoie un Ă©change pour le Milanais. Il faut pourtant convenir que j'avais quelques sujets de craintes; car si cette guerre eĂ»t mal tournĂ© pour les alliĂ©s, la pension de maman courait un grand risque. Mais j'Ă©tais plein de confiance dans mes bons amis; et pour le coup, malgrĂ© la surprise de M. de Broglie, cette confiance ne fut pas trompĂ©e, grĂÂąces au roi de Sardaigne, Ă qui je n'avais pas pensĂ©. Tandis qu'on se battait en Italie, on chantait en France. Les opĂ©ras de Rameau commençaient Ă faire du bruit, et relevĂšrent ses ouvrages thĂ©oriques, que leur obscuritĂ© laissait Ă la portĂ©e de peu de gens. Par hasard j'entendis parler de son TraitĂ© de l'harmonie; et je n'eus point de repos que je n'eusse acquis ce livre. Par un autre hasard je tombai malade. La maladie Ă©tait inflammatoire; elle fut vive et courte, mais ma convalescence fut longue, et je ne fus d'un mois en Ă©tat de sortir. Durant ce temps j'Ă©bauchai, je dĂ©vorai mon TraitĂ© de l'harmonie; mais il Ă©tait si long, si diffus, si mal arrangĂ©, que je sentis qu'il me fallait un temps considĂ©rable pour l'Ă©tudier et le dĂ©brouiller. Je suspendais mon application et je rĂ©crĂ©ais mes yeux avec de la musique. Les cantates de Bernier, sur lesquelles je m'exerçai, ne me sortaient pas de l'esprit. J'en appris par coeur quatre ou cinq, entre autres celle des Amours dormants, que je n'ai pas revue depuis ce temps-lĂ , et que je sais encore presque tout entiĂšre, de mĂÂȘme que l'Amour piquĂ© par une abeille, trĂšs jolie cantate de ClĂ©rambault, que j'appris Ă peu prĂšs dans le mĂÂȘme temps. Pour m'achever, il arriva de la Val d'Aoste un jeune organiste appelĂ© l'abbĂ© Palais, bon musicien, bon homme, et qui accompagnait trĂšs bien du clavecin. Je fais connaissance avec lui; nous voilĂ insĂ©parables. Il Ă©tait l'Ă©lĂšve d'un moine italien, grand organiste. Il me parlait de ses principes je les comparais avec ceux de mon Rameau; je remplissais ma tĂÂȘte d'accompagnements, d'accords, d'harmonie. Il fallait se former l'oreille Ă tout cela. Je proposai Ă maman un petit concert tous les mois elle y consentit. Me voilĂ si plein de ce concert, que ni jour ni nuit je ne m'occupais d'autre chose; et rĂ©ellement cela m'occupait, et beaucoup, pour rassembler la musique, les concertants, les instruments, tirer les parties, etc. Maman chantait, le P. Caton, dont j'ai parlĂ© et dont j'ai Ă parler encore, chantait aussi; un maĂtre Ă danser, appelĂ© Roche, et son fils, jouaient du violon; Canavas, musicien piĂ©montais, qui travaillait au cadastre, et qui depuis s'est mariĂ© Ă Paris, jouait du violoncelle; l'abbĂ© Palais accompagnait du clavecin; j'avais l'honneur de conduire la musique, sans oublier le bĂÂąton du bĂ»cheron. On peut juger combien tout cela Ă©tait beau! pas tout Ă fait comme chez M. de Treytorens, mais il ne s'en fallait guĂšre. Le petit concert de madame de Warens, nouvelle convertie, et vivant, disait-on, des charitĂ©s du roi, faisait murmurer la sĂ©quelle dĂ©vote; mais c'Ă©tait un amusement agrĂ©able pour plusieurs honnĂÂȘtes gens. On ne devinerait pas qui je mets Ă leur tĂÂȘte en cette occasion un moine, mais un moine homme de mĂ©rite, et mĂÂȘme aimable, dont les infortunes m'ont dans la suite bien vivement affectĂ©, et dont la mĂ©moire, liĂ©e Ă celle de mes beaux jours, m'est encore chĂšre. Il s'agit du P. Caton, cordelier, qui, conjointement avec le comte Dortan, avait fait saisir Ă Lyon la musique du pauvre petit-chat; ce qui n'est pas le plus beau trait de sa vie. Il Ă©tait bachelier de Sorbonne; il avait vĂ©cu longtemps Ă Paris dans le plus grand monde, et trĂšs faufilĂ© surtout chez le marquis d'Antremont, alors ambassadeur de Sardaigne. C'Ă©tait un grand homme, bien fait, le visage plein, les yeux Ă fleur de tĂÂȘte, des cheveux noirs qui faisaient sans affectation le crochet Ă cĂÂŽtĂ© du front, l'air Ă la fois noble, ouvert, modeste, se prĂ©sentant simplement et bien, n'ayant ni le maintien cafard ou effrontĂ© des moines, ni l'abord cavalier d'un homme Ă la mode, quoiqu'il le fĂ»t; mais l'assurance d'un honnĂÂȘte homme qui, sans rougir de sa robe, s'honore lui-mĂÂȘme et se sent toujours Ă sa place parmi les honnĂÂȘtes gens. Quoique le P. Caton n'eĂ»t pas beaucoup d'Ă©tude pour un docteur, il en avait beaucoup pour un homme du monde; et n'Ă©tant point pressĂ© de montrer son acquis, il le plaçait si Ă propos qu'il en paraissait davantage. Ayant beaucoup vĂ©cu dans la sociĂ©tĂ©, il s'Ă©tait plus attachĂ© aux talents agrĂ©ables qu'Ă un solide savoir. Il avait de l'esprit, faisait des vers, parlait bien, chantait mieux, avait la voix belle, touchait l'orgue et le clavecin. Il n'en fallait pas tant pour ĂÂȘtre recherchĂ© aussi l'Ă©tait-il; mais cela lui fit si peu nĂ©gliger les soins de son Ă©tat, qu'il parvint, malgrĂ© des concurrents trĂšs jaloux, Ă ĂÂȘtre Ă©lu dĂ©finiteur de sa province, ou, comme on dit, un des grands colliers de l'ordre. Ce P. Caton fit connaissance avec maman chez le marquis d'Antremont. Il entendit parler de nos concerts, il voulut en ĂÂȘtre; il en fut, et les rendit brillants. Nous fĂ»mes bientĂÂŽt liĂ©s par notre goĂ»t commun pour la musique, qui, chez l'un et chez l'autre, Ă©tait une passion trĂšs vive; avec cette diffĂ©rence qu'il Ă©tait vraiment musicien, et que je n'Ă©tais qu'un barbouillon. Nous allions avec Canavas et l'abbĂ© Palais faire de la musique dans sa chambre, et quelquefois Ă son orgue les jours de fĂÂȘte. Nous dĂnions souvent Ă son petit couvert; car ce qu'il y avait encore d'Ă©tonnant pour un moine est qu'il Ă©tait gĂ©nĂ©reux, magnifique, et sensuel sans grossiĂšretĂ©. Les jours de nos concerts, il soupait chez maman. Ces soupers Ă©taient trĂšs gais, trĂšs agrĂ©ables; on y disait le mot et la chose; on y chantait des duos; j'Ă©tais Ă mon aise; j'avais de l'esprit, des saillies; le P. Caton Ă©tait charmant, maman Ă©tait adorable; l'abbĂ© Palais, avec sa voix de boeuf, Ă©tait le plastron. Moments si doux de la folĂÂątre jeunesse, qu'il y a de temps que vous ĂÂȘtes partis! Comme je n'aurai plus Ă parler de ce pauvre P. Caton, que j'achĂšve ici en deux mots sa triste histoire. Les autres moines, jaloux ou plutĂÂŽt furieux de lui voir un mĂ©rite, une Ă©lĂ©gance de moeurs qui n'avait rien de la crapule monastique, le prirent en haine, parce qu'il n'Ă©tait pas aussi haĂÂŻssable qu'eux. Les chefs se liguĂšrent contre lui, et ameutĂšrent les moinillons envieux de sa place, et qui n'osaient auparavant le regarder. On lui fit mille affronts, on le destitua, on lui ĂÂŽta sa chambre, qu'il avait meublĂ©e avec goĂ»t quoique avec simplicitĂ©; on le relĂ©gua je ne sais oĂÂč; enfin, ces misĂ©rables l'accablĂšrent de tant d'outrages, que son ĂÂąme honnĂÂȘte, et fiĂšre avec justice, n'y put rĂ©sister; et, aprĂšs avoir fait les dĂ©lices des sociĂ©tĂ©s les plus aimables, il mourut de douleur sur un vil grabat, dans quelque fond de cellule ou de cachot, regrettĂ©, pleurĂ© de tous les honnĂÂȘtes gens dont il fut connu, et qui ne lui ont trouvĂ© d'autre dĂ©faut que d'ĂÂȘtre moine. Avec ce petit train de vie, je fis si bien en trĂšs peu de temps, qu'absorbĂ© tout entier par la musique, je me trouvai hors d'Ă©tat de penser Ă autre chose. Je n'allais plus Ă mon bureau qu'Ă contrecoeur; la gĂÂȘne et l'assiduitĂ© au travail m'en firent un supplice insupportable, et j'en vins enfin Ă vouloir quitter mon emploi, pour me livrer totalement Ă la musique. On peut croire que cette folie ne passa pas sans opposition. Quitter un poste honnĂÂȘte et d'un revenu fixe pour courir aprĂšs des Ă©coliers incertains Ă©tait un parti trop peu sensĂ© pour plaire Ă maman. MĂÂȘme en supposant mes progrĂšs futurs aussi grands que je me les figurais, c'Ă©tait borner bien modestement mon ambition que de me rĂ©duire pour la vie Ă l'Ă©tat de musicien. Elle, qui ne formait que des projets magnifiques, et qui ne me prenait plus tout Ă fait au mot de M. d'Aubonne, me voyait avec peine occupĂ© sĂ©rieusement d'un talent qu'elle trouvait si frivole, et me rĂ©pĂ©tait souvent ce proverbe de province, un peu moins juste Ă Paris, que qui bien chante et bien danse, fait un mĂ©tier qui peu avance. Elle me voyait d'un autre cĂÂŽtĂ© entraĂnĂ© par un goĂ»t irrĂ©sistible; ma passion de musique devenait une fureur, et il Ă©tait Ă craindre que mon travail, se sentant de mes distractions, ne m'attirĂÂąt un congĂ© qu'il valait beaucoup mieux prendre de moi-mĂÂȘme. Je lui reprĂ©sentais encore que cet emploi n'avait pas longtemps Ă durer, qu'il me fallait un talent pour vivre, et qu'il Ă©tait plus sĂ»r d'achever d'acquĂ©rir par la pratique celui auquel mon goĂ»t me portait, et qu'elle m'avait choisi, que de me mettre Ă la merci des protections, ou de faire de nouveaux essais qui pouvaient mal rĂ©ussir, et me laisser, aprĂšs avoir passĂ© l'ĂÂąge d'apprendre, sans ressource pour gagner mon pain. Enfin j'extorquai son consentement plus Ă force d'importunitĂ©s et de caresses, que de raisons dont elle se contentĂÂąt. AussitĂÂŽt je courus remercier fiĂšrement M. Coccelli, directeur gĂ©nĂ©ral du cadastre, comme si j'avais fait l'acte le plus hĂ©roĂÂŻque; et je quittai volontairement mon emploi sans sujet, sans raison, sans prĂ©texte, avec autant et plus de joie que je n'en avais eu Ă le prendre il n'y avait pas deux ans. Cette dĂ©marche, toute folle qu'elle Ă©tait, m'attira, dans le pays, une sorte de considĂ©ration qui me fut utile. Les uns me supposĂšrent des ressources que je n'avais pas; d'autres, me voyant livrĂ© tout Ă fait Ă la musique, jugĂšrent de mon talent par mon sacrifice, et crurent qu'avec tant de passion pour cet art je devais le possĂ©der supĂ©rieurement. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois je passai lĂ pour un bon maĂtre, parce qu'il n'y en avait que de mauvais. Ne manquant pas, au reste, d'un certain goĂ»t de chant, favorisĂ© d'ailleurs par mon ĂÂąge et par ma figure, j'eus bientĂÂŽt plus d'Ă©coliĂšres qu'il ne m'en fallait pour remplacer ma paye de secrĂ©taire. Il est certain que pour l'agrĂ©ment de la vie on ne pouvait passer plus rapidement d'une extrĂ©mitĂ© Ă l'autre. Au cadastre, occupĂ© huit heures par jour du plus maussade travail, avec des gens encore plus maussades; enfermĂ© dans un triste bureau empuanti de l'haleine et de la sueur de tous ces manants, la plupart fort mal peignĂ©s et fort malpropres, je me sentais quelquefois accablĂ© jusqu'au vertige par l'attention, l'odeur, la gĂÂȘne et l'ennui. Au lieu de cela, me voilĂ tout Ă coup jetĂ© parmi le beau monde, admis, recherchĂ© dans les meilleures maisons; partout un accueil gracieux, caressant, un air de fĂÂȘte d'aimables demoiselles bien parĂ©es m'attendent, me reçoivent avec empressement, je ne vois que des objets charmants, je ne sens que la rose et la fleur d'orange; on chante, on cause, on rit, on s'amuse; je ne sors de lĂ que pour aller ailleurs en faire autant. On conviendra qu'Ă Ă©galitĂ© dans les avantages, il n'y avait pas Ă balancer dans le choix. Aussi me trouvai-je si bien du mien, qu'il ne m'est arrivĂ© jamais de m'en repentir; et je ne m'en repens pas mĂÂȘme en ce moment, oĂÂč je pĂšse, au poids de la raison, les actions de ma vie, et oĂÂč je suis dĂ©livrĂ© des motifs peu sensĂ©s qui m'ont entraĂnĂ©. VoilĂ presque l'unique fois qu'en n'Ă©coutant que mes penchants je n'ai pas vu tromper mon attente. L'accueil aisĂ©, l'esprit liant, l'humeur facile des habitants du pays me rendit le commerce du monde aimable; et le goĂ»t que j'y pris alors m'a bien prouvĂ© que si je n'aime pas Ă vivre parmi les hommes, c'est moins ma faute que la leur. C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-ĂÂȘtre serait-ce dommage qu'ils le fussent; car tels qu'ils sont, c'est le meilleur et le plus sociable peuple que je connaisse. S'il est une petite ville au monde oĂÂč l'on goĂ»te la douceur de la vie dans un commerce agrĂ©able et sĂ»r, c'est ChambĂ©ri. La noblesse de la province, qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre, elle n'en a pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer Ă l'ambition, elle suit, par nĂ©cessitĂ©, le conseil de CinĂ©as. Elle dĂ©voue sa jeunesse Ă l'Ă©tat militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur et la raison prĂ©sident Ă ce partage. Les femmes sont belles, et pourraient se passer de l'ĂÂȘtre; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beautĂ©, et mĂÂȘme y supplĂ©er. Il est singulier qu'appelĂ© par mon Ă©tat Ă voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu, Ă ChambĂ©ri, une seule qui ne fĂ»t pas charmante. On dira que j'Ă©tais disposĂ© Ă les trouver telles, et l'on peut avoir raison; mais je n'avais pas besoin d'y mettre du mien pour cela. Je ne puis, en vĂ©ritĂ©, me rappeler sans plaisir le souvenir de mes jeunes Ă©coliĂšres. Que ne puis-je, en nommant ici les plus aimables, les rappeler de mĂÂȘme, et moi avec elles, Ă l'ĂÂąge heureux oĂÂč nous Ă©tions lors des moments aussi doux qu'innocents que j'ai passĂ©s auprĂšs d'elles! La premiĂšre fut mademoiselle de MellarĂšde, ma voisine, soeur de l'Ă©lĂšve de M. Gaime. C'Ă©tait une brune trĂšs vive, mais d'une vivacitĂ© caressante, pleine de grĂÂąces, et sans Ă©tourderie. Elle Ă©tait un peu maigre, comme sont la plupart des filles Ă son ĂÂąge; mais ses yeux brillants, sa taille fine, son air attirant n'avaient pas besoin d'embonpoint pour plaire. J'y allais le matin, et elle Ă©tait encore en dĂ©shabillĂ©, sans autre coiffure que ses cheveux nĂ©gligemment relevĂ©s, ornĂ©s de quelques fleurs qu'on mettait Ă mon arrivĂ©e, et qu'on ĂÂŽtait Ă mon dĂ©part pour se coiffer. Je ne crains rien tant dans le monde qu'une jolie personne en dĂ©shabillĂ©; je la redouterais cent fois moins parĂ©e. Mademoiselle de Menthon, chez qui j'allais l'aprĂšs-midi, l'Ă©tait toujours, et me faisait une impression tout aussi douce, mais diffĂ©rente. Ses cheveux Ă©tait d'un blond cendrĂ© elle Ă©tait trĂšs mignonne, trĂšs timide et trĂšs blanche, une voix nette, juste et flĂ»tĂ©e, mais qui n'osait se dĂ©velopper. Elle avait au sein la cicatrice d'une brĂ»lure d'eau bouillante, qu'un fichu de chenille bleue ne cachait pas extrĂÂȘmement. Cette marque attirait quelquefois de ce cĂÂŽtĂ© mon attention, qui bientĂÂŽt n'Ă©tait plus pour la cicatrice. Mademoiselle de Challes, une autre de mes voisines, Ă©tait une fille faite; grande, belle carrure, de l'embonpoint elle avait Ă©tĂ© trĂšs bien. Ce n'Ă©tait plus une beautĂ©, mais c'Ă©tait une personne Ă citer pour la bonne grĂÂące, pour l'humeur Ă©gale, pour le bon naturel. Sa soeur, madame de Charly, la plus belle femme de ChambĂ©ri, n'apprenait plus la musique, mais elle la faisait apprendre Ă sa fille, toute jeune encore, mais dont la beautĂ© naissante eĂ»t promis d'Ă©galer celle de sa mĂšre, si malheureusement elle n'eĂ»t Ă©tĂ© un peu rousse. J'avais Ă la Visitation une petite demoiselle française dont j'ai oubliĂ© le nom, mais qui mĂ©rite une place dans la liste de mes prĂ©fĂ©rences. Elle avait pris le ton lent et traĂnant des religieuses, et sur ce ton traĂnant elle disait des choses trĂšs saillantes, qui ne semblaient point aller avec son maintien. Au reste elle Ă©tait paresseuse, n'aimant pas Ă prendre la peine de montrer son esprit, et c'Ă©tait une faveur qu'elle n'accordait pas Ă tout le monde. Ce ne fut qu'aprĂšs un mois ou deux de leçons et de nĂ©gligence qu'elle s'avisa de cet expĂ©dient pour me rendre plus assidu; car je n'ai jamais pu prendre sur moi de l'ĂÂȘtre. Je me plaisais Ă mes leçons quand j'y Ă©tais, mais je n'aimais pas ĂÂȘtre obligĂ© de m'y rendre, ni que l'heure me commandĂÂąt en toute chose la gĂÂȘne et l'assujettissement me sont insupportables; ils me feraient prendre en haine le plaisir mĂÂȘme. On dit que chez les mahomĂ©tans un homme passe au point du jour dans les rues pour ordonner aux maris de rendre le devoir Ă leurs femmes. Je serais un mauvais Turc Ă ces heures-lĂ . J'avais quelques Ă©coliĂšres aussi dans la bourgeoisie, et une entre autres qui fut la cause indirecte d'un changement de relation, dont j'ai Ă parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle Ă©tait fille d'un Ă©picier, et se nommait mademoiselle Lard, vrai modĂšle d'une statue grecque, et que je citerais pour la plus belle fille que j'aie jamais vue, s'il y avait quelque vĂ©ritable beautĂ© sans vie et sans ĂÂąme. Son indolence, sa froideur, son insensibilitĂ© allaient Ă un point incroyable. Il Ă©tait Ă©galement impossible de lui plaire et de la fĂÂącher et je suis persuadĂ© que si l'on eĂ»t fait sur elle quelque entreprise, elle aurait laissĂ© faire, non par goĂ»t, mais par stupiditĂ©. Sa mĂšre, qui n'en voulait pas courir le risque, ne la quittait pas d'un pas. En lui faisant apprendre Ă chanter, en lui donnant un jeune maĂtre, elle faisait tout de son mieux pour l'Ă©moustiller; mais cela ne rĂ©ussit point. Tandis que le maĂtre agaçait la fille, la mĂšre agaçait le maĂtre, et cela ne rĂ©ussissait pas beaucoup mieux. Madame Lard ajoutait Ă sa vivacitĂ© naturelle toute celle que sa fille aurait dĂ» avoir. C'Ă©tait un petit minois Ă©veillĂ©, chiffonnĂ©, marquĂ© de petite vĂ©role. Elle avait de petits yeux trĂšs ardents, et un peu rouges, parce qu'elle y avait presque toujours mal. Tous les matins, quand j'arrivais, je trouvais prĂÂȘt mon cafĂ© Ă la crĂšme; et la mĂšre ne manquait jamais de m'accueillir par un baiser bien appliquĂ© sur la bouche, et que par curiositĂ© j'aurais bien voulu rendre Ă la fille, pour voir comment elle l'aurait pris. Au reste, tout cela se faisait si simplement et si fort sans consĂ©quence, que quand M. Lard Ă©tait lĂ , les agaceries et les baisers n'en allaient pas moins leur train. C'Ă©tait une bonne pĂÂąte d'homme, le vrai pĂšre de sa fille, et que sa femme ne trompait pas parce qu'il n'en Ă©tait pas besoin. Je me prĂÂȘtais Ă toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les prenant tout bonnement pour des marques de pure amitiĂ©. J'en Ă©tais pourtant importunĂ© quelquefois, car la vive madame Lard ne laissait pas d'ĂÂȘtre exigeante; et si dans la journĂ©e j'avais passĂ© devant la boutique sans m'arrĂÂȘter, il y aurait eu du bruit. Il fallait, quand j'Ă©tais pressĂ©, que je prisse un dĂ©tour pour passer dans une autre rue, sachant bien qu'il n'Ă©tait pas aussi aisĂ© de sortir de chez elle que d'y entrer. Madame Lard s'occupait trop de moi pour que je ne m'occupasse point d'elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J'en parlais Ă maman comme d'une chose sans mystĂšre et quand il y en aurait eu, je ne lui en aurais pas moins parlĂ©; car lui taire un secret de quoi que ce fĂ»t ne m'eĂ»t pas Ă©tĂ© possible; mon coeur Ă©tait ouvert devant elle comme devant Dieu. Elle ne prit pas tout Ă fait la chose avec la mĂÂȘme simplicitĂ© que moi. Elle vit des avances oĂÂč je n'avais vu que des amitiĂ©s; elle jugea que madame Lard, se faisant un point d'honneur de me laisser moins sot qu'elle ne m'avait trouvĂ©, parviendrait de maniĂšre ou d'autre Ă se faire entendre; et, outre qu'il n'Ă©tait pas juste qu'une autre femme se chargeĂÂąt de l'instruction de son Ă©lĂšve, elle avait des motifs plus dignes d'elle pour me garantir des piĂšges auxquels mon ĂÂąge et mon Ă©tat m'exposaient. Dans le mĂÂȘme temps on m'en tendit un d'une espĂšce plus dangereuse, auquel j'Ă©chappai, mais qui lui fit sentir que les dangers qui me menaçaient sans cesse rendaient nĂ©cessaires tous les prĂ©servatifs qu'elle y pouvait apporter. Madame la comtesse de Menthon, mĂšre d'une de mes Ă©coliĂšres, Ă©tait une femme de beaucoup d'esprit, et passait pour n'avoir pas moins de mĂ©chancetĂ©. Elle avait Ă©tĂ© cause, Ă ce qu'on disait, de bien des brouilleries, et d'une entre autres qui avait eu des suites fatales Ă la maison d'Antremont. Maman avait Ă©tĂ© assez liĂ©e avec elle pour connaĂtre son caractĂšre ayant trĂšs innocemment inspirĂ© du goĂ»t Ă quelqu'un sur qui madame de Menthon avait des prĂ©tentions, elle resta chargĂ©e auprĂšs d'elle du crime de cette prĂ©fĂ©rence, quoiqu'elle n'eĂ»t Ă©tĂ© ni recherchĂ©e ni acceptĂ©e; et madame de Menthon chercha depuis lors Ă jouer Ă sa rivale plusieurs tours, dont aucun ne rĂ©ussit. J'en rapporterai un des plus comiques, par maniĂšre d'Ă©chantillon. Elles Ă©taient ensemble Ă la campagne avec plusieurs gentilshommes du voisinage, et entre autres l'aspirant en question. Madame de Menthon dit un jour Ă un de ces messieurs que madame de Warens n'Ă©tait qu'une prĂ©cieuse, qu'elle n'avait point de goĂ»t, qu'elle se mettait mal, qu'elle couvrait sa gorge comme une bourgeoise. Quant Ă ce dernier article, lui dit l'homme, qui Ă©tait un plaisant, elle a ses raisons, et je sais qu'elle a un gros vilain rat empreint sur le sein, mais si ressemblant, qu'on dirait qu'il court. La haine ainsi que l'amour rend crĂ©dule. Madame de Menthon rĂ©solut de tirer parti de cette dĂ©couverte; et un jour que maman Ă©tait au jeu avec l'ingrat favori de la dame, celle-ci prit son temps pour passer derriĂšre sa rivale, puis renversant Ă demi sa chaise elle dĂ©couvrit adroitement son mouchoir mais, au lieu du gros rat, le monsieur ne vit qu'un objet fort diffĂ©rent, qu'il n'Ă©tait pas plus aisĂ© d'oublier que de voir; et cela ne fit pas le compte de la dame. Je n'Ă©tais pas un personnage Ă occuper madame de Menthon, qui ne voulait que des gens brillants autour d'elle cependant elle fit quelque attention Ă moi, non pour ma figure, dont assurĂ©ment elle ne se souciait point du tout, mais pour l'esprit qu'on me supposait, et qui m'eĂ»t pu rendre utile Ă ses goĂ»ts. Elle en avait un assez vif pour la satire. Elle aimait Ă faire des chansons et des vers sur les gens qui lui dĂ©plaisaient. Si elle m'eĂ»t trouvĂ© assez de talent pour lui aider Ă tourner ses vers, et assez de complaisance pour les Ă©crire, entre elle et moi nous aurions bientĂÂŽt mis ChambĂ©ri sens dessus dessous. On serait remontĂ© Ă la source de ces libelles; madame de Menthon se serait tirĂ©e d'affaire en me sacrifiant, et j'aurais Ă©tĂ© enfermĂ© pour le reste de mes jours peut-ĂÂȘtre, pour m'apprendre Ă faire le PhĂ©bus avec les dames. Heureusement rien de tout cela n'arriva. Madame de Menthon me retint Ă dĂner deux ou trois fois pour me faire causer, et trouva que je n'Ă©tais qu'un sot. Je le sentais moi-mĂÂȘme, et j'en gĂ©missais, enviant les talents de mon ami Venture, tandis que j'aurais dĂ» remercier ma bĂÂȘtise des pĂ©rils dont elle me sauvait. Je demeurai pour madame de Menthon le maĂtre Ă chanter de sa fille, et rien de plus; mais je vĂ©cus tranquille et toujours bien voulu dans ChambĂ©ri. Cela valait mieux que d'ĂÂȘtre un bel esprit pour elle et un serpent pour le reste du pays. Quoi qu'il en soit, maman vit que pour m'arracher au pĂ©ril de ma jeunesse il Ă©tait temps de me traiter en homme; et c'est ce qu'elle fit, mais de la façon la plus singuliĂšre dont jamais femme se soit avisĂ©e en pareille occasion. Je lui trouvai l'air plus grave et le propos plus moral qu'Ă son ordinaire. A la gaietĂ© folĂÂątre dont elle entremĂÂȘlait ordinairement ses instructions, succĂ©da tout Ă coup un ton toujours soutenu, qui n'Ă©tait ni familier ni sĂ©vĂšre, mais qui semblait prĂ©parer une explication. AprĂšs avoir cherchĂ© vainement en moi-mĂÂȘme la raison de ce changement, je la lui demandai; c'Ă©tait ce qu'elle attendait. Elle me proposa une promenade au petit jardin pour le lendemain nous y fĂ»mes dĂšs le matin. Elle avait pris ses mesures pour qu'on nous laissĂÂąt seuls toute la journĂ©e elle l'employa Ă me prĂ©parer aux bontĂ©s qu'elle voulait avoir pour moi, non, comme une autre femme, par du manĂšge et des agaceries, mais par des entretiens pleins de sentiment et de raison, plus faits pour m'instruire que pour me sĂ©duire, et qui parlaient plus Ă mon coeur qu'Ă mes sens. Cependant, quelque excellents et utiles que fussent les discours qu'elle me tint, et quoiqu'ils ne fussent rien moins que froids et tristes, je n'y fis pas toute l'attention qu'ils mĂ©ritaient, et je ne les gravai pas dans ma mĂ©moire comme j'aurais fait dans tout autre temps. Son dĂ©but, cet air de prĂ©paratif m'avait donnĂ© de l'inquiĂ©tude tandis qu'elle parlait, rĂÂȘveur et distrait malgrĂ© moi, j'Ă©tais moins occupĂ© de ce qu'elle disait que de chercher Ă quoi elle en voulait venir; et sitĂÂŽt que je l'eus compris, ce qui ne me fut pas facile, la nouveautĂ© de cette idĂ©e, qui depuis que je vivais auprĂšs d'elle ne m'Ă©tait pas venue une seule fois dans l'esprit, m'occupant alors tout entier, ne me laissa plus le maĂtre de penser Ă ce qu'elle me disait. Je ne pensais qu'Ă elle, et je ne l'Ă©coutais pas. Vouloir rendre les jeunes gens attentifs Ă ce qu'on leur veut dire, en leur montrant au bout un objet trĂšs intĂ©ressant pour eux, est un contresens trĂšs ordinaire aux instituteurs, et que je n'ai pas Ă©vitĂ© moi-mĂÂȘme dans mon Ăâ°mile. Le jeune homme, frappĂ© de l'objet qu'on lui prĂ©sente, s'en occupe uniquement, et saute Ă pieds joints par-dessus vos discours prĂ©liminaires pour aller d'abord oĂÂč vous le menez trop lentement Ă son grĂ©. Quand on veut le rendre attentif, il ne faut pas se laisser pĂ©nĂ©trer d'avance; et c'est en quoi maman fut maladroite. Par une singularitĂ© qui tenait Ă son esprit systĂ©matique, elle prit la prĂ©caution trĂšs vaine de faire ses conditions; mais sitĂÂŽt que j'en vis le prix, je ne les Ă©coutai pas mĂÂȘme, et je me dĂ©pĂÂȘchai de consentir Ă tout. Je doute mĂÂȘme qu'en pareil cas il y ait sur la terre entiĂšre un homme assez franc ou assez courageux pour oser marchander, et une seule femme qui pĂ»t pardonner de l'avoir fait. Par suite de la mĂÂȘme bizarrerie, elle mit Ă cet accord les formalitĂ©s les plus graves, et me donna pour y penser huit jours, dont je l'assurai faussement que je n'avais pas besoin car, pour comble de singularitĂ©, je fus trĂšs aise de les avoir, tant la nouveautĂ© de ces idĂ©es m'avait frappĂ©, et tant je sentais un bouleversement dans les miennes qui me demandait du temps pour les arranger! On croira que ces huit jours me durĂšrent huit siĂšcles tout au contraire, j'aurais voulu qu'ils les eussent durĂ©s en effet. Je ne sais comment dĂ©crire l'Ă©tat oĂÂč je me trouvais, plein d'un certain effroi mĂÂȘlĂ© d'impatience, redoutant ce que je dĂ©sirais, jusqu'Ă chercher quelquefois tout de bon dans ma tĂÂȘte quelque honnĂÂȘte moyen d'Ă©viter d'ĂÂȘtre heureux. Qu'on se reprĂ©sente mon tempĂ©rament ardent et lascif, mon sang enflammĂ©, mon coeur enivrĂ© d'amour, ma vigueur, ma santĂ©, mon ĂÂąge. Qu'on pense que dans cet Ă©tat, altĂ©rĂ© de la soif des femmes, je n'avais encore approchĂ© d'aucune; que l'imagination, le besoin, la vanitĂ©, la curiositĂ© se rĂ©unissaient pour me dĂ©vorer de l'ardent dĂ©sir d'ĂÂȘtre homme et de le paraĂtre. Qu'on ajoute surtout car c'est ce qu'il ne faut pas qu'on oublie que mon vif et tendre attachement pour elle, loin de s'attiĂ©dir, n'avait fait qu'augmenter de jour en jour; que je n'Ă©tais bien qu'auprĂšs d'elle; que je ne m'en Ă©loignais que pour y penser; que j'avais le coeur plein, non seulement de ses bontĂ©s, de son caractĂšre aimable, mais de son sexe, de sa figure, de sa personne, d'elle, en un mot, par tous les rapports sous lesquels elle pouvait m'ĂÂȘtre chĂšre. Et qu'on n'imagine pas que, pour dix ou douze ans que j'avais de moins qu'elle, elle fĂ»t vieillie ou me parĂ»t l'ĂÂȘtre. Depuis cinq ou six ans que j'avais Ă©prouvĂ© des transports si doux Ă sa premiĂšre vue, elle Ă©tait rĂ©ellement trĂšs peu changĂ©e, et ne me le paraissait point du tout. Elle a toujours Ă©tĂ© charmante pour moi, et l'Ă©tait encore pour tout le monde. Sa taille seule avait pris un peu plus de rondeur. Du reste, c'Ă©tait le mĂÂȘme oeil, le mĂÂȘme teint, le mĂÂȘme sein, les mĂÂȘmes traits, les mĂÂȘmes beaux cheveux blonds, la mĂÂȘme gaietĂ©, tout jusqu'Ă la mĂÂȘme voix, cette voix argentĂ©e de la jeunesse, qui fit toujours sur moi tant d'impression, qu'encore aujourd'hui je ne puis entendre sans Ă©motion le son d'une jolie voix de fille. Naturellement ce que j'avais Ă craindre dans l'attente de la possession d'une personne si chĂ©rie Ă©tait de l'anticiper, et de ne pouvoir assez gouverner mes dĂ©sirs et mon imagination pour rester maĂtre de moi-mĂÂȘme. On verra que, dans un ĂÂąge avancĂ©, la seule idĂ©e de quelques lĂ©gĂšres faveurs qui m'attendaient prĂšs de la personne aimĂ©e allumait mon sang Ă tel point qu'il m'Ă©tait impossible de faire impunĂ©ment le court trajet qui me sĂ©parait d'elle. Comment, par quel prodige, dans la fleur de ma jeunesse, eus-je si peu d'empressement pour la premiĂšre jouissance? Comment pus-je en voir approcher l'heure avec plus de peine que de plaisir? Comment, au lieu des dĂ©lices qui devaient m'enivrer, sentais-je presque de la rĂ©pugnance et des craintes? Il n'y a point Ă douter que si j'avais pu me dĂ©rober Ă mon bonheur avec biensĂ©ance, je ne l'eusse fait de tout mon coeur. J'ai promis des bizarreries dans l'histoire de mon attachement pour elle; en voilĂ sĂ»rement une Ă laquelle on ne s'attendait pas. Le lecteur, dĂ©jĂ rĂ©voltĂ©, juge qu'Ă©tant possĂ©dĂ©e par un autre homme, elle se dĂ©gradait Ă mes yeux en se partageant, et qu'un sentiment de mĂ©sestime attiĂ©dissait ceux qu'elle m'avait inspirĂ©s il se trompe. Ce partage, il est vrai, me faisait une cruelle peine, tant par une dĂ©licatesse fort naturelle, que parce qu'en effet je le trouvais peu digne d'elle et de moi; mais quant Ă mes sentiments pour elle il ne les altĂ©rait point, et je peux jurer que jamais je ne l'aimai plus tendrement que quand je dĂ©sirais si peu la possĂ©der. Je connaissais trop son coeur chaste et son tempĂ©rament de glace pour croire un moment que le plaisir des sens eĂ»t aucune part Ă cet abandon d'elle-mĂÂȘme j'Ă©tais parfaitement sĂ»r que le seul soin de m'arracher Ă des dangers autrement presque inĂ©vitables, et de me conserver tout entier Ă moi et Ă mes devoirs, lui en faisait enfreindre un qu'elle ne regardait pas du mĂÂȘme oeil que les autres femmes, comme il sera dit ci-aprĂšs. Je la plaignais et je me plaignais. J'aurais voulu lui dire, non, maman, il n'est pas nĂ©cessaire; je vous rĂ©ponds de moi sans cela. Mais je n'osais, premiĂšrement parce que ce n'Ă©tait pas une chose Ă dire, et puis parce qu'au fond je sentais que cela n'Ă©tait pas vrai, et qu'en effet il n'y avait qu'une femme qui pĂ»t me garantir des autres femmes et me mettre Ă l'Ă©preuve des tentations. Sans dĂ©sirer de la possĂ©der, j'Ă©tais bien aise qu'elle m'ĂÂŽtĂÂąt le dĂ©sir d'en possĂ©der d'autres; tant je regardais tout ce qui pouvait me distraire d'elle comme un malheur. La longue habitude de vivre ensemble et d'y vivre innocemment, loin d'affaiblir mes sentiments pour elle, les avait renforcĂ©s, mais leur avait en mĂÂȘme temps donnĂ© une autre tournure qui les rendait plus affectueux, plus tendres peut-ĂÂȘtre, mais moins sensuels. A force de l'appeler maman, Ă force d'user avec elle de la familiaritĂ© d'un fils, je m'Ă©tais accoutumĂ© Ă me regarder comme tel. Je crois que voilĂ la vĂ©ritable cause du peu d'empressement que j'eus de la possĂ©der, quoiqu'elle me fĂ»t si chĂšre. Je me souviens trĂšs bien que mes premiers sentiments, sans ĂÂȘtre plus vifs, Ă©taient plus voluptueux. A Annecy, j'Ă©tais dans l'ivresse; Ă ChambĂ©ri, je n'y Ă©tais plus. Je l'aimais toujours aussi passionnĂ©ment qu'il fĂ»t possible; mais je l'aimais plus pour elle et moins pour moi, ou du moins je cherchais plus mon bonheur que mon plaisir auprĂšs d'elle elle Ă©tait pour moi plus qu'une soeur, plus qu'une mĂšre, plus qu'une amie, plus mĂÂȘme qu'une maĂtresse; et c'Ă©tait pour cela qu'elle n'Ă©tait pas une maĂtresse. Enfin, je l'aimais trop pour la convoiter voilĂ ce qu'il y a de plus clair dans mes idĂ©es. Ce jour, plutĂÂŽt redoutĂ© qu'attendu, vint enfin. Je promis tout, et je ne mentis pas. Mon coeur confirmait mes engagements sans en dĂ©sirer le prix. Je l'obtins pourtant. Je me vis pour la premiĂšre fois dans les bras d'une femme, et d'une femme que j'adorais. Fus-je heureux? non, je goĂ»tai le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme j'Ă©tais comme si j'avais commis un inceste. Deux ou trois fois, en la pressant avec transport dans mes bras, j'inondai son sein de mes larmes. Pour elle, elle n'Ă©tait ni triste ni vive; elle Ă©tait caressante et tranquille. Comme elle Ă©tait peu sensuelle et n'avait point recherchĂ© la voluptĂ©, elle n'en eut pas les dĂ©lices et n'en a jamais eu les remords. Je le rĂ©pĂšte, toutes ses fautes lui vinrent de ses erreurs, jamais de ses passions. Elle Ă©tait bien nĂ©e, son coeur Ă©tait pur, elle aimait les choses honnĂÂȘtes, ses penchants Ă©taient droits et vertueux, son goĂ»t Ă©tait dĂ©licat; elle Ă©tait faite pour une Ă©lĂ©gance de moeurs qu'elle a toujours aimĂ©e et qu'elle n'a jamais suivie, parce qu'au lieu d'Ă©couter son coeur qui la menait bien, elle Ă©couta sa raison qui la menait mal. Quand des principes faux l'ont Ă©garĂ©e, ses vrais sentiments les ont toujours dĂ©mentis mais malheureusement elle se piquait de philosophie, et la morale qu'elle s'Ă©tait faite gĂÂąta celle que son coeur lui dictait. M. de Tavel, son premier amant, fut son maĂtre de philosophie, et les principes qu'il lui donna furent ceux dont il avait besoin pour la sĂ©duire. La trouvant attachĂ©e Ă son mari, Ă ses devoirs, toujours froide, raisonnante, et inattaquable par les sens, il l'attaqua par des sophismes, et parvint Ă lui montrer ses devoirs auxquels elle Ă©tait si attachĂ©e comme un bavardage de catĂ©chismes fait uniquement pour amuser les enfants; l'union des sexes, comme l'acte le plus indiffĂ©rent en soi; la fidĂ©litĂ© conjugale, comme une apparence obligatoire dont toute la moralitĂ© regardait l'opinion; le repos des maris, comme la seule rĂšgle du devoir des femmes; en sorte que des infidĂ©litĂ©s ignorĂ©es, nulles pour celui qu'elles offensaient, l'Ă©taient aussi pour la conscience enfin il lui persuada que la chose en elle-mĂÂȘme n'Ă©tait rien, qu'elle ne prenait d'existence que par le scandale, et que toute femme qui paraissait sage, par cela seul l'Ă©tait en effet. C'est ainsi que le malheureux parvint Ă son but en corrompant la raison d'un enfant dont il n'avait pu corrompre le coeur. Il en fut puni par la plus dĂ©vorante jalousie, persuadĂ© qu'elle le traitait lui-mĂÂȘme comme il lui avait appris Ă traiter son mari. Je ne sais s'il se trompait sur ce point. Le ministre Perret passa pour son successeur. Ce que je sais, c'est que le tempĂ©rament froid de cette jeune femme, qui l'aurait dĂ» garantir de ce systĂšme, fut ce qui l'empĂÂȘcha dans la suite d'y renoncer. Elle ne pouvait concevoir qu'on donnĂÂąt tant d'importance Ă ce qui n'en avait point pour elle. Elle n'honora jamais du nom de vertu une abstinence qui lui coĂ»tait si peu. Elle n'eĂ»t donc guĂšre abusĂ© de ce faux principe pour elle-mĂÂȘme; mais elle en abusa pour autrui, et cela par une autre maxime presque aussi fausse, mais plus d'accord avec la bontĂ© de son coeur. Elle a toujours cru que rien n'attachait tant un homme Ă une femme que la possession; et quoiqu'elle n'aimĂÂąt ses amis que d'amitiĂ©, c'Ă©tait d'une amitiĂ© si tendre qu'elle employait tous les moyens qui dĂ©pendaient d'elle pour se les attacher plus fortement. Ce qu'il y a d'extraordinaire est qu'elle a presque toujours rĂ©ussi. Elle Ă©tait si rĂ©ellement aimable que plus l'intimitĂ© dans laquelle on vivait avec elle Ă©tait grande, plus on y trouvait de nouveaux sujets de l'aimer. Une autre chose digne de remarque est qu'aprĂšs sa premiĂšre faiblesse elle n'a guĂšre favorisĂ© que des malheureux; les gens brillants ont tous perdu leur peine auprĂšs d'elle mais il fallait qu'un homme qu'elle commençait par plaindre fĂ»t bien peu aimable si elle ne finissait par l'aimer. Quand elle se fit des choix peu dignes d'elle, bien loin que ce fĂ»t par des inclinations basses, qui n'approchĂšrent jamais de son noble coeur, ce fut uniquement par son caractĂšre trop gĂ©nĂ©reux, trop humain, trop compatissant, trop sensible, qu'elle ne gouverna pas toujours avec assez de discernement. Si quelques principes faux l'ont Ă©garĂ©e, combien n'en avait-elle pas d'admirables dont elle ne se dĂ©partait jamais! Par combien de vertu ne rachetait-elle pas ses faiblesses, si l'on peut appeler de ce nom des erreurs oĂÂč les sens avaient si peu de part! Ce mĂÂȘme homme qui la trompa sur un point l'instruisit excellemment sur mille autres; et ses passions, qui n'Ă©taient pas fougueuses, lui permettant de suivre toujours ses lumiĂšres, elle allait bien quand ses sophismes ne l'Ă©garaient pas. Ses motifs Ă©taient louables jusque dans ses fautes en s'abusant elle pouvait mal faire, mais elle ne pouvait vouloir rien qui fĂ»t mal. Elle abhorrait la duplicitĂ©, le mensonge elle Ă©tait juste, Ă©quitable, humaine, dĂ©sintĂ©ressĂ©e, fidĂšle Ă sa parole, Ă ses amis, Ă ses devoirs qu'elle reconnaissait pour tels, incapable de vengeance et de haine, et ne concevant pas mĂÂȘme qu'il y eĂ»t le moindre mĂ©rite Ă pardonner. Enfin, pour revenir Ă ce qu'elle avait de moins excusable, sans estimer ses faveurs ce qu'elles valaient, elle n'en fit jamais un vil commerce; elle les prodiguait, mais elle ne les vendait pas, quoiqu'elle fĂ»t sans cesse aux expĂ©dients pour vivre; et j'ose dire que si Socrate put estimer Aspasie, il eĂ»t respectĂ© madame de Warens. Je sais d'avance qu'en lui donnant un caractĂšre sensible et un tempĂ©rament froid, je serai accusĂ© de contradiction comme Ă l'ordinaire, et avec autant de raison. Il se peut que la nature ait eu tort, et que cette combinaison n'ait pas dĂ» ĂÂȘtre; je sais seulement qu'elle a Ă©tĂ©. Tous ceux qui ont connu madame de Warens, et dont un si grand nombre existe encore, ont pu savoir qu'elle Ă©tait ainsi. J'ose mĂÂȘme ajouter qu'elle n'a connu qu'un seul vrai plaisir au monde, c'Ă©tait d'en faire Ă ceux qu'elle aimait. Toutefois, permis Ă chacun d'argumenter lĂ -dessus tout Ă son aise, et de prouver doctement que cela n'est pas vrai. Ma fonction est de dire la vĂ©ritĂ©, mais non pas de la faire croire. J'appris peu Ă peu tout ce que je viens de dire dans les entretiens qui suivirent notre union, et qui seuls la rendirent dĂ©licieuse. Elle avait eu raison d'espĂ©rer que sa complaisance me serait utile; j'en tirai pour mon instruction de grands avantages. Elle m'avait jusqu'alors parlĂ© de moi seul comme Ă un enfant. Elle commença de me traiter en homme, et me parla d'elle. Tout ce qu'elle me disait m'Ă©tait si intĂ©ressant, je m'en sentais si touchĂ©, que, me repliant sur moi-mĂÂȘme, j'appliquais Ă mon profit ses confidences plus que je n'avais fait ses leçons. Quand on sent vraiment que le coeur parle, le nĂÂŽtre s'ouvre pour recevoir ses Ă©panchements; et jamais toute la morale d'un pĂ©dagogue ne vaudra le bavardage affectueux et tendre d'une femme sensĂ©e, pour qui l'on a de l'attachement. L'intimitĂ© dans laquelle je vivais avec elle l'ayant mise Ă portĂ©e de m'apprĂ©cier plus avantageusement qu'elle n'avait fait, elle jugea que, malgrĂ© mon air gauche, je valais la peine d'ĂÂȘtre cultivĂ© pour le monde, et que si je m'y montrais un jour sur un certain pied, je serais en Ă©tat d'y faire mon chemin. Sur cette idĂ©e, elle s'attachait non seulement Ă former mon jugement, mais mon extĂ©rieur, mes maniĂšres, Ă me rendre aimable autant qu'estimable; et s'il est vrai qu'on puisse allier les succĂšs dans le monde avec la vertu ce que pour moi je ne crois pas, je suis sĂ»r au moins qu'il n'y a pour cela d'autre route que celle qu'elle avait prise, et qu'elle voulait m'enseigner. Car madame de Warens connaissait les hommes, et savait supĂ©rieurement l'art de traiter avec eux sans mensonge et sans imprudence, sans les tromper et sans les fĂÂącher. Mais cet art Ă©tait dans son caractĂšre bien plus que dans ses leçons; elle savait mieux le mettre en pratique que l'enseigner, et j'Ă©tais l'homme du monde le moins propre Ă l'apprendre. Aussi tout ce qu'elle fit Ă cet Ă©gard fut-il, peu s'en faut, peine perdue, de mĂÂȘme que le soin qu'elle prit de me donner des maĂtres pour la danse et pour les armes. Quoique leste et bien pris dans ma taille, je ne pus apprendre Ă danser un menuet. J'avais tellement pris, Ă cause de mes cors, l'habitude de marcher du talon, que Roche ne put me la faire perdre; et jamais, avec l'air assez ingambe, je n'ai pu sauter un mĂ©diocre fossĂ©. Ce fut encore pis Ă la salle d'armes. AprĂšs trois mois de leçon, je tirais encore Ă la muraille, hors d'Ă©tat de faire assaut, et jamais je n'eus le poignet assez souple ou le bras assez ferme pour retenir mon fleuret quand il plaisait au maĂtre de me le faire sauter. Ajoutez que j'avais un dĂ©goĂ»t mortel pour cet exercice, et pour le maĂtre qui tĂÂąchait de me l'enseigner. Je n'aurais jamais cru qu'on pĂ»t ĂÂȘtre si fier de l'art de tuer un homme. Pour mettre son vaste gĂ©nie Ă ma portĂ©e, il ne s'exprimait que par des comparaisons tirĂ©es de la musique, qu'il ne savait point. Il trouvait des analogies frappantes entre les bottes de tierce et de quarte et les intervalles musicaux du mĂÂȘme nom. Quand il voulait faire une feinte, il me disait de prendre garde Ă ce diĂšse, parce qu'anciennement les diĂšses s'appelaient des feintes; quand il m'avait fait sauter de la main mon fleuret, il disait en ricanant que c'Ă©tait une pause. Enfin je ne vis de ma vie un pĂ©dant plus insupportable que ce pauvre homme avec son plumet et son plastron. Je fis donc peu de progrĂšs dans mes exercices, que je quittai bientĂÂŽt par pur dĂ©goĂ»t; mais j'en fis davantage dans un art plus utile, celui d'ĂÂȘtre content de mon sort, et de n'en pas dĂ©sirer un plus brillant, pour lequel je commençais Ă sentir que je n'Ă©tais pas nĂ©. LivrĂ© tout entier au dĂ©sir de rendre Ă maman la vie heureuse, je me plaisais toujours plus auprĂšs d'elle; et quand il fallait m'en Ă©loigner pour courir en ville, malgrĂ© ma passion pour la musique, je commençais Ă sentir la gĂÂȘne de mes leçons. J'ignore si Claude Anet s'aperçut de l'intimitĂ© de notre commerce. J'ai lieu de croire qu'il ne lui fut pas cachĂ©. C'Ă©tait un garçon trĂšs clairvoyant, mais trĂšs discret, qui ne parlait jamais contre sa pensĂ©e, mais qui ne la disait pas toujours. Sans me faire le moindre semblant qu'il fĂ»t instruit, par sa conduite, il paraissait l'ĂÂȘtre; et cette conduite ne venait sĂ»rement pas de bassesse d'ĂÂąme, mais de ce qu'Ă©tant entrĂ© dans les principes de sa maĂtresse, il ne pouvait dĂ©sapprouver qu'elle agĂt consĂ©quemment. Quoique aussi jeune qu'elle, il Ă©tait si mĂ»r et si grave, qu'il nous regardait presque comme deux enfants dignes d'indulgence, et nous le regardions l'un et l'autre comme un homme respectable, dont nous avions l'estime Ă mĂ©nager. Ce ne fut qu'aprĂšs qu'elle lui fut infidĂšle que je connus bien tout l'attachement qu'elle avait pour lui. Comme elle savait que je ne pensais, ne sentais, ne respirais que par elle, elle me montrait combien elle l'aimait, afin que je l'aimasse de mĂÂȘme; et elle appuyait encore moins sur son amitiĂ© pour lui que sur son estime, parce que c'Ă©tait le sentiment que je pouvais partager le plus pleinement. Combien de fois elle attendrit nos coeurs et nous fit embrasser avec larmes, en nous disant que nous Ă©tions nĂ©cessaires tous deux au bonheur de sa vie! Et que les femmes qui liront ceci ne sourient pas malignement. Avec le tempĂ©rament qu'elle avait, ce besoin n'Ă©tait pas Ă©quivoque c'Ă©tait uniquement celui de son coeur. Ainsi s'Ă©tablit entre nous trois une sociĂ©tĂ© sans autre exemple peut-ĂÂȘtre sur la terre. Tous nos voeux, nos soins, nos coeurs Ă©taient en commun; rien n'en passait au delĂ de ce petit cercle. L'habitude de vivre ensemble et d'y vivre exclusivement devint si grande, que si, dans nos repas, un des trois manquait ou qu'il vĂnt un quatriĂšme, tout Ă©tait dĂ©rangĂ©, et, malgrĂ© nos liaisons particuliĂšres, les tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte nous Ă©taient moins doux que la rĂ©union. Ce qui prĂ©venait entre nous la gĂÂȘne Ă©tait une extrĂÂȘme confiance rĂ©ciproque, et ce qui prĂ©venait l'ennui Ă©tait que nous Ă©tions tous fort occupĂ©s. Maman, toujours projetante et toujours agissante, ne nous laissait guĂšre oisifs ni l'un ni l'autre, et nous avions encore chacun pour notre compte de quoi bien remplir notre temps. Selon moi, le dĂ©soeuvrement n'est pas moins le flĂ©au de la sociĂ©tĂ© que celui de la solitude. Rien ne rĂ©trĂ©cit plus l'esprit, rien n'engendre plus de riens, de rapports, de paquets, de tracasseries, de mensonges, que d'ĂÂȘtre Ă©ternellement renfermĂ©s vis-Ă -vis les uns des autres dans une chambre, rĂ©duits pour tout ouvrage Ă la nĂ©cessitĂ© de babiller continuellement. Quand tout le monde est occupĂ©, l'on ne parle que quand on a quelque chose Ă dire; mais quand on ne fait rien, il faut absolument parler toujours; et voilĂ de toutes les gĂÂȘnes la plus incommode et la plus dangereuse. J'ose mĂÂȘme aller plus loin, et je soutiens que, pour rendre un cercle vraiment agrĂ©able, il faut non seulement que chacun y fasse quelque chose, mais quelque chose qui demande un peu d'attention. Faire des noeuds, c'est ne rien faire; et il faut tout autant de soin pour amuser une femme qui fait des noeuds que celle qui tient les bras croisĂ©s. Mais quand elle brode, c'est autre chose elle s'occupe assez pour remplir les intervalles du silence. Ce qu'il y a de choquant, de ridicule, est de voir pendant ce temps une douzaine de flandrins se lever, s'asseoir, aller, venir, pirouetter sur leurs talons, retourner deux cents fois les magots de la cheminĂ©e, et fatiguer leur minerve Ă maintenir un intarissable flux de paroles la belle occupation! Ces gens-lĂ , quoi qu'ils fassent, seront toujours Ă charge aux autres et Ă eux-mĂÂȘmes. Quand j'Ă©tais Ă Motiers, j'allais faire des lacets chez mes voisines; si je retournais dans le monde, j'aurais toujours dans ma poche un bilboquet, et j'en jouerais toute la journĂ©e pour me dispenser de parler quand je n'aurais rien Ă dire. Si chacun en faisait autant, les hommes deviendraient moins mĂ©chants, leur commerce deviendrait plus sĂ»r, et je pense, plus agrĂ©able. Enfin, que les plaisants rient s'ils veulent, mais je soutiens que la seule morale Ă la portĂ©e du prĂ©sent siĂšcle est la morale du bilboquet. Au reste, on ne nous laissait guĂšre le soin d'Ă©viter l'ennui par nous-mĂÂȘmes, et les importuns nous en donnaient trop par leur affluence pour nous en laisser quand nous restions seuls. L'impatience qu'ils m'avaient donnĂ©e autrefois n'Ă©tait pas diminuĂ©e, et toute la diffĂ©rence Ă©tait que j'avais moins de temps pour m'y livrer. La pauvre maman n'avait point perdu son ancienne fantaisie d'entreprises et de systĂšme au contraire, plus ses besoins domestiques devenaient pressants, plus pour y pourvoir elle se livrait Ă ses visions; moins elle avait de ressources prĂ©sentes, plus elle s'en forgeait dans l'avenir. Le progrĂšs des ans ne faisait qu'augmenter en elle cette manie; et Ă mesure qu'elle perdait le goĂ»t des plaisirs du monde et de la jeunesse, elle le remplaçait par celui des secrets et des projets. La maison ne dĂ©semplissait pas de charlatans, de fabricants, de souffleurs, d'entrepreneurs de toute espĂšce, qui, distribuant par millions la fortune, finissaient par avoir besoin d'un Ă©cu. Aucun ne sortait de chez elle Ă vide, et l'un de mes Ă©tonnements est qu'elle ait pu suffire aussi longtemps Ă tant de profusions sans en Ă©puiser la source et sans lasser ses crĂ©anciers. Le projet dont elle Ă©tait le plus occupĂ©e au temps dont je parle, et qui n'Ă©tait pas le plus dĂ©raisonnable qu'elle eĂ»t formĂ©, Ă©tait de faire Ă©tablir Ă ChambĂ©ri un jardin royal de plantes, avec un dĂ©monstrateur appointĂ©; et l'on comprend d'avance Ă qui cette place Ă©tait destinĂ©e. La position de cette ville, au milieu des Alpes, Ă©tait trĂšs favorable Ă la botanique; et maman, qui facilitait toujours un projet par un autre, y joignit celui d'un collĂšge de pharmacie, qui vĂ©ritablement paraissait trĂšs utile dans un pays aussi pauvre, oĂÂč les apothicaires sont presque les seuls mĂ©decins. La retraite du proto-mĂ©decin Grossi Ă ChambĂ©ri, aprĂšs la mort du roi Victor, lui parut favoriser beaucoup cette idĂ©e, et la lui suggĂ©ra peut-ĂÂȘtre. Quoi qu'il en soit, elle se mit Ă cajoler Grossi, qui pourtant n'Ă©tait pas trop cajolable; car c'Ă©tait bien le plus caustique et le plus brutal monsieur que j'aie jamais connu. On en jugera par deux ou trois traits que je vais citer pour Ă©chantillon. Un jour il Ă©tait en consultation avec d'autres mĂ©decins, un entre autres qu'on avait fait venir d'Annecy, et qui Ă©tait le mĂ©decin ordinaire du malade. Ce jeune homme, encore malappris pour un mĂ©decin, osa n'ĂÂȘtre pas de l'avis de monsieur le proto. Celui-ci, pour toute rĂ©ponse, lui demanda quand il s'en retournait, par oĂÂč il passait, et quelle voiture il prenait. L'autre, aprĂšs l'avoir satisfait, lui demande Ă son tour s'il y a quelque chose pour son service. Rien, rien, dit Grossi, sinon que je veux m'aller mettre Ă une fenĂÂȘtre sur votre passage, pour avoir le plaisir de voir passer un ĂÂąne Ă cheval. Il Ă©tait aussi avare que riche et dur. Un de ses amis lui voulut un jour emprunter de l'argent avec de bonnes sĂ»retĂ©s Mon ami, lui dit-il en lui serrant le bras et grinçant les dents, quand saint Pierre descendrait du ciel pour m'emprunter dix pistoles, et qu'il me donnerait la TrinitĂ© pour caution, je ne les lui prĂÂȘterais pas. Un jour, invitĂ© Ă dĂner chez M. le comte Picon, gouverneur de Savoie, et trĂšs dĂ©vot, il arrive avant l'heure; et S. Exc., alors occupĂ©e Ă dire le rosaire, lui en propose l'amusement. Ne sachant trop que rĂ©pondre, il fait une grimace affreuse et se met Ă genoux; mais Ă peine avait-il rĂ©citĂ© deux Ave, que, n'y pouvant plus tenir, il se lĂšve brusquement, prend sa canne, et s'en va sans mot dire. Le comte Picon court aprĂšs lui, et lui crie Monsieur Grossi! monsieur Grossi! restez donc; vous avez lĂ -bas Ă la broche une excellente bartavelle. Monsieur le comte, lui rĂ©pond l'autre en se retournant, vous me donneriez un ange rĂÂŽti que je ne resterais pas. VoilĂ quel Ă©tait M. le proto-mĂ©decin Grossi, que maman entreprit et vint Ă bout d'apprivoiser. Quoique extrĂÂȘmement occupĂ©, il s'accoutuma Ă venir trĂšs souvent chez elle, prit Anet en amitiĂ©, marqua faire cas de ses connaissances, en parlait avec estime, et, ce qu'on n'aurait pas attendu d'un pareil ours, affectait de le traiter avec considĂ©ration pour effacer les impressions du passĂ©. Car, quoique Anet ne fĂ»t plus sur le pied d'un domestique, on savait qu'il l'avait Ă©tĂ©, et il ne fallait pas moins que l'exemple et l'autoritĂ© de monsieur le proto-mĂ©decin pour donner Ă son Ă©gard le ton qu'on n'aurait pas pris de tout autre. Claude Anet, avec un habit noir, une perruque bien peignĂ©e, un maintien grave et dĂ©cent, une conduite sage et circonspecte, des connaissances assez Ă©tendues en matiĂšre mĂ©dicale et en botanique, et la faveur d'un chef de la FacultĂ©, pouvait raisonnablement espĂ©rer de remplir avec applaudissement la place de dĂ©monstrateur royal des plantes, si l'Ă©tablissement projetĂ© avait lieu; et rĂ©ellement Grossi en avait goĂ»tĂ© le plan, l'avait adoptĂ©, et n'attendait pour le proposer Ă la cour que le moment oĂÂč la paix permettrait de songer aux choses utiles, et laisserait disposer de quelque argent pour y pourvoir. Mais ce projet, dont l'exĂ©cution m'eĂ»t probablement jetĂ© dans la botanique, pour laquelle il me semble que j'Ă©tais nĂ©, manqua par un de ces coups inattendus qui renversent les desseins les mieux concertĂ©s. J'Ă©tais destinĂ© Ă devenir par degrĂ©s un exemple des misĂšres humaines. On dirait que la Providence, qui m'appelait Ă ces grandes Ă©preuves, Ă©cartait de sa main tout ce qui m'eĂ»t empĂÂȘchĂ© d'y arriver. Dans une course qu'Anet avait fait au haut des montagnes pour aller chercher du gĂ©nĂ©pi, plante rare qui ne croĂt que sur les Alpes, et dont M. Grossi avait besoin, ce pauvre garçon s'Ă©chauffa tellement qu'il gagna une pleurĂ©sie dont le gĂ©nĂ©pi ne put le sauver, quoiqu'il y soit, dit-on, spĂ©cifique; et, malgrĂ© tout l'art de Grossi, qui certainement Ă©tait un trĂšs habile homme, malgrĂ© les soins infinis que nous prĂmes de lui, sa bonne maĂtresse et moi, il mourut le cinquiĂšme jour entre nos mains, aprĂšs la plus cruelle agonie, durant laquelle il n'eut d'autres exhortations que les miennes; et je les lui prodiguai avec des Ă©lans de douleur et de zĂšle qui, s'il Ă©tait en Ă©tat de m'entendre, devaient ĂÂȘtre de quelque consolation pour lui. VoilĂ comment je perdis le plus solide ami que j'eus en toute ma vie homme estimable et rare en qui la nature tint lieu d'Ă©ducation, qui nourrit dans la servitude toutes les vertus des grands hommes, et Ă qui peut-ĂÂȘtre il ne manqua, pour se montrer tel Ă tout le monde, que de vivre et d'ĂÂȘtre placĂ©. Le lendemain, j'en parlais avec maman dans l'affliction la plus vive et la plus sincĂšre, et, tout d'un coup, au milieu de l'entretien, j'eus la vile et indigne pensĂ©e que j'hĂ©ritais de ses nippes, et surtout d'un bel habit noir qui m'avait donnĂ© dans la vue. Je le pensai, par consĂ©quent je le dis; car prĂšs d'elle c'Ă©tait pour moi la mĂÂȘme chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu'elle avait faite que ce lĂÂąche et odieux mot, le dĂ©sintĂ©ressement et la noblesse d'ĂÂąme Ă©tant des qualitĂ©s que le dĂ©funt avait Ă©minemment possĂ©dĂ©es. La pauvre femme, sans rien rĂ©pondre, se tourna de l'autre cĂÂŽtĂ© et se mit Ă pleurer. ChĂšres et prĂ©cieuses larmes! elles furent entendues et coulĂšrent toutes dans mon coeur; elles y lavĂšrent jusqu'aux derniĂšres traces d'un sentiment bas et malhonnĂÂȘte. Il n'y en est jamais entrĂ© depuis ce temps-lĂ . Cette perte causa Ă maman autant de prĂ©judice que de douleur. Depuis ce moment, ses affaires ne cessĂšrent d'aller en dĂ©cadence. Anet Ă©tait un garçon exact et rangĂ©, qui maintenait l'ordre dans la maison de sa maĂtresse. On craignait sa vigilance, et le gaspillage Ă©tait moindre. Elle-mĂÂȘme craignait sa censure, et se contenait davantage dans ses dissipations. Ce n'Ă©tait pas assez pour elle de son attachement, elle voulait conserver son estime, et elle redoutait le juste reproche qu'il osait quelquefois lui faire, qu'elle prodiguait le bien d'autrui autant que le sien. Je pensais comme lui, je le disais mĂÂȘme; mais je n'avais pas le mĂÂȘme ascendant sur elle, et mes discours n'en imposaient pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien forcĂ© de prendre sa place, pour laquelle j'avais aussi peu d'aptitude que de goĂ»t; je la remplis mal. J'Ă©tais peu soigneux, j'Ă©tais fort timide; tout en grondant Ă part moi, je laissais tout aller comme il allait. D'ailleurs, j'avais bien obtenu la mĂÂȘme confiance, mais non pas la mĂÂȘme autoritĂ©. Je voyais le dĂ©sordre, j'en gĂ©missais, je m'en plaignais, et je n'Ă©tais pas Ă©coutĂ©. J'Ă©tais trop jeune et trop vif pour avoir le droit d'ĂÂȘtre raisonnable; et quand je voulais me mĂÂȘler de faire le censeur, maman me donnait de petits soufflets de caresses, m'appelait son petit Mentor, et me forçait Ă reprendre le rĂÂŽle qui me convenait. Le sentiment profond de la dĂ©tresse oĂÂč ses dĂ©penses peu mesurĂ©es devaient nĂ©cessairement la jeter tĂÂŽt ou tard me fit une impression d'autant plus forte, qu'Ă©tant devenu l'inspecteur de sa maison, je jugeais par moi-mĂÂȘme de l'inĂ©galitĂ© de la balance entre le doit et l'avoir. Je date de cette Ă©poque le penchant Ă l'avarice que je me suis toujours senti depuis ce temps-lĂ . Je n'ai jamais Ă©tĂ© follement prodigue que par bourrasques; mais jusqu'alors je ne m'Ă©tais jamais beaucoup inquiĂ©tĂ© si j'avais peu ou beaucoup d'argent. Je commençai Ă faire cette attention, et Ă prendre du souci de ma bourse. Je devenais vilain par un motif trĂšs noble; car, en vĂ©ritĂ©, je ne songeais qu'Ă mĂ©nager Ă maman quelque ressource dans la catastrophe que je prĂ©voyais. Je craignais que ses crĂ©anciers ne fissent saisir sa pension, qu'elle ne fĂ»t tout Ă fait supprimĂ©e, et je m'imaginais, selon mes vues Ă©troites, que mon petit magot lui serait alors d'un grand secours. Mais pour le faire, et surtout pour le conserver, il fallait me cacher d'elle; car il n'eĂ»t pas convenu, tandis qu'elle Ă©tait aux expĂ©dients, qu'elle eĂ»t su que j'avais de l'argent mignon. J'allais donc cherchant par-ci par-lĂ de petites caches oĂÂč je fourrais quelques louis en dĂ©pĂÂŽt, comptant augmenter ce dĂ©pĂÂŽt sans cesse jusqu'au moment de le mettre Ă ses pieds. Mais j'Ă©tais si maladroit dans le choix de mes cachettes, qu'elle les Ă©ventait toujours; puis, pour m'apprendre qu'elle les avait trouvĂ©es, elle ĂÂŽtait l'or que j'y avais mis, et en mettait davantage en autres espĂšces. Je venais tout honteux rapporter Ă la bourse commune mon petit trĂ©sor, et jamais elle ne manquait de l'employer en nippes ou meubles Ă mon profit, comme Ă©pĂ©e d'argent, montre ou autre chose pareille. Bien convaincu qu'accumuler ne me rĂ©ussirait jamais et serait pour elle une mince ressource, je sentis enfin que je n'en avais point d'autre contre le malheur que je craignais que de me mettre en Ă©tat de pourvoir par moi-mĂÂȘme Ă sa subsistance, quand, cessant de pourvoir Ă la mienne, elle verrait le pain prĂÂȘt Ă lui manquer. Malheureusement, jetant mes projets du cĂÂŽtĂ© de mes goĂ»ts, je m'obstinais Ă chercher follement ma fortune dans la musique; et, sentant naĂtre des idĂ©es et des chants dans ma tĂÂȘte, je crus qu'aussitĂÂŽt que je serais en Ă©tat d'en tirer parti, j'allais devenir un homme cĂ©lĂšbre, un OrphĂ©e moderne, dont les sons devaient attirer tout l'argent du PĂ©rou. Ce dont il s'agissait pour moi, commençant Ă lire passablement la musique, Ă©tait d'apprendre la composition. La difficultĂ© Ă©tait de trouver quelqu'un pour me l'enseigner; car, avec mon Rameau seul, je n'espĂ©rais pas y parvenir par moi-mĂÂȘme; et depuis le dĂ©part de M. le MaĂtre, il n'y avait personne en Savoie qui entendĂt rien Ă l'harmonie. Ici l'on va voir encore une de ces inconsĂ©quences dont ma vie est remplie, et qui m'ont fait si souvent aller contre mon but, lors mĂÂȘme que j'y pensais tendre directement. Venture m'avait beaucoup parlĂ© de l'abbĂ© Blanchard, son maĂtre de composition, homme de mĂ©rite et d'un grand talent, qui pour lors Ă©tait maĂtre de musique de la cathĂ©drale de Besançon, et qui l'est maintenant de la chapelle de Versailles. Je me mis en tĂÂȘte d'aller Ă Besançon prendre leçon de l'abbĂ© Blanchard; et cette idĂ©e me parut si raisonnable, que je parvins Ă la faire trouver telle Ă maman. La voilĂ travaillant Ă mon petit Ă©quipage, et cela avec la profusion qu'elle mettait Ă toute chose. Ainsi, toujours avec le projet de prĂ©venir une banqueroute et de rĂ©parer dans l'avenir l'ouvrage de sa dissipation, je commençai dans le moment mĂÂȘme par lui causer une dĂ©pense de huit cents francs j'accĂ©lĂ©rais sa ruine pour me mettre en Ă©tat d'y remĂ©dier. Quelque folle que fĂ»t cette conduite, l'illusion Ă©tait entiĂšre de ma part, et mĂÂȘme de la sienne. Nous Ă©tions persuadĂ©s l'un et l'autre, moi que je travaillais utilement pour elle; elle que je travaillais utilement pour moi. J'avais comptĂ© trouver Venture encore Ă Annecy, et lui demander une lettre pour l'abbĂ© Blanchard. Il n'y Ă©tait plus. Il fallut, pour tout renseignement, me contenter d'une messe Ă quatre parties, de sa composition et de sa main, qu'il m'avait laissĂ©e. Avec cette recommandation, je vais Ă Besançon, passant par GenĂšve, oĂÂč je fus voir mes parents, et par Nyon, oĂÂč je fus voir mon pĂšre, qui me reçut comme Ă son ordinaire et se chargea de me faire parvenir ma malle, qui ne venait qu'aprĂšs moi, parce que j'Ă©tais Ă cheval. J'arrive Ă Besançon. L'abbĂ© Blanchard me reçoit bien, me promet ses instructions et m'offre ses services. Nous Ă©tions prĂÂȘts Ă commencer, quand j'apprends par une lettre de mon pĂšre que ma malle a Ă©tĂ© saisie et confisquĂ©e aux Rousses, bureau de France sur les frontiĂšres de Suisse. EffrayĂ© de cette nouvelle, j'emploie les connaissances que je m'Ă©tais faites Ă Besançon pour savoir le motif de cette confiscation; car, bien sĂ»r de n'avoir point de contrebande, je ne pouvais concevoir sur quel prĂ©texte on l'avait pu fonder. Je l'apprends enfin il faut le dire, car c'est un fait curieux. Je voyais Ă ChambĂ©ri un vieux Lyonnais, fort bon homme, appelĂ© M. Duvivier, qui avait travaillĂ© au visa sous la rĂ©gence, et qui, faute d'emploi, Ă©tait venu travailler au cadastre. Il avait vĂ©cu dans le monde; il avait des talents, quelque savoir, de la douceur, de la politesse; il savait la musique et comme j'Ă©tais de chambrĂ©e avec lui, nous nous Ă©tions liĂ©s de prĂ©fĂ©rence au milieu des ours mal lĂ©chĂ©s qui nous entouraient. Il avait Ă Paris des correspondances qui lui fournissaient ces petits riens, ces nouveautĂ©s Ă©phĂ©mĂšres qui courent on ne sait pourquoi, qui meurent on ne sait comment, sans que jamais personne y repense quand on a cessĂ© d'en parler. Comme je le menais quelquefois dĂner chez maman, il me faisait sa cour en quelque sorte, et, pour se rendre agrĂ©able, il tĂÂąchait de me faire aimer ces fadaises, pour lesquelles j'eus toujours un tel dĂ©goĂ»t, qu'il ne m'est arrivĂ© de la vie d'en lire une Ă moi seul. Malheureusement, un de ces maudits papiers resta dans la poche de veste d'un habit neuf que j'avais portĂ© deux ou trois fois pour ĂÂȘtre en rĂšgle avec les commis. Ce papier Ă©tait une parodie jansĂ©niste assez plate de la belle scĂšne du Mithridate de Racine. Je n'en avais pas lu dix vers, et l'avais laissĂ© par oubli dans ma poche. VoilĂ ce qui fit confisquer mon Ă©quipage. Les commis firent Ă la tĂÂȘte de l'inventaire de cette malle un magnifique procĂšs-verbal, oĂÂč, supposant que cet Ă©crit venait de GenĂšve pour ĂÂȘtre imprime et distribuĂ© en France, ils s'Ă©tendaient en saintes invectives contre les ennemis de Dieu et de l'Ăâ°glise, et en Ă©loges de leur pieuse vigilance, qui avait arrĂÂȘtĂ© l'exĂ©cution de ce projet infernal. Ils trouvĂšrent sans doute que mes chemises sentaient aussi l'hĂ©rĂ©sie, car, en vertu de ce terrible papier, tout fut confisquĂ© sans que jamais j'aie eu ni raison ni nouvelle de ma pauvre pacotille. Les gens des fermes Ă qui l'on s'adressa demandaient tant d'instructions, de renseignements, de certificats, de mĂ©moires, que, me perdant mille fois dans ce labyrinthe, je fus contraint de tout abandonner. J'ai un vrai regret de n'avoir pas conservĂ© le procĂšs-verbal du bureau des Rousses c'Ă©tait une piĂšce Ă figurer avec distinction parmi celles dont le recueil doit accompagner cet Ă©crit. Cette perte me fit revenir Ă ChambĂ©ri tout de suite, sans avoir rien fait avec l'abbĂ© Blanchard; et, tout bien pesĂ©, voyant le malheur me suivre dans toutes mes entreprises, je rĂ©solus de m'attacher uniquement Ă maman, de courir sa fortune, et de ne plus m'inquiĂ©ter inutilement d'un avenir auquel je ne pouvais rien. Elle me reçut comme si j'avais rapportĂ© des trĂ©sors, remonta peu Ă peu ma petite garde-robe; et mon malheur, assez grand pour l'un et pour l'autre, fut presque aussitĂÂŽt oubliĂ© qu'arrivĂ©. Quoique ce malheur m'eĂ»t refroidi sur mes projets de musique, je ne laissais pas d'Ă©tudier toujours mon Rameau; et, Ă force d'efforts, je parvins enfin Ă l'entendre et Ă faire quelques petits essais de composition, dont le succĂšs m'encouragea. Le comte de Bellegarde, fils du marquis d'Antremont, Ă©tait revenu de Dresde aprĂšs la mort du roi Auguste. Il avait vĂ©cu longtemps Ă Paris il aimait extrĂÂȘmement la musique, et avait pris en passion celle de Rameau. Son frĂšre, le comte de Nangis, jouait du violon, madame la comtesse de la Tour, leur soeur, chantait un peu. Tout cela mit Ă ChambĂ©ri la musique Ă la mode, et l'on Ă©tablit une maniĂšre de concert public, dont on voulut d'abord me donner la direction mais on s'aperçut bientĂÂŽt qu'elle passait mes forces, et l'on s'arrangea autrement. Je ne laissais pas d'y donner quelques petits morceaux de ma façon, et entre autres une cantate qui plut beaucoup. Ce n'Ă©tait pas une piĂšce bien faite, mais elle Ă©tait pleine de chants nouveaux et de choses d'effet que l'on n'attendait pas de moi. Ces messieurs ne purent croire que, lisant si mal la musique, je fusse en Ă©tat d'en composer de passable, et ils ne doutĂšrent pas que je ne me fusse fait honneur du travail d'autrui. Pour vĂ©rifier la chose, un matin M. de Nangis vint me trouver avec une cantate de ClĂ©rambault, qu'il avait transposĂ©e, disait-il, pour la commoditĂ© de la voix, et Ă laquelle il fallait faire une autre basse, la transposition rendant celle de ClĂ©rambault impraticable sur l'instrument. Je rĂ©pondis que c'Ă©tait un travail considĂ©rable, et qui ne pouvait ĂÂȘtre fait sur-le-champ. Il crut que je cherchais une dĂ©faite, et me pressa de lui faire au moins la basse d'un rĂ©citatif. Je la fis donc, mal sans doute, parce qu'en toute chose il me faut, pour bien faire, mes aises et ma libertĂ©; mais je la fis du moins dans les rĂšgles et comme il Ă©tait prĂ©sent, il ne put douter que je ne susse les Ă©lĂ©ments de la composition. Ainsi je ne perdis pas mes Ă©coliĂšres, mais je me refroidis un peu sur la musique, voyant que l'on faisait un concert et que l'on s'y passait de moi. Ce fut Ă peu prĂšs dans ce temps-lĂ que, la paix Ă©tant faite, l'armĂ©e française repassa les monts. Plusieurs officiers vinrent voir maman, entre autres M. le comte de Lautrec, colonel du rĂ©giment d'OrlĂ©ans, depuis plĂ©nipotentiaire Ă GenĂšve, et enfin marĂ©chal de France, auquel elle me prĂ©senta. Sur ce qu'elle lui dit, il parut s'intĂ©resser beaucoup Ă moi, et me promit beaucoup de choses dont il ne s'est souvenu que la derniĂšre annĂ©e de sa vie, lorsque je n'avais plus besoin de lui. Le jeune marquis de Sennecterre, dont le pĂšre Ă©tait alors ambassadeur Ă Turin, passa dans le mĂÂȘme temps Ă ChambĂ©ri. Il dĂna chez madame de Menthon j'y dĂnais aussi ce jour-lĂ . AprĂšs le dĂner il fut question de musique il la savait trĂšs bien. L'opĂ©ra de JephtĂ© Ă©tait alors dans sa nouveautĂ©; il en parla, on le fit apporter. Il me fit frĂ©mir en me proposant d'exĂ©cuter Ă nous deux cet opĂ©ra; et, tout en ouvrant le livre, il tomba sur ce morceau cĂ©lĂšbre Ă deux choeurs La terre, l'enfer, le ciel mĂÂȘme, Tout tremble devant le Seigneur. Il me dit Combien voulez-vous faire de parties? je ferai pour ma part ces six-lĂ . Je n'Ă©tais pas encore accoutumĂ© Ă cette pĂ©tulance française, et quoique j'eusse quelquefois ĂÂąnonnĂ© des partitions, je ne comprenais pas comment le mĂÂȘme homme pouvait faire en mĂÂȘme temps six parties, ni mĂÂȘme deux. Rien ne m'a plus coĂ»tĂ© dans l'exercice de la musique que de sauter ainsi lĂ©gĂšrement d'une partie Ă l'autre, et d'avoir l'oeil Ă la fois sur toute une partition. A la maniĂšre dont je me tirai de cette entreprise, M. de Sennecterre dut ĂÂȘtre tentĂ© de croire que je ne savais pas la musique. Ce fut peut-ĂÂȘtre pour vĂ©rifier ce doute qu'il me proposa de noter une chanson qu'il voulait donner Ă mademoiselle de Menthon. Je ne pouvais m'en dĂ©fendre. Il chanta la chanson; je l'Ă©crivis, mĂÂȘme sans le faire beaucoup rĂ©pĂ©ter. Il la lut ensuite, et trouva, comme il Ă©tait vrai, qu'elle Ă©tait trĂšs correctement notĂ©e. Il avait vu mon embarras, il prit plaisir Ă faire valoir ce petit succĂšs. C'Ă©tait pourtant une chose trĂšs simple. Au fond, je savais fort bien la musique; je ne manquais que de cette vivacitĂ© du premier coup d'oeil que je n'eus jamais sur rien, et qui ne s'acquiert en musique que par une pratique consommĂ©e. Quoi qu'il en soit, je fus sensible Ă l'honnĂÂȘte soin qu'il prit d'effacer dans l'esprit des autres et dans le mien la petite honte que j'avais eue; et douze ou quinze ans aprĂšs, me rencontrant avec lui dans diverses maisons de Paris, je fus tentĂ© plusieurs fois de lui rappeler cette anecdote, et de lui montrer que j'en gardais le souvenir. Mais il avait perdu les yeux depuis ce temps-lĂ je craignis de renouveler ses regrets en lui rappelant l'usage qu'il en avait su faire, et je me tus. Je touche au moment qui commence Ă lier mon existence passĂ©e avec la prĂ©sente. Quelques amitiĂ©s de ce temps-lĂ prolongĂ©es jusqu'Ă celui-ci me sont devenues bien prĂ©cieuses. Elles m'ont souvent fait regretter cette heureuse obscuritĂ© oĂÂč ceux qui se disaient mes amis l'Ă©taient et m'aimaient pour moi, par pure bienveillance, non par la vanitĂ© d'avoir des liaisons avec un homme connu, ou par le dĂ©sir secret de trouver ainsi plus d'occasions de lui nuire. C'est d'ici que je date ma premiĂšre connaissance avec mon vieux ami Gauffecourt, qui m'est toujours restĂ©, malgrĂ© les efforts qu'on a faits pour me l'ĂÂŽter. Toujours restĂ©! non. HĂ©las! je viens de le perdre. Mais il n'a cessĂ© de m'aimer qu'en cessant de vivre, et notre amitiĂ© n'a fini qu'avec lui. M. de Gauffecourt Ă©tait un des hommes les plus aimables qui aient existĂ©. Il Ă©tait impossible de le voir sans l'aimer, et de vivre avec lui sans s'y attacher tout Ă fait. Je n'ai vu de ma vie une physionomie plus ouverte, plus caressante, qui eĂ»t plus de sĂ©rĂ©nitĂ©, qui marquĂÂąt plus de sentiment et d'esprit, qui inspirĂÂąt plus de confiance. Quelque rĂ©servĂ© qu'on pĂ»t ĂÂȘtre, on ne pouvait, dĂšs la premiĂšre vue, se dĂ©fendre d'ĂÂȘtre aussi familier avec lui que si on l'eĂ»t connu depuis vingt ans et moi, qui avais tant de peine d'ĂÂȘtre Ă mon aise avec les nouveaux visages, j'y fus avec lui du premier moment. Son ton, son accent, son propos accompagnaient parfaitement sa physionomie. Le son de sa voix Ă©tait net, plein, bien timbrĂ©, une belle voix de basse Ă©toffĂ©e et mordante, qui remplissait l'oreille et sonnait au coeur. Il est impossible d'avoir une gaietĂ© plus Ă©gale et plus douce, des grĂÂąces plus vraies et plus simples, des talents plus naturels et cultivĂ©s avec plus de goĂ»t. Joignez Ă cela un coeur aimant, mais aimant un peu trop tout le monde, un caractĂšre officieux avec un peu de choix, servant ses amis avec zĂšle, ou plutĂÂŽt se faisant l'ami des gens qu'il pouvait servir, et sachant faire trĂšs adroitement ses propres affaires en faisant trĂšs chaudement celles d'autrui. Gauffecourt Ă©tait fils d'un simple horloger, et avait Ă©tĂ© horloger lui-mĂÂȘme. Mais sa figure et son mĂ©rite l'appelaient dans une autre sphĂšre oĂÂč il ne tarda pas d'entrer. Il fit connaissance avec M. de la Closure, rĂ©sident de France Ă GenĂšve, qui le prit en amitiĂ©. Il lui procura Ă Paris d'autres connaissances qui lui furent utiles, et par lesquelles il parvint Ă avoir la fourniture des sels du Valais, qui lui valait vingt mille livres de rente. Sa fortune, assez belle, se borna lĂ du cĂÂŽtĂ© des hommes; mais du cĂÂŽtĂ© des femmes, la presse y Ă©tait il eut Ă choisir, et fit ce qu'il voulut. Ce qu'il y eut de plus rare et de plus honorable pour lui fut qu'ayant des liaisons dans tous les Ă©tats, il fut partout chĂ©ri, recherchĂ© de tout le monde, sans jamais ĂÂȘtre enviĂ© ni haĂÂŻ de personne; et je crois qu'il est mort sans avoir eu de sa vie un seul ennemi. Heureux homme! Il venait tous les ans aux bains d'Aix, oĂÂč se rassemble la bonne compagnie des pays voisins. LiĂ© avec toute la noblesse de Savoie, il venait d'Aix Ă ChambĂ©ri voir le comte de Bellegarde et son pĂšre le marquis d'Antremont, chez qui maman fit et me fit faire connaissance avec lui. Cette connaissance, qui semblait devoir n'aboutir Ă rien, et fut nombre d'annĂ©es interrompue, se renouvela dans l'occasion que je dirai, et devint un vĂ©ritable attachement. C'est assez pour m'autoriser Ă parler d'un ami avec qui j'ai Ă©tĂ© si Ă©troitement liĂ© mais quand je ne prendrais aucun intĂ©rĂÂȘt personnel Ă sa mĂ©moire, c'Ă©tait un homme si aimable et si heureusement nĂ©, que, pour l'honneur de l'espĂšce humaine, je la croirais toujours bonne Ă conserver. Cet homme si charmant avait pourtant ses dĂ©fauts ainsi que les autres, comme on pourra voir ci-aprĂšs mais s'il ne les eĂ»t pas eus, peut-ĂÂȘtre eĂ»t-il Ă©tĂ© moins aimable. Pour le rendre intĂ©ressant autant qu'il pouvait l'ĂÂȘtre, il fallait qu'on eĂ»t quelque chose Ă lui pardonner. Une autre liaison du mĂÂȘme temps n'est pas Ă©teinte, et me leurre encore de cet espoir du bonheur temporel, qui meurt si difficilement dans le coeur de l'homme. M. de ConziĂ©, gentilhomme savoyard, alors jeune et aimable, eut la fantaisie d'apprendre la musique, ou plutĂÂŽt de faire connaissance avec celui qui l'enseignait. Avec de l'esprit et du goĂ»t pour les belles connaissances, M. de ConziĂ© avait une douceur de caractĂšre qui le rendait trĂšs liant, et je l'Ă©tais beaucoup moi-mĂÂȘme pour les gens en qui je la trouvais. La liaison fut bientĂÂŽt faite. Le germe de littĂ©rature et de philosophie qui commençait Ă fermenter dans ma tĂÂȘte, et qui n'attendait qu'un peu de culture et d'Ă©mulation pour se dĂ©velopper tout Ă fait, les trouvait en lui. M. de ConziĂ© avait peu de disposition pour la musique ce fut un bien pour moi; les heures des leçons se passaient Ă tout autre chose qu'Ă solfier. Nous dĂ©jeunions, nous causions, nous lisions quelques nouveautĂ©s, et pas un mot de musique. La correspondance de Voltaire avec le prince royal de Prusse faisait du bruit alors nous nous entretenions souvent de ces deux hommes cĂ©lĂšbres, dont l'un, depuis peu sur le trĂÂŽne, s'annonçait dĂ©jĂ tel qu'il devait dans peu se montrer; et dont l'autre, aussi dĂ©criĂ© qu'il est admirĂ© maintenant, nous faisait plaindre sincĂšrement le malheur qui semblait le poursuivre, et qu'on voit si souvent ĂÂȘtre l'apanage des grands talents. Le prince de Prusse avait Ă©tĂ© peu heureux dans sa jeunesse; et Voltaire semblait fait pour ne l'ĂÂȘtre jamais. L'intĂ©rĂÂȘt que nous prenions Ă l'un et Ă l'autre s'Ă©tendait Ă tout ce qui s'y rapportait. Rien de tout ce qu'Ă©crivait Voltaire ne nous Ă©chappait. Le goĂ»t que je pris Ă ces lectures m'inspira le dĂ©sir d'apprendre Ă Ă©crire avec Ă©lĂ©gance, et de tĂÂącher d'imiter le beau coloris de cet auteur, dont j'Ă©tais enchantĂ©. Quelque temps aprĂšs parurent ses Lettres philosophiques. Quoiqu'elles ne soient pas assurĂ©ment son meilleur ouvrage, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'Ă©tude, et ce goĂ»t naissant ne s'Ă©teignit plus depuis ce temps-lĂ . Mais le moment n'Ă©tait pas venu de m'y livrer tout de bon. Il me restait encore une humeur un peu volage, un dĂ©sir d'aller et venir qui s'Ă©tait plutĂÂŽt bornĂ© qu'Ă©teint, et que nourrissait le train de la maison de madame de Warens, trop bruyant pour mon humeur solitaire. Ce tas d'inconnus qui lui affluaient journellement de toutes parts, et la persuasion oĂÂč j'Ă©tais que ces gens-lĂ ne cherchaient qu'Ă la duper chacun Ă sa maniĂšre, me faisaient un vrai tourment de mon habitation. Depuis qu'ayant succĂ©dĂ© Ă Claude Anet dans la confidence de sa maĂtresse, je suivais de plus prĂšs l'Ă©tat de ses affaires, j'y voyais un progrĂšs en mal dont j'Ă©tais effrayĂ©. J'avais cent fois remontrĂ©, priĂ©, pressĂ©, conjurĂ©, et toujours inutilement. Je m'Ă©tais jetĂ© Ă ses pieds; je lui avais fortement reprĂ©sentĂ© la catastrophe qui la menaçait; je l'avais vivement exhortĂ©e Ă rĂ©former sa dĂ©pense, Ă commencer par moi; Ă souffrir plutĂÂŽt un peu tandis qu'elle Ă©tait encore jeune, que, multipliant toujours ses dettes et ses crĂ©anciers, de s'exposer sur ses vieux jours Ă leurs vexations et Ă la misĂšre. Sensible Ă la sincĂ©ritĂ© de mon zĂšle, elle s'attendrissait avec moi et me promettait les plus belles choses du monde. Un croquant arrivait-il, Ă l'instant tout Ă©tait oubliĂ©. AprĂšs mille Ă©preuves de l'inutilitĂ© de mes remontrances, que me restait-il Ă faire, que de dĂ©tourner les yeux du mal que je ne pouvais prĂ©venir? Je m'Ă©loignais de la maison dont je ne pouvais garder la porte; je faisais de petits voyages Ă Nyon, Ă GenĂšve, Ă Lyon, qui, m'Ă©tourdissant sur ma peine secrĂšte, en augmentaient en mĂÂȘme temps le sujet par ma dĂ©pense. Je puis jurer que j'en aurais souffert tous les retranchements avec joie, si maman eĂ»t vraiment profitĂ© de cette Ă©pargne; mais certain que ce que je me refusais passait Ă des fripons, j'abusais de sa facilitĂ© pour partager avec eux, et, comme le chien qui revenait de la boucherie, j'emportais mon lopin du morceau que je n'avais pu sauver. Les prĂ©textes ne me manquaient pas pour tous ces voyages, et maman seule m'en eĂ»t fourni de reste, tant elle avait partout de liaisons, de nĂ©gociations, d'affaires, de commissions Ă donner Ă quelqu'un de sĂ»r. Elle ne demandait qu'Ă m'envoyer, je ne demandais qu'Ă aller cela ne pouvait manquer de faire une vie assez ambulante. Ces voyages me mirent Ă portĂ©e de faire quelques bonnes connaissances, qui m'ont Ă©tĂ© dans la suite agrĂ©ables ou utiles; entre autres Ă Lyon celle de M. Perrichon, que je me reproche de n'avoir pas assez cultivĂ©e, vu les bontĂ©s qu'il a eues pour moi; celle du bon Parisot, dont je parlerai dans son temps; Ă Grenoble, celle de madame Deybens et de madame la prĂ©sidente de Bardonanche, femme de beaucoup d'esprit, et qui m'eĂ»t pris en amitiĂ© si j'avais Ă©tĂ© Ă portĂ©e de la voir plus souvent; Ă GenĂšve, celle de M. de la Closure, rĂ©sident de France, qui me parlait souvent de ma mĂšre, dont malgrĂ© la mort et le temps son coeur n'avait pu se dĂ©prendre; celle des deux Barillot, dont le pĂšre, qui m'appelait son petit-fils, Ă©tait d'une sociĂ©tĂ© trĂšs aimable, et l'un des plus dignes hommes que j'aie jamais connus. Durant les troubles de la RĂ©publique, ces deux citoyens se jetĂšrent dans les deux partis contraires, le fils, dans celui de la bourgeoisie; le pĂšre, dans celui des magistrats et lorsqu'on prit les armes en 1737, je vis, Ă©tant Ă GenĂšve, le pĂšre et le fils sortir armĂ©s de la mĂÂȘme maison, l'un pour monter Ă l'hĂÂŽtel de ville, l'autre pour se rendre Ă son quartier, sĂ»rs de se trouver deux heures aprĂšs l'un vis-Ă -vis de l'autre exposĂ©s Ă s'entr'Ă©gorger. Ce spectacle affreux me fit une impression si vive, que je jurai de ne tremper jamais dans aucune guerre civile, et de ne soutenir jamais au dedans la libertĂ© par les armes, ni de ma personne ni de mon aveu, si jamais je rentrais dans mes droits de citoyen. Je me rends le tĂ©moignage d'avoir tenu ce serment dans une occasion dĂ©licate; et l'on trouvera, du moins je le pense, que cette modĂ©ration fut de quelque prix. Mais je n'en Ă©tais pas encore Ă cette premiĂšre fermentation de patriotisme que GenĂšve en armes excita dans mon coeur. On jugera combien j'en Ă©tais loin par un fait trĂšs grave Ă ma charge, que j'ai oubliĂ© de mettre Ă sa place, et qui ne doit pas ĂÂȘtre omis. Mon oncle Bernard Ă©tait, depuis quelques annĂ©es, passĂ© dans la Caroline pour y faire bĂÂątir la ville de Charlestown, dont il avait donnĂ© le plan il y mourut peu aprĂšs. Mon pauvre cousin Ă©tait aussi mort au service du roi de Prusse, et ma tante perdit ainsi son fils et son mari presque en mĂÂȘme temps. Ces pertes rĂ©chauffĂšrent un peu son amitiĂ© pour le plus proche parent qui lui restĂÂąt, et qui Ă©tait moi. Quand j'allais Ă GenĂšve je logeais chez elle, et je m'amusais Ă fureter et feuilleter les livres et papiers que mon oncle avait laissĂ©s. J'y trouvai beaucoup de piĂšces curieuses, et des lettres dont assurĂ©ment on ne se douterait pas. Ma tante, qui faisait peu de cas de ces paperasses, m'eĂ»t laissĂ© tout emporter si j'avais voulu. Je me contentai de deux ou trois livres commentĂ©s de la main de mon grand-pĂšre Bernard le ministre, et entre autres les Oeuvres posthumes de Rohault, in-4ð, dont les marges Ă©taient pleines d'excellentes scolies qui me firent aimer les mathĂ©matiques. Ce livre est restĂ© parmi ceux de madame de Warens; j'ai toujours Ă©tĂ© fĂÂąchĂ© de ne l'avoir pas gardĂ©. A ces livres je joignis cinq ou six mĂ©moires manuscrits, et un seul imprimĂ©, qui Ă©tait du fameux Micheli Ducret, homme d'un grand talent, savant, Ă©clairĂ©, mais trop remuant, traitĂ© bien cruellement par les magistrats de GenĂšve, et mort derniĂšrement dans la forteresse d'Arberg, oĂÂč il Ă©tait enfermĂ© depuis longues annĂ©es, pour avoir, disait-on, trempĂ© dans la conspiration de Berne. Ce mĂ©moire Ă©tait une critique assez judicieuse de ce grand et ridicule plan de fortification qu'on a exĂ©cutĂ© en partie Ă GenĂšve, Ă la grande risĂ©e des gens du mĂ©tier, qui ne savent pas le but secret qu'avait le conseil dans l'exĂ©cution de cette magnifique entreprise. M. Micheli, ayant Ă©tĂ© exclu de la chambre des fortifications pour avoir blĂÂąmĂ© ce plan, avait cru, comme membre des deux-cents et mĂÂȘme comme citoyen, pouvoir en dire son avis plus au long; et c'Ă©tait ce qu'il avait fait par ce mĂ©moire, qu'il eut l'imprudence de faire imprimer, mais non pas publier, car il n'en fit tirer que le nombre d'exemplaires qu'il envoyait aux deux-cents, et qui furent tous interceptĂ©s Ă la poste par ordre du petit conseil. Je trouvai ce mĂ©moire parmi les papiers de mon oncle, avec la rĂ©ponse qu'il avait Ă©tĂ© chargĂ© d'y faire, et j'emportai l'un et l'autre. J'avais fait ce voyage peu aprĂšs ma sortie du cadastre, et j'Ă©tais demeurĂ© en quelque liaison avec l'avocat Coccelli, qui en Ă©tait le chef. Quelque temps aprĂšs, le directeur de la douane s'avisa de me prier de lui tenir un enfant, et me donna madame Coccelli pour commĂšre. Les honneurs me tournaient la tĂÂȘte; et, fier d'appartenir de si prĂšs Ă monsieur l'avocat, je tĂÂąchais de faire l'important, pour me montrer digne de cette gloire. Dans cette idĂ©e, je crus ne pouvoir rien faire de mieux que de lui faire voir mon mĂ©moire imprimĂ© de M. Micheli, qui rĂ©ellement Ă©tait une piĂšce rare, pour lui prouver que j'appartenais Ă des notables de GenĂšve qui savaient les secrets de l'Etat. Cependant, par une demi-rĂ©serve dont j'aurais peine Ă rendre raison, je ne lui montrai point la rĂ©ponse de mon oncle Ă ce mĂ©moire, peut-ĂÂȘtre parce qu'elle Ă©tait manuscrite et qu'il ne fallait Ă monsieur l'avocat que du moulĂ©. Il sentit pourtant si bien le prix de l'Ă©crit que j'eus la bĂÂȘtise de lui confier, que je ne pus jamais le ravoir ni le revoir, et que, bien convaincu de l'inutilitĂ© de mes efforts, je me fis un mĂ©rite de la chose, et transformai ce vol en prĂ©sent. Je ne doute pas un moment qu'il n'ait bien fait valoir Ă la cour de Turin cette piĂšce plus curieuse cependant qu'utile, et qu'il n'ait eu grand soin de se faire rembourser de maniĂšre ou d'autre de l'argent qu'il lui en avait dĂ» coĂ»ter pour l'acquĂ©rir. Heureusement, de tous les futurs contingents, un des moins probables est qu'un jour le roi de Sardaigne assiĂ©gera GenĂšve. Mais comme il n'y a pas d'impossibilitĂ© Ă la chose, j'aurai toujours Ă reprocher Ă ma sotte vanitĂ© d'avoir montrĂ© les plus grands dĂ©fauts de cette place Ă son plus ancien ennemi. Je passai deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magistĂšres, les projets, les voyages, flottant incessamment d'une chose Ă l'autre, cherchant Ă me fixer sans savoir Ă quoi, mais entraĂnĂ© pourtant par degrĂ©s vers l'Ă©tude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littĂ©rature, me mĂÂȘlant quelquefois d'en parler moi-mĂÂȘme, et prenant plutĂÂŽt le jargon des livres que la connaissance de leur contenu. Dans mes voyages de GenĂšve, j'allais de temps en temps voir en passant mon ancien bon ami M. Simon, qui fomentait beaucoup mon Ă©mulation naissante par des nouvelles toutes fraĂches de la rĂ©publique des lettres, tirĂ©es de Baillet ou de ColomiĂ©s. Je voyais beaucoup aussi Ă ChambĂ©ri un jacobin, professeur de physique, bonhomme de moine dont j'ai oubliĂ© le nom, et qui faisait souvent de petites expĂ©riences qui m'amusaient extrĂÂȘmement. Je voulus, Ă son exemple et aidĂ© des RĂ©crĂ©ations mathĂ©matiques d'Ozanam, faire de l'encre de sympathie. Pour cet effet, aprĂšs avoir rempli une bouteille plus qu'Ă demi de chaux vive, d'orpiment et d'eau, je la bouchai bien. L'effervescence commença presque Ă l'instant trĂšs violemment. Je courus Ă la bouteille pour la dĂ©boucher, mais je n'y fus pas Ă temps; elle me sauta au visage comme une bombe. J'avalai de l'orpiment, de la chaux; j'en faillis mourir. Je restai aveugle plus de six semaines; et j'appris ainsi Ă ne pas me mĂÂȘler de physique expĂ©rimentale sans en savoir les Ă©lĂ©ments. Cette aventure m'arriva mal Ă propos pour ma santĂ©, qui depuis quelque temps s'altĂ©rait sensiblement. Je ne sais d'oĂÂč venait qu'Ă©tant bien conformĂ© par le coffre, et ne faisant d'excĂšs d'aucune espĂšce, je dĂ©clinais Ă vue d'oeil. J'ai une assez bonne carrure, la poitrine large, mes poumons doivent y jouer Ă l'aise; cependant j'avais la courte haleine, je me sentais oppressĂ©, je soupirais involontairement, j'avais des palpitations, je crachais du sang, la fiĂšvre lente survint, et je n'en ai jamais Ă©tĂ© bien quitte. Comment peut-on tomber dans cet Ă©tat Ă la fleur de l'ĂÂąge, sans avoir aucun viscĂšre viciĂ©, sans avoir rien fait pour dĂ©truire sa santĂ©? L'Ă©pĂ©e use le fourreau, dit-on quelquefois. VoilĂ mon histoire. Mes passions m'ont fait vivre, et mes passions m'ont tuĂ©. Quelles passions? dira-t-on. Des riens, les choses du monde les plus puĂ©riles, mais qui m'affectaient comme s'il se fĂ»t agi de la possession d'HĂ©lĂšne ou du trĂÂŽne de l'univers. D'abord les femmes. Quand j'en eus une, mes sens furent tranquilles, mais mon coeur ne le fut jamais. Les besoins de l'amour me dĂ©voraient au sein de la jouissance. J'avais une tendre mĂšre, une amie chĂ©rie; mais il me fallait une maĂtresse. Je me la figurais Ă sa place; je me la crĂ©ais de mille façons, pour me donner le change Ă moi-mĂÂȘme. Si j'avais cru tenir maman dans mes bras quand je l'y tenais, mes Ă©treintes n'auraient pas Ă©tĂ© moins vives, mais tous mes dĂ©sirs se seraient Ă©teints; j'aurais sanglotĂ© de tendresse, mais je n'aurais pas joui. Jouir! ce sort est-il fait pour l'homme? Ah! si jamais une seule fois en ma vie j'avais goĂ»tĂ© dans leur plĂ©nitude toutes les dĂ©lices de l'amour, je n'imagine pas que ma frĂÂȘle existence eĂ»t pu suffire; je serais mort sur le fait. J'Ă©tais donc brĂ»lant d'amour sans objet; et c'est peut-ĂÂȘtre ainsi qu'il Ă©puise le plus. J'Ă©tais inquiet, tourmentĂ© du mauvais Ă©tat des affaires de ma pauvre maman et de son imprudente conduite, qui ne pouvait manquer d'opĂ©rer sa ruine totale en peu de temps. Ma cruelle imagination, qui va toujours au-devant des malheurs, me montrait celui-lĂ sans cesse dans tout son excĂšs et dans toutes ses suites. Je me voyais d'avance forcĂ©ment sĂ©parĂ© par la misĂšre de celle Ă qui j'avais consacrĂ© ma vie, et sans qui je n'en pouvais jouir. VoilĂ comment j'avais toujours l'ĂÂąme agitĂ©e. Les dĂ©sirs et les craintes me dĂ©voraient alternativement. La musique Ă©tait pour moi une autre passion moins fougueuse, mais non moins consumante par l'ardeur avec laquelle je m'y livrais, par l'Ă©tude opiniĂÂątre des obscurs livres de Rameau, par mon invincible obstination Ă vouloir en charger ma mĂ©moire qui s'y refusait toujours; par mes courses continuelles, par les compilations immenses que j'entassais, passant trĂšs souvent Ă copier les nuits entiĂšres. Et pourquoi m'arrĂÂȘter aux choses permanentes, tandis que toutes les folies qui passaient dans mon inconstante tĂÂȘte, les goĂ»ts fugitifs d'un seul jour, un voyage, un concert, un souper, une promenade Ă faire, un roman Ă lire, une comĂ©die Ă voir, tout ce qui Ă©tait le moins du monde prĂ©mĂ©ditĂ© dans mes plaisirs ou dans mes affaires, devenait pour moi tout autant de passions violentes, qui dans leur impĂ©tuositĂ© ridicule me donnaient le plus vrai tourment? La lecture des malheurs imaginaires de ClĂ©veland, faite avec fureur et souvent interrompue, m'a fait faire, je crois, plus de mauvais sang que les miens. Il y avait un Genevois nommĂ© M. Bagueret, lequel avait Ă©tĂ© employĂ© sous Pierre le Grand Ă la cour de Russie; un des plus vilains hommes et des plus grands fous que j'aie jamais vus, toujours plein de projets aussi fous que lui, qui faisait tomber les millions comme la pluie, et Ă qui les zĂ©ros ne coĂ»taient rien. Cet homme, Ă©tant venu Ă ChambĂ©ri pour quelque procĂšs au sĂ©nat, s'empara de maman comme de raison, et, pour ses trĂ©sors de zĂ©ros qu'il lui prodiguait gĂ©nĂ©reusement, tirait ses pauvres Ă©cus piĂšce Ă piĂšce. Je ne l'aimais point il le voyait; avec moi cela n'est pas difficile il n'y avait sorte de bassesse qu'il n'employĂÂąt pour me cajoler. Il s'avisa de me proposer d'apprendre les Ă©checs, qu'il jouait un peu. J'essayai presque malgrĂ© moi; et, aprĂšs avoir tant bien que mal appris la marche, mon progrĂšs fut si rapide, qu'avant la fin de la premiĂšre sĂ©ance, je lui donnai la tour qu'il m'avait donnĂ©e en commençant. Il ne m'en fallut pas davantage me voilĂ forcenĂ© des Ă©checs. J'achĂšte un Ă©chiquier, j'achĂšte le Calabrois je m'enferme dans ma chambre, j'y passe les jours et les nuits Ă vouloir apprendre par coeur toutes les parties, Ă les fourrer dans ma tĂÂȘte bon grĂ© mal grĂ©, Ă jouer seul sans relĂÂąche et sans fin. AprĂšs deux ou trois mois de ce beau travail et d'efforts inimaginables, je vais au cafĂ©, maigre, jaune, et presque hĂ©bĂ©tĂ©. Je m'essaye, je rejoue avec M. Bagueret il me bat une fois, deux fois, vingt fois; tant de combinaisons s'Ă©taient brouillĂ©es dans ma tĂÂȘte, et mon imagination s'Ă©tait si bien amortie, que je ne voyais plus qu'un nuage devant moi. Toutes les fois qu'avec le livre de Philidor ou celui de Stamma j'ai voulu m'exercer Ă Ă©tudier des parties, la mĂÂȘme chose m'est arrivĂ©e; et aprĂšs m'ĂÂȘtre Ă©puisĂ© de fatigue, je me suis trouvĂ© plus faible qu'auparavant. Du reste, que j'aie abandonnĂ© les Ă©checs, ou qu'en jouant je me sois remis en haleine, je n'ai jamais avancĂ© d'un cran depuis cette premiĂšre sĂ©ance, et je me suis toujours retrouvĂ© au mĂÂȘme point oĂÂč j'Ă©tais en la finissant. Je m'exercerais des milliers de siĂšcles que je finirais par pouvoir donner la tour Ă Bagueret, et rien de plus. VoilĂ du temps bien employĂ©! direz-vous. Et je n'y en ai pas employĂ© peu. Je ne finis ce premier essai que quand je n'eus plus la force de continuer. Quand j'allai me montrer sortant de ma chambre, j'avais l'air d'un dĂ©terrĂ©, et, suivant le mĂÂȘme train, je n'aurais pas restĂ© dĂ©terrĂ© longtemps. On conviendra qu'il est difficile, et surtout dans l'ardeur de la jeunesse, qu'une pareille tĂÂȘte laisse toujours le corps en santĂ©. L'altĂ©ration de la mienne agit sur mon humeur et tempĂ©ra l'ardeur de mes fantaisies. Me sentant affaiblir, je devins plus tranquille, et perdis un peu la fureur des voyages. Plus sĂ©dentaire, je fus pris, non de l'ennui, mais de la mĂ©lancolie; les vapeurs succĂ©dĂšrent aux passions; ma langueur devint tristesse; je pleurais et soupirais Ă propos de rien; je sentais la vie m'Ă©chapper sans l'avoir goĂ»tĂ©e; je gĂ©missais sur l'Ă©tat oĂÂč je laissais ma pauvre maman, sur celui oĂÂč je la voyais prĂÂȘte Ă tomber; je puis dire que la quitter et la laisser Ă plaindre Ă©tait mon unique regret. Enfin je tombai tout Ă fait malade. Elle me soigna comme jamais mĂšre n'a soignĂ© son enfant; et cela lui fit du bien Ă elle-mĂÂȘme, en faisant diversion aux projets et tenant Ă©cartĂ©s les projeteurs. Quelle douce mort, si alors elle fĂ»t venue! Si j'avais peu goĂ»tĂ© les biens de la vie, j'en avais peu senti les malheurs. Mon ĂÂąme paisible pouvait partir sans le sentiment cruel de l'injustice des hommes, qui empoisonne la vie et la mort. J'avais la consolation de me survivre dans la meilleure moitiĂ© de moi-mĂÂȘme; c'Ă©tait Ă peine mourir. Sans les inquiĂ©tudes que j'avais sur son sort, je serais mort comme j'aurais pu m'endormir, et ces inquiĂ©tudes mĂÂȘmes avaient un objet affectueux et tendre qui en tempĂ©rait l'amertume. Je lui disais Vous voilĂ dĂ©positaire de tout mon ĂÂȘtre; faites en sorte qu'il soit heureux. Deux ou trois fois, quand j'Ă©tais le plus mal, il m'arriva de me lever dans la nuit et de me traĂner Ă sa chambre, pour lui donner, sur sa conduite, des conseils, j'ose dire pleins de justesse et de sens, mais oĂÂč l'intĂ©rĂÂȘt que je prenais Ă son sort se marquait mieux que toute autre chose. Comme si les pleurs Ă©taient ma nourriture et mon remĂšde, je me fortifiais de ceux que je versais auprĂšs d'elle, avec elle, assis sur son lit, et tenant ses mains dans les miennes. Les heures coulaient dans ces entretiens nocturnes, et je m'en retournais en meilleur Ă©tat que je n'Ă©tais venu content et calme dans les promesses qu'elle m'avait faites, dans les espĂ©rances qu'elle m'avait donnĂ©es, je m'endormais lĂ -dessus avec la paix du coeur et la rĂ©signation Ă la Providence. Plaise Ă Dieu qu'aprĂšs tant de sujets de haĂÂŻr la vie, aprĂšs tant d'orages qui ont agitĂ© la mienne et qui ne m'en font plus qu'un fardeau, la mort qui doit la terminer me soit aussi peu cruelle qu'elle me l'eĂ»t Ă©tĂ© dans ce moment-lĂ ! A force de soins, de vigilance et d'incroyables peines, elle me sauva; et il est certain qu'elle seule pouvait me sauver. J'ai peu de foi Ă la mĂ©decine des mĂ©decins, mais j'en ai beaucoup Ă celle des vrais amis; les choses dont notre bonheur dĂ©pend se font toujours beaucoup mieux que toutes les autres. S'il y a dans la vie un sentiment dĂ©licieux, c'est celui que nous Ă©prouvĂÂąmes d'ĂÂȘtre rendus l'un Ă l'autre. Notre attachement mutuel n'en augmenta pas, cela n'Ă©tait pas possible; mais il prit je ne sais quoi de plus intime, de plus touchant dans sa grande simplicitĂ©. Je devenais tout Ă fait son oeuvre, tout Ă fait son enfant, et plus que si elle eĂ»t Ă©tĂ© ma vraie mĂšre. Nous commençĂÂąmes, sans y songer, Ă ne plus nous sĂ©parer l'un de l'autre, Ă mettre en quelque sorte toute notre existence en commun; et, sentant que rĂ©ciproquement nous nous Ă©tions non seulement nĂ©cessaires, mais suffisants, nous nous accoutumĂÂąmes Ă ne plus penser Ă rien d'Ă©tranger Ă nous, Ă borner absolument notre bonheur et tous nos dĂ©sirs Ă cette possession mutuelle et peut-ĂÂȘtre unique parmi les humains, qui n'Ă©tait point, comme je l'ai dit, celle de l'amour, mais une possession plus essentielle, qui, sans tenir aux sens, au sexe, Ă l'ĂÂąge, Ă la figure, tenait Ă tout ce par quoi l'on est soi, et qu'on ne peut perdre qu'en cessant d'ĂÂȘtre. A quoi tint-il que cette prĂ©cieuse crise n'amenĂÂąt le bonheur du reste de ses jours et des miens? Ce ne fut pas Ă moi, je m'en rends le consolant tĂ©moignage. Ce ne fut pas non plus Ă elle, du moins Ă sa volontĂ©. Il Ă©tait Ă©crit que bientĂÂŽt l'invincible naturel reprendrait son empire. Mais ce fatal retour ne se fit pas tout d'un coup. Il y eut, grĂÂące au ciel, un intervalle, court et prĂ©cieux intervalle, qui n'a pas fini par ma faute, et dont je ne me reprocherai pas d'avoir mal profitĂ©. Quoique guĂ©ri de ma grande maladie, je n'avais pas repris ma vigueur. Ma poitrine n'Ă©tait pas rĂ©tablie; un reste de fiĂšvre durait toujours, et me tenait en langueur. Je n'avais plus de goĂ»t Ă rien qu'Ă finir mes jours prĂšs de celle qui m'Ă©tait chĂšre, Ă la maintenir dans ses bonnes rĂ©solutions, Ă lui faire sentir en quoi consistait le vrai charme d'une vie heureuse, Ă rendre la sienne telle, autant qu'il dĂ©pendait de moi. Mais je voyais, je sentais mĂÂȘme que, dans une maison sombre et triste, la continuelle solitude du tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte deviendrait Ă la fin triste aussi. Le remĂšde Ă cela se prĂ©senta comme de lui-mĂÂȘme. Maman m'avait ordonnĂ© le lait, et voulait que j'allasse le prendre Ă la campagne. J'y consentis, pourvu qu'elle y vĂnt avec moi. Il n'en fallut pas davantage pour la dĂ©terminer il ne s'agit plus que du choix du lieu. Le jardin du faubourg n'Ă©tait pas proprement Ă la campagne entourĂ© de maisons et d'autres jardins, il n'avait point les attraits d'une retraite champĂÂȘtre. D'ailleurs, aprĂšs la mort d'Anet, nous avions quittĂ© ce jardin pour raison d'Ă©conomie, n'ayant plus Ă coeur d'y tenir des plantes, et d'autres vues nous faisant peu regretter ce rĂ©duit. Profitant maintenant du dĂ©goĂ»t que je lui trouvai pour la ville, je lui proposai de l'abandonner tout Ă fait, et de nous Ă©tablir dans une solitude agrĂ©able, dans quelque petite maison assez Ă©loignĂ©e pour dĂ©router les importuns. Elle l'eĂ»t fait, et ce parti que son bon ange et le mien me suggĂ©raient nous eĂ»t vraisemblablement assurĂ© des jours heureux et tranquilles jusqu'au moment oĂÂč la mort devait nous sĂ©parer. Mais cet Ă©tat n'Ă©tait pas celui oĂÂč nous Ă©tions appelĂ©s. Maman devait Ă©prouver toutes les peines de l'indigence et du mal-ĂÂȘtre, aprĂšs avoir passĂ© sa vie dans l'abondance, pour la lui faire quitter avec moins de regret; et moi, par un assemblage de maux de toute espĂšce, je devais ĂÂȘtre un jour en exemple Ă quiconque, inspirĂ© du seul amour du bien public et de la justice, ose, fort de sa seule innocence, dire ouvertement la vĂ©ritĂ© aux hommes, sans s'Ă©tayer par des cabales, sans s'ĂÂȘtre fait des partis pour le protĂ©ger. Une malheureuse crainte la retint. Elle n'osa quitter sa vilaine maison, de peur de fĂÂącher le propriĂ©taire. Ton projet de retraite est charmant, me dit-elle, et fort de mon goĂ»t; mais dans cette retraite il faut vivre. En quittant ma prison je risque de perdre mon pain; et quand nous n'en aurons plus dans les bois, il en faudra bien retourner chercher Ă la ville. Pour avoir moins besoin d'y venir, ne la quittons pas tout Ă fait. Payons cette petite pension au comte de Saint-Laurent, pour qu'il me laisse la mienne. Cherchons quelque rĂ©duit assez loin de la ville pour vivre en paix et assez prĂšs pour y revenir toutes les fois qu'il sera nĂ©cessaire. Ainsi fut fait. AprĂšs avoir un peu cherchĂ©, nous nous fixĂÂąmes aux Charmettes, une terre de M. de ConziĂ©, Ă la porte de ChambĂ©ri, mais retirĂ©e et solitaire comme si l'on Ă©tait Ă cent lieues. Entre deux coteaux assez Ă©levĂ©s est un petit vallon nord et sud, au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, Ă mi-cĂÂŽte, sont quelques maisons Ă©parses, fort agrĂ©ables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retirĂ©. AprĂšs avoir essayĂ© deux ou trois fois de ces maisons, nous choisĂmes enfin la plus jolie, appartenant Ă un gentilhomme qui Ă©tait au service, appelĂ© M. Noiret. La maison Ă©tait trĂšs logeable. Au-devant Ă©tait un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous; vis-Ă -vis un petit bois de chĂÂątaigniers, une fontaine Ă portĂ©e; plus haut, dans la montagne, des prĂ©s pour l'entretien du bĂ©tail, enfin tout ce qu'il fallait pour le petit mĂ©nage champĂÂȘtre que nous y voulions Ă©tablir. Autant que je puis me rappeler les temps et les dates, nous en prĂmes possession vers la fin de l'Ă©tĂ© de 1736. J'Ă©tais transportĂ© le premier jour que nous y couchĂÂąmes. O maman! dis-je Ă cette chĂšre amie en l'embrassant et l'inondant de larmes d'attendrissement et de joie, ce sĂ©jour est celui du bonheur et de l'innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l'un avec l'autre, il ne les faut chercher nulle part. LIVRE SIXIĂËME 1736 Hoc erat in votis modus agri non ita magnus, Hortus ubi, et tecto vicinus jugis aquae fons; Et paulum sylvae super his foret... Je ne puis pas ajouter Auctius atque Di melius fecere; mais n'importe, il ne m'en fallait pas davantage; il ne m'en fallait pas mĂÂȘme la propriĂ©tĂ© c'Ă©tait assez pour moi de la jouissance; et il y a longtemps que j'ai dit et senti que le propriĂ©taire et le possesseur sont souvent deux personnes trĂšs diffĂ©rentes, mĂÂȘme en laissant Ă part les maris et les amants. Ici commence le court bonheur de ma vie; ici viennent les paisibles mais rapides moments qui m'ont donnĂ© le droit de dire que j'ai vĂ©cu. Moments prĂ©cieux et si regrettĂ©s! ah! recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fĂtes rĂ©ellement dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger Ă mon grĂ© ce rĂ©cit si touchant et si simple, pour redire toujours les mĂÂȘmes choses, et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les rĂ©pĂ©tant, que je ne m'ennuyais moi-mĂÂȘme en les recommençant sans cesse? Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais le dĂ©crire et le rendre en quelque façon; mais comment dire ce qui n'Ă©tait ni dit ni fait, ni pensĂ© mĂÂȘme, mais goĂ»tĂ©, mais senti, sans que je puisse Ă©noncer d'autre objet de mon bonheur que ce sentiment mĂÂȘme? Je me levais avec le soleil, et j'Ă©tais heureux; je me promenais, et j'Ă©tais heureux; je voyais maman, et j'Ă©tais heureux; je la quittais, et j'Ă©tais heureux; je parcourais les bois, les coteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j'Ă©tais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j'aidais au mĂ©nage, et le bonheur me suivait partout il n'Ă©tait dans aucune chose assignable, il Ă©tait tout en moi-mĂÂȘme, il ne pouvait me quitter un seul instant. Rien de tout ce qui m'est arrivĂ© durant cette Ă©poque chĂ©rie, rien de ce que j'ai fait, dit et pensĂ© tout le temps qu'elle a durĂ© n'est Ă©chappĂ© de ma mĂ©moire. Les temps qui prĂ©cĂšdent et qui suivent me reviennent par intervalles; je me les rappelle inĂ©galement et confusĂ©ment; mais je me rappelle celui-lĂ tout entier comme s'il durait encore. Mon imagination, qui dans ma jeunesse allait toujours en avant, et maintenant rĂ©trograde, compense par ces doux souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente; les seuls retours du passĂ© peuvent me flatter, et ces retours si vifs et si vrais dans l'Ă©poque dont je parle me font souvent vivre heureux malgrĂ© mes malheurs. Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vĂ©ritĂ©. Le premier jour que nous allĂÂąmes coucher aux Charmettes, maman Ă©tait en chaise Ă porteurs, et je la suivais Ă pied. Le chemin monte elle Ă©tait assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre Ă peu prĂšs Ă moitiĂ© chemin, pour faire le reste Ă pied. En marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit VoilĂ de la pervenche encore en fleur. Je n'avais jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l'examiner, et j'ai la vue trop courte pour distinguer Ă terre des plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d'oeil sur celle-lĂ , et prĂšs de trente ans se sont passĂ©s sans que j'aie revu de la pervenche ou que j'y aie fait attention. En 1764, Ă©tant Ă Cressier avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu'il appelle avec raison Belle-Vue. Je commençais alors d'herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie Ah! voilĂ de la pervenche! et c'en Ă©tait en effet. Du Peyrou s'aperçut du transport, mais il en ignorait la cause; il l'apprendra, je l'espĂšre, lorsqu'un jour il lira ceci. Le lecteur peut juger, par l'impression d'un si petit objet, de celle que m'ont faite tous ceux qui se rapportent Ă la mĂÂȘme Ă©poque. Cependant l'air de la campagne ne me rendit point ma premiĂšre santĂ©. J'Ă©tais languissant; je le devins davantage. Je ne pus supporter le lait; il fallut le quitter. C'Ă©tait alors la mode de l'eau pour tout remĂšde; je me mis Ă l'eau, et si peu discrĂštement, qu'elle faillit me guĂ©rir, non de mes maux, mais de la vie. Tous les matins en me levant, j'allais Ă la fontaine avec un grand gobelet, et j'en buvais successivement en me promenant la valeur de deux bouteilles. Je quittai tout Ă fait le vin Ă mes repas. L'eau que je buvais Ă©tait un peu crue et difficile Ă passer, comme sont la plupart des eaux des montagnes. Bref, je fis si bien, qu'en moins de deux mois je me dĂ©truisis totalement l'estomac, que j'avais eu trĂšs bon jusqu'alors. Ne digĂ©rant plus, je compris qu'il ne fallait plus espĂ©rer de guĂ©rir. Dans ce mĂÂȘme temps il m'arriva un accident aussi singulier par lui-mĂÂȘme que par ses suites, qui ne finiront qu'avec moi. Un matin que je n'Ă©tais pas plus mal qu'Ă l'ordinaire, en dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une rĂ©volution subite et presque inconcevable. Je ne saurais mieux la comparer qu'Ă une espĂšce de tempĂÂȘte qui s'Ă©leva dans mon sang et gagna dans l'instant tous mes membres. Mes artĂšres se mirent Ă battre d'une si grande force, que non seulement je sentais leur battement, mais que je l'entendais mĂÂȘme, et surtout celui des carotides. Un grand bruit d'oreilles se joignit Ă cela, et ce bruit Ă©tait triple ou plutĂÂŽt quadruple, savoir un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair comme d'une eau courante, un sifflement trĂšs aigu, et le battement que je viens de dire, et dont je pouvais aisĂ©ment compter les coups sans me tĂÂąter le pouls ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interne Ă©tait si grand, qu'il m'ĂÂŽta la finesse d'ouĂÂŻe que j'avais auparavant, et me rendit non tout Ă fait sourd, mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce temps-lĂ . On peut juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crus mort; je me mis au lit le mĂ©decin fut appelĂ©; je lui contai mon cas en frĂ©missant, et le jugeant sans remĂšde. Je crois qu'il en pensa de mĂÂȘme; mais il fit son mĂ©tier. Il m'enfila de longs raisonnements oĂÂč je ne compris rien du tout; puis, en consĂ©quence de sa sublime thĂ©orie, il commença in anima vili la cure expĂ©rimentale qu'il lui plut de tenter. Elle Ă©tait si pĂ©nible, si dĂ©goĂ»tante et opĂ©rait si peu, que je m'en lassai bientĂÂŽt; et au bout de quelques semaines, voyant que je n'Ă©tais ni mieux ni pis, je quittai le lit et repris ma vie ordinaire avec mon battement d'artĂšres et mes bourdonnements, qui depuis ce temps-lĂ , c'est-Ă -dire depuis trente ans, ne m'ont pas quittĂ© une minute. J'avais Ă©tĂ© jusqu'alors grand dormeur. La totale privation du sommeil qui se joignit Ă tous ces symptĂÂŽmes, et qui les a constamment accompagnĂ©s jusqu'ici, acheva de me persuader qu'il me restait peu de temps Ă vivre. Cette persuasion me tranquillisa pour un temps sur le soin de guĂ©rir. Ne pouvant prolonger ma vie, je rĂ©solus de tirer du peu qu'il m'en restait tout le parti qu'il m'Ă©tait possible; et cela se pouvait par une singuliĂšre faveur de la nature, qui, dans un Ă©tat si funeste, m'exemptait des douleurs qu'il semblait devoir m'attirer. J'Ă©tais importunĂ© de ce bruit, mais je n'en souffrais pas il n'Ă©tait accompagnĂ© d'aucune autre incommoditĂ© habituelle que de l'insomnie durant les nuits, et en tout temps d'une courte haleine qui n'allait pas jusqu'Ă l'asthme, et ne se faisait sentir que quand je voulais courir ou agir un peu fortement. Cet accident, qui devait tuer mon corps, ne tua que mes passions; et j'en bĂ©nis le ciel chaque jour, par l'heureux effet qu'il produisit sur mon ĂÂąme. Je puis bien dire que je ne commençai de vivre que quand je me regardai comme un homme mort. Donnant leur vĂ©ritable prix aux choses que j'allais quitter, je commençai de m'occuper de soins plus nobles, comme par anticipation sur ceux que j'aurais bientĂÂŽt Ă remplir et que j'avais fort nĂ©gligĂ©s jusqu'alors. J'avais souvent travesti la religion Ă ma mode, mais je n'avais jamais Ă©tĂ© tout Ă fait sans religion. Il m'en coĂ»ta moins de revenir Ă ce sujet, si triste pour tant de gens, mais si doux pour qui s'en fait un objet de consolation et d'espoir. Maman me fut, en cette occasion, beaucoup plus utile que tous les thĂ©ologiens ne me l'auraient Ă©tĂ©. Elle, qui mettait toute chose en systĂšme, n'avait pas manquĂ© d'y mettre aussi la religion; et ce systĂšme Ă©tait composĂ© d'idĂ©es trĂšs disparates, les unes trĂšs saines, les autres trĂšs folles, de sentiments relatifs Ă son caractĂšre et de prĂ©jugĂ©s venus de son Ă©ducation. En gĂ©nĂ©ral, les croyants font Dieu comme ils sont eux-mĂÂȘmes; les bons le font bon, les mĂ©chants le font mĂ©chant; les dĂ©vots, haineux et bilieux, ne voient que l'enfer, parce qu'ils voudraient damner tout le monde; les ĂÂąmes aimantes et douces n'y croient guĂšre; et l'un des Ă©tonnements dont je ne reviens point est de voir le bon FĂ©nelon en parler dans son TĂ©lĂ©maque, comme s'il y croyait tout de bon mais j'espĂšre qu'il mentait alors; car enfin, quelque vĂ©ridique qu'on soit, il faut bien mentir quelquefois quand on est Ă©vĂÂȘque. Maman ne mentait pas avec moi; et cette ĂÂąme sans fiel, qui ne pouvait imaginer un Dieu vindicatif et toujours courroucĂ©, ne voyait que clĂ©mence et misĂ©ricorde oĂÂč les dĂ©vots ne voient que justice et punition. Elle disait souvent qu'il n'y aurait point de justice en Dieu d'ĂÂȘtre juste envers nous, parce que, ne nous ayant pas donnĂ© ce qu'il faut pour l'ĂÂȘtre, ce serait redemander plus qu'il n'a donnĂ©. Ce qu'il y avait de bizarre Ă©tait que sans croire Ă l'enfer, elle ne laissait pas de croire au purgatoire. Cela venait de ce qu'elle ne savait que faire des ĂÂąmes des mĂ©chants, ne pouvant ni les damner ni les mettre avec les bons jusqu'Ă ce qu'ils le fussent devenus; et il faut avouer qu'en effet, et dans ce monde et dans l'autre, les mĂ©chants sont toujours bien embarrassants. Autre bizarrerie. On voit que toute la doctrine du pĂ©chĂ© originel et de la rĂ©demption est dĂ©truite par ce systĂšme, que la base du christianisme vulgaire en est Ă©branlĂ©e, et que le catholicisme au moins ne peut subsister. Maman, cependant, Ă©tait bonne catholique, ou prĂ©tendait l'ĂÂȘtre, et il est sĂ»r qu'elle le prĂ©tendait de trĂšs bonne foi. Il lui semblait qu'on expliquait trop littĂ©ralement et trop durement l'Ăâ°criture. Tout ce qu'on y lit des tourments Ă©ternels lui paraissait comminatoire ou figurĂ©. La mort de JĂ©sus-Christ lui paraissait un exemple de charitĂ© vraiment divine, pour apprendre aux hommes Ă aimer Dieu et Ă s'aimer entre eux de mĂÂȘme. En un mot, fidĂšle Ă la religion qu'elle avait embrassĂ©e, elle admettait sincĂšrement toute la profession de foi; mais quand on venait Ă la discussion de chaque article, il se trouvait qu'elle croyait tout autrement que l'Ăâ°glise, toujours en s'y soumettant. Elle avait lĂ -dessus une simplicitĂ© de coeur, une franchise plus Ă©loquente que des ergoteries, et qui souvent embarrassait jusqu'Ă son confesseur; car elle ne lui dĂ©guisait rien. Je suis bonne catholique, lui disait-elle, je veux toujours l'ĂÂȘtre; j'adopte de toutes les puissances de mon ĂÂąme les dĂ©cisions de la sainte mĂšre Ăâ°glise. Je ne suis pas maĂtresse de ma foi, mais je le suis de ma volontĂ©. Je la soumets sans rĂ©serve, et je veux tout croire. Que me demandez-vous de plus? Quand il n'y aurait point eu de morale chrĂ©tienne, je crois qu'elle l'aurait suivie, tant elle s'adaptait bien Ă son caractĂšre. Elle faisait tout ce qui Ă©tait ordonnĂ©; mais elle l'eĂ»t fait de mĂÂȘme quand il n'aurait pas Ă©tĂ© ordonnĂ©. Dans les choses indiffĂ©rentes, elle aimait Ă obĂ©ir; et s'il ne lui eĂ»t pas Ă©tĂ© permis, prescrit mĂÂȘme de faire gras, elle aurait fait maigre entre Dieu et elle, sans que la prudence eĂ»t eu besoin d'y entrer pour rien. Mais toute cette morale Ă©tait subordonnĂ©e aux principes de M. de Tavel, ou plutĂÂŽt elle prĂ©tendait n'y rien voir de contraire. Elle eĂ»t couchĂ© tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience, et sans mĂÂȘme en avoir plus de scrupule que de dĂ©sir. Je sais que force dĂ©votes ne sont pas, sur ce point, plus scrupuleuses; mais la diffĂ©rence est qu'elles sont sĂ©duites par leurs passions, et qu'elle ne l'Ă©tait que par ses sophismes. Dans les conversations les plus touchantes, et j'ose dire les plus Ă©difiantes, elle fĂ»t tombĂ©e sur ce point sans changer ni d'air ni de ton, sans se croire en contradiction avec elle-mĂÂȘme. Elle l'eĂ»t mĂÂȘme interrompue au besoin pour le fait, et puis l'eĂ»t reprise avec la mĂÂȘme sĂ©rĂ©nitĂ© qu'auparavant; tant elle Ă©tait intimement persuadĂ©e que tout cela n'Ă©tait qu'une maxime de police sociale dont toute personne sensĂ©e pouvait faire l'interprĂ©tation, l'application, l'exception, selon l'esprit de la chose, sans le moindre risque d'offenser Dieu. Quoique sur ce point je ne fusse assurĂ©ment pas de son avis, j'avoue que je n'osais le combattre, honteux du rĂÂŽle peu galant qu'il m'eĂ»t fallu faire pour cela. J'aurais bien cherchĂ© d'Ă©tablir la rĂšgle pour les autres, en tĂÂąchant de m'en excepter; mais, outre que son tempĂ©rament prĂ©venait assez l'abus de ses principes, je sais qu'elle n'Ă©tait pas femme Ă prendre le change, et que rĂ©clamer l'exception pour moi c'Ă©tait la lui laisser pour tous ceux qu'il lui plairait. Au reste, je compte ici par occasion cette inconsĂ©quence avec les autres, quoiqu'elle ait eu toujours peu d'effet dans sa conduite, et qu'alors elle n'en eĂ»t point du tout mais j'ai promis d'exposer fidĂšlement ses principes, et je veux tenir cet engagement. Je reviens Ă moi. Trouvant en elle toutes les maximes dont j'avais besoin pour garantir mon ĂÂąme des terreurs de la mort et de ses suites, je puisais avec sĂ©curitĂ© dans cette source de confiance. Je m'attachais Ă elle plus que je n'avais jamais fait; j'aurais voulu transporter tout en elle ma vie, que je sentais prĂÂȘte Ă m'abandonner. De ce redoublement d'attachement pour elle, de la persuasion qu'il me restait peu de temps Ă vivre, de ma profonde sĂ©curitĂ© sur mon sort Ă venir, rĂ©sultait un Ă©tat habituel trĂšs calme, et sensuel mĂÂȘme, en ce qu'amortissant toutes les passions qui portent au loin nos craintes et nos espĂ©rances, il me laissait jouir sans inquiĂ©tude et sans trouble du peu de jours qui m'Ă©taient laissĂ©s. Une chose contribuait Ă les rendre plus agrĂ©ables c'Ă©tait le soin de nourrir son goĂ»t pour la campagne par tous les amusements que j'y pouvais rassembler. En lui faisant aimer son jardin, sa basse-cour, ses pigeons, ses vaches, je m'affectionnais moi-mĂÂȘme Ă tout cela; et ces petites occupations, qui remplissaient ma journĂ©e sans troubler ma tranquillitĂ©, me valurent mieux que le lait et tous les remĂšdes pour conserver ma pauvre machine et la rĂ©tablir mĂÂȘme autant que cela se pouvait. Les vendanges, la rĂ©colte des fruits nous amusĂšrent le reste de cette annĂ©e, et nous attachĂšrent de plus en plus Ă la vie rustique, au milieu des bonnes gens dont nous Ă©tions entourĂ©s. Nous vĂmes arriver l'hiver avec grand regret, et nous retournĂÂąmes Ă la ville comme nous serions allĂ©s en exil; moi surtout, qui, doutant de revoir le printemps, croyais dire adieu pour toujours aux Charmettes. Je ne les quittai pas sans baiser la terre et les arbres, et sans me retourner plusieurs fois en m'en Ă©loignant. Ayant quittĂ© depuis longtemps mes Ă©coliĂšres, ayant perdu le goĂ»t des amusements et des sociĂ©tĂ©s de la ville, je ne sortais plus, je ne voyais plus personne, exceptĂ© maman et M. Salomon, devenu depuis peu son mĂ©decin et le mien, honnĂÂȘte homme, homme d'esprit, grand cartĂ©sien, qui parlait assez bien du systĂšme du monde, et dont les entretiens agrĂ©ables et instructifs me valurent mieux que toutes ses ordonnances. Je n'ai jamais pu supporter ce sot et niais remplissage des conversations ordinaires; mais des conversations utiles et solides m'ont toujours fait grand plaisir, et je ne m'y suis jamais refusĂ©. Je pris beaucoup de goĂ»t Ă celles de M. Salomon il me semblait que j'anticipais avec lui sur ces hautes connaissances que mon ĂÂąme allait acquĂ©rir quand elle aurait perdu ses entraves. Ce goĂ»t que j'avais pour lui s'Ă©tendit aux sujets qu'il traitait, et je commençai de rechercher les livres qui pouvaient m'aider Ă le mieux entendre. Ceux qui mĂÂȘlaient la dĂ©votion aux sciences m'Ă©taient les plus convenables tels Ă©taient particuliĂšrement ceux de l'Oratoire et de Port-Royal. Je me mis Ă les lire, ou plutĂÂŽt Ă les dĂ©vorer. Il m'en tomba dans les mains un du P. Lamy, intitulĂ© Entretiens sur les sciences. C'Ă©tait une espĂšce d'introduction Ă la connaissance des livres qui en traitent. Je le lus et relus cent fois; je rĂ©solus d'en faire mon guide. Enfin je me sentis entraĂnĂ© peu Ă peu, malgrĂ© mon Ă©tat, ou plutĂÂŽt par mon Ă©tat, vers l'Ă©tude, avec une force irrĂ©sistible; et tout en regardant chaque jour comme le dernier de mes jours, j'Ă©tudiais avec autant d'ardeur que si j'avais dĂ» toujours vivre. On disait que cela me faisait du mal je crois, moi, que cela me fit du bien, et non seulement Ă mon ĂÂąme, mais Ă mon corps; car cette application, pour laquelle je me passionnais, me devint si dĂ©licieuse, que, ne pensant plus Ă mes maux, j'en Ă©tais beaucoup moins affectĂ©. Il est pourtant vrai que rien ne me procurait un soulagement rĂ©el; mais, n'ayant pas de douleurs vives, je m'accoutumais Ă languir, Ă ne pas dormir, Ă penser au lieu d'agir, et enfin Ă regarder le dĂ©pĂ©rissement successif et lent de ma machine comme un progrĂšs inĂ©vitable que la mort seule pouvait arrĂÂȘter. Non seulement cette opinion me dĂ©tacha de tous les vains soins de la vie, mais elle me dĂ©livra de l'importunitĂ© des remĂšdes, auxquels on m'avait jusqu'alors soumis malgrĂ© moi. Salomon, convaincu que ses drogues ne pouvaient me sauver, m'en Ă©pargna le dĂ©boire, et se contenta d'amuser la douleur de ma pauvre maman avec quelques-unes de ces ordonnances indiffĂ©rentes qui leurrent l'espoir du malade et maintiennent le crĂ©dit du mĂ©decin. Je quittai l'Ă©troit rĂ©gime je repris l'usage du vin et tout le train de vie d'un homme en santĂ©, selon la mesure de mes forces, sobre sur toute chose, mais ne m'abstenant de rien. Je sortis mĂÂȘme, et recommençai d'aller voir mes connaissances, surtout M. de ConziĂ©, dont le commerce me plaisait fort. Enfin, soit qu'il me parĂ»t beau d'apprendre jusqu'Ă ma derniĂšre heure, soit qu'un reste d'espoir de vivre se cachĂÂąt au fond de mon coeur, l'attente de la mort, loin de ralentir mon goĂ»t pour l'Ă©tude, semblait l'animer; et je me pressais d'amasser un peu d'acquis pour l'autre monde, comme si j'avais cru n'y avoir que celui que j'aurais emportĂ©. Je pris en affection la boutique d'un libraire appelĂ© Bouchard, oĂÂč se rendaient quelques gens de lettres; et le printemps que j'avais cru ne pas revoir Ă©tant proche, je m'assortis de quelques livres pour les Charmettes, en cas que j'eusse le bonheur d'y retourner. J'eus ce bonheur, et j'en profitai de mon mieux. La joie avec laquelle je vis les premiers bourgeons est inexprimable. Revoir le printemps Ă©tait pour moi ressusciter en paradis. A peine les neiges commençaient Ă fondre, que nous quittĂÂąmes notre cachot; et nous fĂ»mes assez tĂÂŽt aux Charmettes pour y avoir les prĂ©mices du rossignol. DĂšs lors je ne crus plus mourir; et rĂ©ellement il est singulier que je n'aie jamais fait de grandes maladies Ă la campagne. J'y ai beaucoup souffert, mais je n'y ai jamais Ă©tĂ© alitĂ©. Souvent j'ai dit, me sentant plus mal qu'Ă l'ordinaire Quand vous me verrez prĂÂȘt Ă mourir, portez-moi Ă l'ombre d'un chĂÂȘne, je vous promets que j'en reviendrai. Quoique faible, je repris mes fonctions champĂÂȘtres, mais d'une maniĂšre proportionnĂ©e Ă mes forces. J'eus un vrai chagrin de ne pouvoir faire le jardin tout seul; mais quand j'avais donnĂ© six coups de bĂÂȘche, j'Ă©tais hors d'haleine, la sueur me ruisselait, je n'en pouvais plus. Quand j'Ă©tais baissĂ©, mes battements redoublaient, et le sang me montait Ă la tĂÂȘte avec tant de force qu'il fallait bien vite me redresser. Contraint de me borner Ă des soins moins fatigants, je pris entre autres celui du colombier, et je m'y affectionnai si fort que j'y passais souvent plusieurs heures de suite sans m'y ennuyer un moment. Le pigeon est fort timide, et difficile Ă apprivoiser; cependant je vins Ă bout d'inspirer aux miens tant de confiance, qu'ils me suivaient partout et se laissaient prendre quand je voulais. Je ne pouvais paraĂtre au jardin ni dans la cour sans en avoir Ă l'instant deux ou trois sur les bras, sur la tĂÂȘte; et enfin, malgrĂ© tout le plaisir j'y prenais, ce cortĂšge me devint si incommode, que je fus obligĂ© de leur ĂÂŽter cette familiaritĂ©. J'ai toujours pris un singulier plaisir Ă apprivoiser les animaux, surtout ceux qui sont craintifs et sauvages. Il me paraissait charmant de leur inspirer une confiance que je n'ai jamais trompĂ©e je voulais qu'ils m'aimassent en libertĂ©. J'ai dit que j'avais apportĂ© des livres j'en fis usage, mais d'une maniĂšre moins propre Ă m'instruire qu'Ă m'accabler. La fausse idĂ©e que j'avais des choses me persuadait que, pour lire un livre avec fruit, il fallait avoir toutes les connaissances qu'il supposait, bien Ă©loignĂ© de penser que souvent l'auteur ne les avait pas lui-mĂÂȘme, et qu'il les puisait dans d'autres livres Ă mesure qu'il en avait besoin. Avec cette folle idĂ©e, j'Ă©tais arrĂÂȘtĂ© Ă chaque instant, forcĂ© de courir incessamment d'un livre Ă l'autre; et quelquefois, avant d'ĂÂȘtre Ă la dixiĂšme page de celui que je voulais Ă©tudier, il m'eĂ»t fallu Ă©puiser des bibliothĂšques. Cependant je m'obstinai si bien Ă cette extravagante mĂ©thode, que j'y perdis un temps infini, et faillis Ă me brouiller la tĂÂȘte au point de ne pouvoir plus ni rien voir ni rien savoir. Heureusement je m'aperçus que j'enfilais une fausse route qui m'Ă©garait dans un labyrinthe immense, et j'en sortis avant d'y ĂÂȘtre tout Ă fait perdu. Pour peu qu'on ait un vrai goĂ»t pour les sciences, la premiĂšre chose qu'on sent en s'y livrant c'est leur liaison, qui fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'Ă©clairent mutuellement, et que l'une ne peut se passer de l'autre. Quoique l'esprit humain ne puisse suffire Ă toutes, et qu'il en faille toujours prĂ©fĂ©rer une comme la principale, si l'on n'a quelque notion des autres, dans la sienne mĂÂȘme on se trouve souvent dans l'obscuritĂ©. Je sentis que ce que j'avais entrepris Ă©tait bon et utile en lui-mĂÂȘme, qu'il n'y avait que la mĂ©thode Ă changer. Prenant d'abord l'EncyclopĂ©die, j'allais la divisant dans ses branches. Je vis qu'il fallait faire tout le contraire, les prendre chacune sĂ©parĂ©ment, et les poursuivre chacune Ă part jusqu'au point oĂÂč elles se rĂ©unissent. Ainsi, je revins Ă la synthĂšse ordinaire; mais j'y revins en homme qui sait ce qu'il fait. La mĂ©ditation me tenait en cela lieu de connaissances et une rĂ©flexion trĂšs naturelle aidait Ă me bien guider. Soit que je vĂ©cusse ou que je mourusse, je n'avais point de temps Ă perdre. Ne rien savoir Ă prĂšs de vingt-cinq ans, et vouloir tout apprendre, c'est s'engager Ă bien mettre le temps Ă profit. Ne sachant Ă quel point le sort ou la mort pouvaient arrĂÂȘter mon zĂšle, je voulais, Ă tout Ă©vĂ©nement, acquĂ©rir des idĂ©es de toutes choses, tant pour sonder mes dispositions naturelles que pour juger par moi-mĂÂȘme de ce qui mĂ©ritait le mieux d'ĂÂȘtre cultivĂ©. Je trouvai dans l'exĂ©cution de ce plan un autre avantage auquel je n'avais pas pensĂ©, celui de mettre beaucoup de temps Ă profit. Il faut que je ne sois pas nĂ© pour l'Ă©tude, car une longue application me fatigue Ă tel point qu'il m'est impossible de m'occuper une demi-heure de suite avec force du mĂÂȘme sujet, surtout en suivant les idĂ©es d'autrui; car il m'est arrivĂ© quelquefois de me livrer plus longtemps aux miennes, et mĂÂȘme avec assez de succĂšs. Quand j'ai suivi durant quelques pages un auteur qu'il faut lire avec application, mon esprit l'abandonne et se perd dans les nuages. Si je m'obstine, je m'Ă©puise inutilement, les Ă©blouissements me prennent, je ne vois plus rien; mais que des sujets diffĂ©rents se succĂšdent, mĂÂȘme sans interruption, l'un me dĂ©lasse de l'autre, et, sans avoir besoin de relĂÂąche, je les suis plus aisĂ©ment. Je mis Ă profit cette observation dans mon plan d'Ă©tudes, et je les entremĂÂȘlai tellement que je m'occupais tout le jour, et ne me fatiguais jamais. Il est vrai que les soins champĂÂȘtres et domestiques faisaient des diversions utiles; mais, dans ma ferveur croissante, je trouvai bientĂÂŽt le moyen d'en mĂ©nager encore le temps pour l'Ă©tude, et de m'occuper Ă la fois de deux choses, sans songer que chacune en allait moins bien. Dans tant de menus dĂ©tails qui me charment et dont j'excĂšde souvent mon lecteur, je mets pourtant une discrĂ©tion dont il ne se douterait guĂšre, si je n'avais soin de l'en avertir. Ici, par exemple, je me rappelle avec dĂ©lices tous les diffĂ©rents essais que je fis pour distribuer mon temps de façon que j'y trouvasse Ă la fois autant d'agrĂ©ment et d'utilitĂ© qu'il Ă©tait possible; et je puis dire que ce temps, oĂÂč je vivais dans la retraite et toujours malade, fut celui de ma vie oĂÂč je fus le moins oisif et le moins ennuyĂ©. Deux ou trois mois se passĂšrent ainsi Ă tĂÂąter la pente de mon esprit, et Ă jouir, dans la belle saison de l'annĂ©e et dans un lieu qu'elle rendait enchantĂ©, du charme de la vie dont je sentais si bien le prix, de celui d'une sociĂ©tĂ© aussi libre que douce, si l'on peut donner le nom de sociĂ©tĂ© Ă une aussi parfaite union, et de celui des belles connaissances que je me proposais d'acquĂ©rir; car c'Ă©tait pour moi comme si je les avais dĂ©jĂ possĂ©dĂ©es, ou plutĂÂŽt c'Ă©tait mieux encore, puisque le plaisir d'apprendre entrait pour beaucoup dans mon bonheur. Il faut passer sur ces essais, qui tous Ă©taient pour moi des jouissances, mais trop simples pour pouvoir ĂÂȘtre expliquĂ©es. Encore un coup, le vrai bonheur ne se dĂ©crit pas, il se sent, et se sent d'autant mieux qu'il peut le moins se dĂ©crire, parce qu'il ne rĂ©sulte pas d'un recueil de faits, mais qu'il est un Ă©tat permanent. Je me rĂ©pĂšte souvent; mais je me rĂ©pĂ©terais bien davantage, si je disais la mĂÂȘme chose autant de fois qu'elle me vient dans l'esprit. Quand enfin mon train de vie souvent changĂ© eut pris un cours uniforme, voici Ă peu prĂšs quelle en fut la distribution. Je me levais tous les matins avant le soleil; je montais par un verger voisin dans un trĂšs joli chemin qui Ă©tait au-dessus de la vigne et suivait la cĂÂŽte jusqu'Ă ChambĂ©ri. LĂ , tout en me promenant, je faisais ma priĂšre qui ne consistait pas en un vain balbutiement de lĂšvres, mais dans une sincĂšre Ă©lĂ©vation de coeur Ă l'auteur de cette aimable nature dont les beautĂ©s Ă©taient sous mes yeux. Je n'ai jamais aimĂ© Ă prier dans la chambre; il me semble que les murs et tous ces petits ouvrages des hommes s'interposent entre Dieu et moi. J'aime Ă le contempler dans ses oeuvres, tandis que mon coeur s'Ă©lĂšve Ă lui. Mes priĂšres Ă©taient pures, je puis le dire, et dignes par lĂ d'ĂÂȘtre exaucĂ©es. Je ne demandais pour moi, et pour celle dont mes voeux ne me sĂ©paraient jamais, qu'une vie innocente et tranquille, exempte du vice, de la douleur, des pĂ©nibles besoins, la mort des justes, et leur sort dans l'avenir. Du reste, cet acte se passait plus en admiration et en contemplation qu'en demandes; et je savais qu'auprĂšs du dispensateur des vrais biens, le meilleur moyen d'obtenir ceux qui nous sont nĂ©cessaires est moins de les demander que de les mĂ©riter. Je revenais en me promenant par un assez grand tour, occupĂ© Ă considĂ©rer avec intĂ©rĂÂȘt et voluptĂ© les objets champĂÂȘtres dont j'Ă©tais environnĂ©, les seuls dont l'oeil et le coeur ne se lassent jamais. Je regardais de loin s'il Ă©tait jour chez maman quand je voyais son contrevent ouvert, je tressaillais de joie et j'accourais; s'il Ă©tait fermĂ©, j'entrais au jardin en attendant qu'elle fĂ»t rĂ©veillĂ©e, m'amusant Ă repasser ce que j'avais appris la veille ou Ă jardiner. Le contrevent s'ouvrait, j'allais l'embrasser dans son lit, souvent encore Ă moitiĂ© endormie; et cet embrassement, aussi pur que tendre, tirait de son innocence mĂÂȘme un charme qui n'est jamais joint Ă la voluptĂ© des sens. Nous dĂ©jeunions ordinairement avec du cafĂ© au lait. C'Ă©tait le temps de la journĂ©e oĂÂč nous Ă©tions le plus tranquilles, oĂÂč nous causions le plus Ă notre aise. Ces sĂ©ances, pour l'ordinaire assez longues, m'ont laissĂ© un goĂ»t vif pour les dĂ©jeuners; et je prĂ©fĂšre infiniment l'usage d'Angleterre et de Suisse, oĂÂč le dĂ©jeuner est un vrai repas qui rassemble tout le monde, Ă celui de France, oĂÂč chacun dĂ©jeune seul dans sa chambre, ou le plus souvent ne dĂ©jeune point du tout. AprĂšs une heure ou deux de causerie, j'allais Ă mes livres jusqu'au dĂner. Je commençais par quelque livre de philosophie, comme la Logique de Port-Royal, l'Essai de Locke, Malebranche, Leibnitz, Descartes, etc. Je m'aperçus bientĂÂŽt que tous ces auteurs Ă©taient entre eux en contradiction presque perpĂ©tuelle, et je formai le chimĂ©rique projet de les accorder, qui me fatigua beaucoup et me fit perdre bien du temps. Je me brouillais la tĂÂȘte et je n'avançais point. Enfin, renonçant encore Ă cette mĂ©thode, j'en pris une infiniment meilleure, et Ă laquelle j'attribue tout le progrĂšs que je puis avoir fait, malgrĂ© mon dĂ©faut de capacitĂ©; car il est certain que j'en eus toujours fort peu pour l'Ă©tude. En lisant chaque auteur, je me fis une loi d'adopter et suivre toutes ses idĂ©es sans y mĂÂȘler les miennes ni celles d'un autre, et sans jamais disputer avec lui. Je me dis Commençons par me faire un magasin d'idĂ©es, vraies ou fausses, mais nettes, en attendant que ma tĂÂȘte en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir. Cette mĂ©thode n'est pas sans inconvĂ©nient, je le sais; mais elle m'a rĂ©ussi dans l'objet de m'instruire. Au bout de quelques annĂ©es passĂ©es Ă ne penser exactement que d'aprĂšs autrui, sans rĂ©flĂ©chir pour ainsi dire et presque sans raisonner, je me suis trouvĂ© un assez grand fonds d'acquis pour me suffire Ă moi-mĂÂȘme, et penser sans le secours d'autrui. Alors, quand les voyages et les affaires m'ont ĂÂŽtĂ© les moyens de consulter les livres, je me suis amusĂ© Ă repasser et comparer ce que j'avais lu, Ă peser chaque chose Ă la balance de la raison, et Ă juger quelquefois mes maĂtres. Pour avoir commencĂ© tard Ă mettre en exercice ma facultĂ© judiciaire, je n'ai pas trouvĂ© qu'elle eĂ»t perdu sa vigueur; et quand j'ai publiĂ© mes propres idĂ©es, on ne m'a pas accusĂ© d'ĂÂȘtre un disciple servile, et de jurer in verba magistri. Je passais de lĂ Ă la gĂ©omĂ©trie Ă©lĂ©mentaire; car je n'ai jamais Ă©tĂ© plus loin, m'obstinant Ă vouloir vaincre mon peu de mĂ©moire Ă force de revenir cent et cent fois sur mes pas et de recommencer incessamment la mĂÂȘme marche. Je ne goĂ»tai pas celle d'Euclide, qui cherche plutĂÂŽt la chaĂne des dĂ©monstrations que la liaison des idĂ©es; je prĂ©fĂ©rai la gĂ©omĂ©trie du P. Lamy, qui dĂšs lors devint un de mes auteurs favoris, et dont je relis encore avec plaisir les ouvrages. L'algĂšbre suivait, et ce fut toujours le P. Lamy que je pris pour guide. Quand je fus plus avancĂ©, je pris la Science du calcul du P. Reynaud, puis son Analyse dĂ©montrĂ©e, que je n'ai fait qu'effleurer. Je n'ai jamais Ă©tĂ© assez loin pour bien sentir l'application de l'algĂšbre Ă la gĂ©omĂ©trie. Je n'aimais point cette maniĂšre d'opĂ©rer sans voir ce qu'on fait; et il me semblait que rĂ©soudre un problĂšme de gĂ©omĂ©trie par les Ă©quations, c'Ă©tait jouer un air en tournant une manivelle. La premiĂšre fois que je trouvai par le calcul que le carrĂ© d'un binĂÂŽme Ă©tait composĂ© du carrĂ© de chacune de ses parties et du double produit de l'une par l'autre, malgrĂ© la justesse de ma multiplication, je n'en voulus rien croire jusqu'Ă ce que j'eusse fait la figure. Ce n'Ă©tait pas que je n'eusse un grand goĂ»t pour l'algĂšbre en n'y considĂ©rant que la quantitĂ© abstraite; mais appliquĂ©e Ă l'Ă©tendue, je voulais voir l'opĂ©ration sur les lignes, autrement je n'y comprenais plus rien. AprĂšs cela venait le latin. C'Ă©tait mon Ă©tude la plus pĂ©nible, et dans laquelle je n'ai jamais fait de grands progrĂšs. Je me mis d'abord Ă la mĂ©thode latine de Port-Royal, mais sans fruit. Ces vers ostrogoths me faisaient mal au coeur, et ne pouvaient entrer dans mon oreille. Je me perdais dans ces foules de rĂšgles, et en apprenant la derniĂšre j'oubliais tout ce qui avait prĂ©cĂ©dĂ©. Une Ă©tude de mots n'est pas ce qu'il faut Ă un homme sans mĂ©moire; et c'Ă©tait prĂ©cisĂ©ment pour forcer ma mĂ©moire Ă prendre de la capacitĂ© que je m'obstinais Ă cette Ă©tude. Il fallut l'abandonner Ă la fin. J'entendais assez la construction pour pouvoir lire un auteur facile, Ă l'aide d'un dictionnaire. Je suivis cette route, et je m'en trouvai bien. Je m'appliquai Ă la traduction, non par Ă©crit, mais mentale, et je m'en tins lĂ . A force de temps et d'exercice, je suis parvenu Ă lire assez couramment les auteurs latins mais jamais Ă pouvoir ni parler ni Ă©crire dans cette langue ce qui m'a souvent mis dans l'embarras quand je me suis trouvĂ©, je ne sais comment, enrĂÂŽlĂ© parmi les gens de lettres. Un autre inconvĂ©nient, consĂ©quent Ă cette maniĂšre d'apprendre, est que jamais je n'ai su la prosodie, encore moins les rĂšgles de la versification. DĂ©sirant pourtant de sentir l'harmonie de la langue en vers et en prose, j'ai fait bien des efforts pour y parvenir; mais je suis convaincu que sans maĂtre cela est presque impossible. Ayant appris la composition du plus facile de tous les vers, qui est l'hexamĂštre, j'eus la patience de scander presque tout Virgile, et d'y marquer les pieds et la quantitĂ©; puis quand j'Ă©tais en doute si une syllabe Ă©tait longue ou brĂšve, c'Ă©tait mon Virgile que j'allais consulter. On sent que cela me faisait faire bien des fautes, Ă cause des altĂ©rations permises par les rĂšgles de la versification. Mais s'il y a de l'avantage Ă Ă©tudier seul, il y a aussi de grands inconvĂ©nients, et surtout une peine incroyable. Je sais cela mieux que qui que ce soit. Avant midi je quittais mes livres, et si le dĂner n'Ă©tait pas prĂÂȘt, j'allais faire visite Ă mes amis les pigeons, ou travailler au jardin en attendant l'heure. Quand je m'entendais appeler, j'accourais fort content et muni d'un grand appĂ©tit; car c'est encore une chose Ă noter que, quelque malade que je puisse ĂÂȘtre, l'appĂ©tit ne me manque jamais. Nous dĂnions trĂšs agrĂ©ablement, en causant de nos affaires, en attendant que maman pĂ»t manger. Deux ou trois fois la semaine, quand il faisait beau, nous allions derriĂšre la maison prendre le cafĂ© dans un cabinet frais et touffu, que j'avais garni de houblon, et qui nous faisait grand plaisir durant la chaleur. Nous passions lĂ une petite heure Ă visiter nos lĂ©gumes, nos fleurs, Ă des entretiens relatifs Ă notre maniĂšre de vivre, et qui nous en faisaient mieux goĂ»ter la douceur. J'avais une autre petite famille au bout du jardin c'Ă©taient des abeilles. Je ne manquais guĂšre, et souvent maman avec moi, d'aller leur rendre visite; je m'intĂ©ressais beaucoup Ă leur ouvrage; je m'amusais infiniment Ă les voir revenir de la picorĂ©e, leurs petites cuisses quelquefois si chargĂ©es qu'elles avaient peine Ă marcher. Les premiers jours, la curiositĂ© me rendit indiscret, et elles me piquĂšrent deux ou trois fois; mais ensuite nous fĂmes si bien connaissance, que, quelque prĂšs que je vinsse, elles me laissaient faire, et quelque pleines que fussent les ruches, prĂÂȘtes Ă jeter leur essaim, j'en Ă©tais quelquefois entourĂ©, j'en avais sur les mains, sur le visage, sans qu'aucune me piquĂÂąt jamais. Tous les animaux se dĂ©fient de l'homme, et n'ont pas tort; mais sont-ils sĂ»rs une fois qu'il ne leur veut pas nuire, leur confiance devient si grande qu'il faut ĂÂȘtre plus que barbare pour en abuser. Je retournais Ă mes livres; mais mes occupations de l'aprĂšs-midi devaient moins porter le nom de travail et d'Ă©tude que de rĂ©crĂ©ation et d'amusement. Je n'ai jamais pu supporter l'application du cabinet aprĂšs mon dĂner, et en gĂ©nĂ©ral toute peine me coĂ»te durant la chaleur du jour. Je m'occupais pourtant, mais sans gĂÂȘne et presque sans rĂšgle, Ă lire sans Ă©tudier. La chose que je suivais le plus exactement Ă©tait l'histoire et la gĂ©ographie; et comme cela ne demandait point de contention d'esprit, j'y fis autant de progrĂšs que le permettait mon peu de mĂ©moire. Je voulus Ă©tudier le P. PĂ©tau, et je m'enfonçai dans les tĂ©nĂšbres de la chronologie mais je me dĂ©goĂ»tai de la partie critique, qui n'a ni fond ni rive, et je m'affectionnai par prĂ©fĂ©rence Ă l'exacte mesure des temps et Ă la marche des corps cĂ©lestes. J'aurais mĂÂȘme pris du goĂ»t pour l'astronomie, si j'avais eu des instruments; mais il fallut me contenter de quelques Ă©lĂ©ments pris dans les livres, et de quelques observations grossiĂšres faites avec une lunette d'approche, seulement pour connaĂtre la situation gĂ©nĂ©rale du ciel car ma vue courte ne me permet pas de distinguer, Ă yeux nus, assez nettement les astres. Je me rappelle Ă ce sujet une aventure dont le souvenir m'a souvent fait rire. J'avais achetĂ© un planisphĂšre cĂ©leste pour Ă©tudier les constellations. J'avais attachĂ© ce planisphĂšre sur un chĂÂąssis; et les nuits oĂÂč le ciel Ă©tait serein, j'allais dans le jardin poser mon chĂÂąssis sur quatre piquets de ma hauteur, le planisphĂšre tournĂ© en dessous; et pour l'Ă©clairer sans que le vent soufflĂÂąt ma chandelle, je la mis dans un seau Ă terre entre les quatre piquets puis, regardant alternativement le planisphĂšre avec mes yeux et les astres avec ma lunette, je m'exerçais Ă connaĂtre les Ă©toiles et Ă discerner les constellations. Je crois avoir dit que le jardin de M. Noiret Ă©tait en terrasse; on voyait du chemin tout ce qui s'y faisait. Un soir, des paysans passant assez tard me virent, dans un grotesque Ă©quipage, occupĂ© Ă mon opĂ©ration. La lueur qui donnait sur mon planisphĂšre, et dont ils ne voyaient pas la cause parce que la lumiĂšre Ă©tait cachĂ©e Ă leurs yeux par les bords du seau, ces quatre piquets, ce grand papier barbouillĂ© de figures, ce cadre, et le jeu de ma lunette, qu'ils voyaient aller et venir, donnaient Ă cet objet un tir de grimoire qui les effraya. Ma parure n'Ă©tait pas propre Ă les rassurer un chapeau clabaud par-dessus mon bonnet, et un pet-en-l'air ouatĂ© de maman qu'elle m'avait obligĂ© de mettre, offraient Ă leurs yeux l'image d'un vrai sorcier; et comme il Ă©tait prĂšs de minuit, ils ne doutĂšrent point que ce ne fĂ»t le commencement du sabbat. Peu curieux d'en voir davantage, ils se sauvĂšrent trĂšs alarmĂ©s, Ă©veillĂšrent leurs voisins pour leur conter leur vision; et l'histoire courut si bien, que dĂšs le lendemain chacun sut dans le voisinage que le sabbat se tenait chez M. Noiret. Je ne sais ce qu'eĂ»t produit enfin cette rumeur, si l'un des paysans, tĂ©moin de mes conjurations, n'en eĂ»t le mĂÂȘme jour portĂ© sa plainte Ă deux jĂ©suites qui venaient nous voir, et qui, sans savoir de quoi il s'agissait, les dĂ©sabusĂšrent par provision. Ils nous contĂšrent l'histoire, je leur en dis la cause, et nous rĂmes beaucoup. Cependant il fut rĂ©solu, crainte de rĂ©cidive, que j'observerais dĂ©sormais sans lumiĂšre, et que j'irais consulter le planisphĂšre dans la maison. Ceux qui ont lu dans les Lettres de la Montagne ma magie de Venise, trouveront, je m'assure, que j'avais de longue main une grande vocation pour ĂÂȘtre sorcier. Tel Ă©tait mon train de vie aux Charmettes quand je n'Ă©tais occupĂ© d'aucuns soins champĂÂȘtres; car ils avaient toujours la prĂ©fĂ©rence, et dans ce qui n'excĂ©dait pas mes forces je travaillais comme un paysan mais il est vrai que mon extrĂÂȘme faiblesse ne me laissait guĂšre alors sur cet article que le mĂ©rite de la bonne volontĂ©. D'ailleurs je voulais faire Ă la fois deux ouvrages, et par cette raison je n'en faisais bien aucun. Je m'Ă©tais mis dans la tĂÂȘte de me donner par force de la mĂ©moire; je m'obstinais Ă vouloir beaucoup apprendre par coeur. Pour cela je portais toujours avec moi quelque livre, qu'avec une peine incroyable j'Ă©tudiais et repassais tout en travaillant. Je ne sais pas comment l'opiniĂÂątretĂ© de ces vains et continuels efforts ne m'a pas enfin rendu stupide. Il faut que j'aie appris et rappris bien vingt fois les Ăâ°glogues de Virgile, dont je ne sais pas un seul mot. J'ai perdu ou dĂ©pareillĂ© des multitudes de livres, par l'habitude que j'avais d'en porter partout avec moi, au colombier, au jardin, au verger, Ă la vigne. OccupĂ© d'autre chose, je posais mon livre au pied d'un arbre ou sur la haie; partout j'oubliais de le reprendre et souvent au bout de quinze jours je le retrouvais pourri, ou rongĂ© des fourmis et des limaçons. Cette ardeur d'apprendre devint une manie qui me rendait comme hĂ©bĂ©tĂ©, tout occupĂ© que j'Ă©tais sans cesse Ă marmotter quelque chose entre mes dents. Les Ă©crits de Port-Royal et de l'Oratoire Ă©tant ceux que je lisais le plus frĂ©quemment, m'avaient rendu demi-jansĂ©niste; et, malgrĂ© toute ma confiance, leur dure thĂ©ologie m'Ă©pouvantait quelquefois. La terreur de l'enfer, que jusque-lĂ j'avais trĂšs peu craint, troublait peu Ă peu ma sĂ©curitĂ©; et si maman ne m'eĂ»t tranquillisĂ© l'ĂÂąme, cette effrayante doctrine m'eĂ»t tout Ă fait bouleversĂ©. Mon confesseur, qui Ă©tait aussi le sien, contribuait pour sa part Ă me maintenir dans une bonne assiette. C'Ă©tait le P. Hemet, jĂ©suite, bon et sage vieillard dont la mĂ©moire me sera toujours en vĂ©nĂ©ration. Quoique jĂ©suite, il avait la simplicitĂ© d'un enfant; et sa morale, moins relĂÂąchĂ©e que douce, Ă©tait prĂ©cisĂ©ment ce qu'il me fallait pour balancer les tristes impressions du jansĂ©nisme. Ce bonhomme et son compagnon, le P. Coppier, venaient souvent nous voir aux Charmettes, quoique le chemin fĂ»t fort rude et assez long pour des gens de leur ĂÂąge. Leurs visites me faisaient grand bien que Dieu veuille le rendre Ă leurs ĂÂąmes! car ils Ă©taient trop vieux alors pour que je les prĂ©sume en vie encore aujourd'hui. J'allais aussi les voir Ă ChambĂ©ri je me familiarisais peu Ă peu avec leur maison; leur bibliothĂšque Ă©tait Ă mon service. Le souvenir de cet heureux temps se lie avec celui des jĂ©suites au point de me faire aimer l'un par l'autre; et, quoique leur doctrine m'ait toujours paru dangereuse, je n'ai jamais pu trouver en moi le pouvoir de les haĂÂŻr sincĂšrement. Je voudrais savoir s'il passe quelquefois dans les coeurs des autres hommes des puĂ©rilitĂ©s pareilles Ă celles qui passent quelquefois dans le mien. Au milieu de mes Ă©tudes et d'une vie innocente autant qu'on la puisse mener, et malgrĂ© tout ce qu'on m'avait pu dire, la peur de l'enfer m'agitait encore souvent. Je me demandais En quel Ă©tat suis-je? si je mourais Ă l'instant, serais-je damnĂ©? Selon mes jansĂ©nistes la chose Ă©tait indubitable; mais selon ma conscience il me paraissait que non. Toujours craintif et flottant dans cette cruelle incertitude, j'avais recours, pour en sortir, aux expĂ©dients les plus risibles, et pour lesquels je ferais volontiers enfermer un homme si je lui en voyais faire autant. Un jour, rĂÂȘvant Ă ce triste sujet, je m'exerçais machinalement Ă lancer des pierres contre les troncs des arbres, et cela avec mon adresse ordinaire, c'est-Ă -dire sans presque en toucher aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m'avisai de m'en faire une espĂšce de pronostic pour calmer mon inquiĂ©tude. Je me dis Je m'en vais jeter cette pierre contre l'arbre qui est vis-Ă -vis de moi; si je le touche, signe de salut; si je le manque, signe de damnation. Tout en disant ainsi, je jette ma pierre d'une main tremblante et avec un horrible battement de coeur, mais si heureusement qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre; ce qui vĂ©ritablement n'Ă©tait pas difficile, car j'avais eu soin de le choisir fort gros et fort prĂšs. Depuis lors je n'ai plus doutĂ© de mon salut. Je ne sais, en me rappelant ce fait, si je dois rire ou gĂ©mir sur moi-mĂÂȘme. Vous autres grands hommes, qui riez sĂ»rement, fĂ©licitez-vous; mais n'insultez pas Ă ma misĂšre, car je vous jure que je la sens bien. Au reste, ces troubles, ces larmes, insĂ©parables peut-ĂÂȘtre de la dĂ©votion, n'Ă©taient pas un Ă©tat permanent. CommunĂ©ment j'Ă©tais assez tranquille, et l'impression que l'idĂ©e d'une mort prochaine faisait sur mon ĂÂąme Ă©tait moins de la tristesse qu'une langueur paisible et qui mĂÂȘme avait ses douceurs. Je viens de retrouver parmi de vieux papiers une espĂšce d'exhortation que je me faisais Ă moi-mĂÂȘme, et oĂÂč je me fĂ©licitais de mourir Ă l'ĂÂąge oĂÂč l'on trouve assez de courage en soi pour envisager la mort, et sans avoir Ă©prouvĂ© de grands maux ni de corps ni d'esprit durant ma vie. Que j'avais bien raison! un pressentiment me faisait craindre de vivre pour souffrir. Il semblait que je prĂ©voyais le sort qui m'attendait sur mes vieux jours. Je n'ai jamais Ă©tĂ© si prĂšs de la sagesse que durant cette heureuse Ă©poque. Sans grands remords sur le passĂ©, dĂ©livrĂ© des soucis de l'avenir, le sentiment qui dominait constamment dans mon ĂÂąme Ă©tait de jouir du prĂ©sent. Les dĂ©vots ont pour l'ordinaire une petite sensualitĂ© trĂšs vive qui leur fait savourer avec dĂ©lices les plaisirs innocents qui leur sont permis. Les mondains leur en font un crime, je ne sais pourquoi; ou plutĂÂŽt je le sais bien c'est qu'ils envient aux autres la jouissance des plaisirs simples dont eux-mĂÂȘmes ont perdu le goĂ»t. Je l'avais, ce goĂ»t, et je trouvais charmant de le satisfaire en sĂ»retĂ© de conscience. Mon coeur, neuf encore, se livrait Ă tout avec un plaisir d'enfant, ou plutĂÂŽt, si j'ose le dire, avec une voluptĂ© d'ange; car en vĂ©ritĂ© ces tranquilles jouissances ont la sĂ©rĂ©nitĂ© de celles du paradis. Des dĂners faits sur l'herbe Ă Montagnole, des soupers sous le berceau, la rĂ©colte des fruits, les vendanges, les veillĂ©es Ă teiller avec nos gens, tout cela faisait pour nous autant de fĂÂȘtes auxquelles maman prenait le mĂÂȘme plaisir que moi. Des promenades plus solitaires avaient un charme plus grand encore, parce que le coeur s'Ă©panchait plus en libertĂ©. Nous en fĂmes une entre autres qui fait Ă©poque dans ma mĂ©moire, un jour de Saint Louis, dont maman portait le nom. Nous partĂmes ensemble et seuls de bon matin, aprĂšs la messe qu'un carme Ă©tait venu nous dire, au point du jour, dans une chapelle attenante Ă la maison. J'avais proposĂ© d'aller parcourir la cĂÂŽte opposĂ©e Ă celle oĂÂč nous Ă©tions, et que nous n'avions point visitĂ©e encore. Nous avions envoyĂ© nos provisions d'avance, car la course devait durer tout le jour. Maman, quoiqu'un peu ronde et grasse, ne marchait pas mal nous allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au soleil et souvent Ă l'ombre, nous reposant de temps en temps et nous oubliant des heures entiĂšres; causant de nous, de notre union, de la douceur de notre sort, et faisant pour sa durĂ©e des voeux qui ne furent pas exaucĂ©s. Tout semblait conspirer au bonheur de cette journĂ©e. Il avait plu depuis peu; point de poussiĂšre, et des ruisseaux bien courants; un petit vent frais agitait les feuilles, l'air Ă©tait pur, l'horizon sans nuage; la sĂ©rĂ©nitĂ© rĂ©gnait au ciel comme dans nos coeurs. Notre dĂner fut fait chez un paysan et partagĂ© avec sa famille, qui nous bĂ©nissait de bon coeur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens! AprĂšs le dĂner nous gagnĂÂąmes l'ombre sous les grands arbres, oĂÂč, tandis que j'amassais des brins de bois sec pour faire notre cafĂ©, maman s'amusait Ă herboriser parmi les broussailles; et avec les fleurs du bouquet que chemin faisant je lui avais ramassĂ©, elle me fit remarquer dans leur structure mille choses curieuses qui m'amusĂšrent beaucoup et qui devaient me donner du goĂ»t pour la botanique mais le moment n'Ă©tait pas venu, j'Ă©tais distrait par trop d'autres Ă©tudes. Une idĂ©e qui vint me frapper fit diversion aux fleurs et aux plantes. La situation d'ĂÂąme oĂÂč je me trouvais, tout ce que nous avions dit et fait ce jour-lĂ , tous les objets qui m'avaient frappĂ©, me rappelĂšrent l'espĂšce de rĂÂȘve que tout Ă©veillĂ© j'avais fait Ă Annecy sept ou huit ans auparavant, et dont j'ai rendu compte en son lieu. Les rapports en Ă©taient si frappants, qu'en y pensant j'en fus Ă©mu jusqu'aux larmes. Dans un transport d'attendrissement j'embrassai cette chĂšre amie Maman, maman, lui dis-je avec passion, ce jour m'a Ă©tĂ© promis depuis longtemps, et je ne vois rien au delĂ . Mon bonheur, grĂÂące Ă vous, est Ă son comble puisse-t-il ne pas dĂ©cliner dĂ©sormais! puisse-t-il durer aussi longtemps que j'en conserverai le goĂ»t! il ne finira qu'avec moi. Ainsi coulĂšrent mes jours heureux, et d'autant plus heureux que, n'apercevant rien qui les dĂ»t troubler, je n'envisageais en effet leur fin qu'avec la mienne. Ce n'Ă©tait pas que la source de mes soucis fĂ»t absolument tarie; mais je lui voyais prendre un autre cours que je dirigeais de mon mieux sur des objets utiles, afin qu'elle portĂÂąt son remĂšde avec elle. Maman aimait naturellement la campagne, et ce goĂ»t ne s'attiĂ©dissait pas avec moi. Peu Ă peu elle prit celui des soins champĂÂȘtres; elle aimait Ă faire valoir les terres, et elle avait sur cela des connaissances dont elle faisait usage avec plaisir. Non contente de ce qui dĂ©pendait de la maison qu'elle avait prise, elle louait tantĂÂŽt un champ, tantĂÂŽt un prĂ©. Enfin, portant son humeur entreprenante sur des objets d'agriculture, au lieu de rester oisive dans sa maison, elle prenait le train de devenir bientĂÂŽt une grosse fermiĂšre. Je n'aimais pas trop Ă la voir ainsi s'Ă©tendre, et je m'y opposais tant que je pouvais, bien sĂ»r qu'elle serait toujours trompĂ©e, et que son humeur libĂ©rale et prodigue porterait toujours la dĂ©pense au delĂ du produit. Toutefois, je me consolais en pensant que ce produit du moins ne serait pas nul, et lui aiderait Ă vivre. De toutes les entreprises qu'elle pouvait former, celle-lĂ me paraissait la moins ruineuse, et, sans y envisager comme elle un objet de profit, j'y envisageais une occupation continuelle qui la garantirait des mauvaises affaires et des escrocs. Dans cette idĂ©e, je dĂ©sirais ardemment de recouvrer autant de force et de santĂ© qu'il m'en fallait pour veiller Ă ses affaires, pour ĂÂȘtre piqueur de ses ouvriers ou son premier ouvrier; et naturellement l'exercice que cela me faisait faire, m'arrachant souvent Ă mes livres et me distrayant sur mon Ă©tat, devait le rendre meilleur. L'hiver suivant, Barillot revenant d'Italie m'apporta quelques livres, entre autres le Bontempi et la Cartella per musica du pĂšre Banchieri, qui me donnĂšrent du goĂ»t pour l'histoire de la musique et pour les recherches thĂ©oriques de ce bel art. Barillot resta quelque temps avec nous; et comme j'Ă©tais majeur depuis plusieurs mois, il fut convenu que j'irais le printemps suivant Ă GenĂšve redemander le bien de ma mĂšre, ou du moins la part qui m'en revenait, en attendant qu'on sĂ»t ce que mon frĂšre Ă©tait devenu. Cela s'exĂ©cuta comme il avait Ă©tĂ© rĂ©solu. J'allai Ă GenĂšve; mon pĂšre y vint de son cĂÂŽtĂ©. Depuis longtemps il y revenait sans qu'on lui cherchĂÂąt querelle, quoiqu'il n'eĂ»t jamais purgĂ© son dĂ©cret mais comme on avait de l'estime pour son courage et du respect pour sa probitĂ©, on feignait d'avoir oubliĂ© son affaire; et les magistrats, occupĂ©s du grand projet qui Ă©clata peu aprĂšs, ne voulaient pas effaroucher avant le temps la bourgeoisie, en lui rappelant mal Ă propos leur ancienne partialitĂ©. Je craignais qu'on ne me fĂt des difficultĂ©s sur mon changement de religion; l'on n'en fit aucune. Les lois de GenĂšve sont Ă cet Ă©gard moins dures que celles de Berne, oĂÂč quiconque change de religion perd non seulement son Ă©tat, mais son bien. Le mien ne me fut donc pas disputĂ©, mais se trouva, je ne sais comment, rĂ©duit Ă fort peu de chose. Quoiqu'on fĂ»t Ă peu prĂšs sĂ»r que mon frĂšre Ă©tait mort, on n'en avait point de preuve juridique. Je manquais de titres suffisants pour rĂ©clamer sa part, et je la laissai sans regret pour aider Ă vivre Ă mon pĂšre, qui en a joui tant qu'il a vĂ©cu. SitĂÂŽt que les formalitĂ©s de justice furent faites et que j'eus reçu mon argent, j'en mis quelque partie en livres, et je volai porter le reste aux pieds de maman. Le coeur me battait de joie durant la route, et le moment oĂÂč je dĂ©posai cet argent dans ses mains me fut mille fois plus doux que celui oĂÂč il entra dans les miennes. Elle le reçut avec cette simplicitĂ© des belles ĂÂąmes, qui, faisant ces choses-lĂ sans effort, les voient sans admiration. Cet argent fut employĂ© presque tout entier Ă mon usage, et cela avec une Ă©gale simplicitĂ©. L'emploi en eĂ»t exactement Ă©tĂ© le mĂÂȘme s'il lui fĂ»t venu d'autre part. Cependant ma santĂ© ne se rĂ©tablissait point; je dĂ©pĂ©rissais au contraire Ă vue d'oeil; j'Ă©tais pĂÂąle comme un mort et maigre comme un squelette; mes battements d'artĂšres Ă©taient terribles, mes palpitations plus frĂ©quentes; j'Ă©tais continuellement oppressĂ©, et ma faiblesse enfin devint telle que j'avais peine Ă me mouvoir; je ne pouvais presser le pas sans Ă©touffer, je ne pouvais me baisser sans avoir des vertiges, je ne pouvais soulever le plus lĂ©ger fardeau; j'Ă©tais rĂ©duit Ă l'inaction la plus tourmentante pour un homme aussi remuant que moi. Il est certain qu'il se mĂÂȘlait Ă tout cela beaucoup de vapeurs. Les vapeurs sont les maladies des gens heureux, c'Ă©tait la mienne les pleurs que je versais souvent sans raison de pleurer, les frayeurs vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau, l'inĂ©galitĂ© d'humeur dans le calme de la plus douce vie, tout cela marquait cet ennui du bien-ĂÂȘtre qui fait pour ainsi dire extravaguer la sensibilitĂ©. Nous sommes si peu faits pour ĂÂȘtre heureux ici-bas, qu'il faut nĂ©cessairement que l'ĂÂąme ou le corps souffre quand ils ne souffrent pas tous les deux, et que le bon Ă©tat de l'un fait presque toujours tort Ă l'autre. Quand j'aurais pu jouir dĂ©licieusement de la vie, ma machine en dĂ©cadence m'en empĂÂȘchait, sans qu'on pĂ»t dire oĂÂč la cause du mal avait son vrai siĂšge. Dans la suite, malgrĂ© le dĂ©clin des ans, et des maux trĂšs rĂ©els et trĂšs graves, mon corps semble avoir repris des forces pour mieux sentir mes malheurs; et maintenant que j'Ă©cris ceci, infirme et presque sexagĂ©naire, accablĂ© de douleurs de toute espĂšce, je me sens, pour souffrir, plus de vigueur et de vie que je n'en eus pour jouir Ă la fleur de mon ĂÂąge et dans le sein du plus vrai bonheur. Pour m'achever, ayant fait entrer un peu de physiologie dans mes lectures, je m'Ă©tais mis Ă Ă©tudier l'anatomie; et, passant en revue la multitude et le jeu des piĂšces qui composaient ma machine, je m'attendais Ă sentir dĂ©traquer tout cela vingt fois le jour loin d'ĂÂȘtre Ă©tonnĂ© de me trouver mourant, je l'Ă©tais que je pusse encore vivre, et je ne lisais pas la description d'une maladie que je ne crusse ĂÂȘtre la mienne. Je suis sĂ»r que si je n'avais pas Ă©tĂ© malade je le serais devenu par cette fatale Ă©tude. Trouvant dans chaque maladie des symptĂÂŽmes de la mienne, je croyais les avoir toutes; et j'en gagnai par-dessus une plus cruelle encore dont je m'Ă©tais cru dĂ©livrĂ©, la fantaisie de guĂ©rir c'en est une difficile Ă Ă©viter quand on se met Ă lire des livres de mĂ©decine. A force de chercher, de rĂ©flĂ©chir, de comparer, j'allai m'imaginer que la base de mon mal Ă©tait un polype au coeur; et Salomon lui-mĂÂȘme parut frappĂ© de cette idĂ©e. Raisonnablement je devais partir de cette opinion pour me confirmer dans ma rĂ©solution prĂ©cĂ©dente. Je ne fis point ainsi. Je tendis tous les ressorts de mon esprit pour chercher comment on pouvait guĂ©rir d'un polype au coeur, rĂ©solu d'entreprendre cette merveilleuse cure. Dans un voyage qu'Anet avait fait Ă Montpellier pour aller voir le jardin des plantes et le dĂ©monstrateur, M. Sauvages, on lui avait dit que M. Fizes avait guĂ©ri un pareil polype. Maman s'en souvint et m'en parla. Il n'en fallut pas davantage pour m'inspirer le dĂ©sir d'aller consulter M. Fizes. L'espoir de guĂ©rir me fait retrouver du courage et des forces pour entreprendre ce voyage. L'argent venu de GenĂšve en fournit le moyen. Maman, loin de m'en dĂ©tourner, m'y exhorte; et me voilĂ parti pour Montpellier. Je n'eus pas besoin d'aller si loin pour trouver le mĂ©decin qu'il me fallait. Le cheval me fatiguant trop, j'avais pris une chaise Ă Grenoble. A Moirans, cinq ou six autres chaises arrivĂšrent Ă la file aprĂšs la mienne. Pour le coup c'Ă©tait vraiment l'aventure des brancards. La plupart de ces chaises Ă©taient le cortĂšge d'une nouvelle mariĂ©e appelĂ©e madame du Colombier. Avec elle Ă©tait une autre femme appelĂ©e madame de Larnage, moins jeune et moins belle que madame du Colombier, mais non moins aimable, et qui de Romans, oĂÂč s'arrĂÂȘtait celle-ci, devait poursuivre sa route jusqu'au bourg Saint-Andiol, prĂšs le Pont-Saint-Esprit. Avec la timiditĂ© qu'on me connaĂt, on s'attend que la connaissance ne fut pas sitĂÂŽt faite avec des femmes brillantes et la suite qui les entourait mais enfin, suivant la mĂÂȘme route, logeant dans les mĂÂȘmes auberges, et, sous peine de passer pour un loup-garou, forcĂ© de me prĂ©senter Ă la mĂÂȘme table, il fallait bien que cette connaissance se fit. Elle se fit donc, et mĂÂȘme plus tĂÂŽt que je n'aurais voulu; car tout ce fracas ne convenait guĂšre Ă un malade, et surtout Ă un malade de mon humeur. Mais la curiositĂ© rend ces coquines de femmes si insinuantes, que pour parvenir Ă connaĂtre un homme, elles commencent par lui faire tourner la tĂÂȘte. Ainsi arriva de moi. Madame du Colombier, trop entourĂ©e de ses jeunes roquets, n'avait guĂšre le temps de m'agacer, et d'ailleurs ce n'en Ă©tait pas la peine, puisque nous allions nous quitter; mais madame de Larnage, moins obsĂ©dĂ©e, avait des provisions Ă faire pour sa route voilĂ madame de Larnage qui m'entreprend; et adieu le pauvre Jean-Jacques, ou plutĂÂŽt adieu la fiĂšvre, les vapeurs, le polype; tout part auprĂšs d'elle, hors certaines palpitations qui me restĂšrent et dont elle ne voulait pas me guĂ©rir. Le mauvais Ă©tat de ma santĂ© fut le premier texte de notre connaissance. On voyait que j'Ă©tais malade, on savait que j'allais Ă Montpellier; et il faut que mon air et mes maniĂšres n'annonçassent pas un dĂ©bauchĂ©, car il fut clair dans la suite qu'on ne m'avait pas soupçonnĂ© d'aller y faire un tour de casserole. Quoique l'Ă©tat de maladie ne soit pas pour un homme une grande recommandation prĂšs des dames, il me rendit toutefois intĂ©ressant pour celles-ci. Le matin elles envoyaient savoir de mes nouvelles, et m'inviter Ă prendre le chocolat avec elles; elles s'informaient comment j'avais passĂ© la nuit. Une fois, selon ma louable coutume de parler sans penser, je rĂ©pondis que je ne savais pas. Cette rĂ©ponse leur fit croire que j'Ă©tais fou elles m'examinĂšrent davantage, et cet examen ne me nuisit pas. J'entendis une fois madame du Colombier dire Ă son amie Il manque de monde, mais il est aimable. Ce mot me rassura beaucoup et fit que je le devins en effet. En se familiarisant il fallait parler de soi, dire d'oĂÂč l'on venait, qui l'on Ă©tait. Cela m'embarrassait; car je sentais trĂšs bien que parmi la bonne compagnie, et avec des femmes galantes, ce mot de nouveau converti m'allait tuer. Je ne sais par quelle bizarrerie je m'avisai de passer pour Anglais; je me donnai pour jacobite, on me prit pour tel; je m'appelai Dudding, et l'on m'appela M. Dudding. Un maudit marquis de Torignan qui Ă©tait lĂ , malade ainsi que moi, vieux au par-dessus et d'assez mauvaise humeur, s'avisa de lier conversation avec M. Dudding. Il me parla du roi Jacques, du prĂ©tendant, de l'ancienne cour de Saint-Germain. J'Ă©tais sur les Ă©pines je ne savais de tout cela que le peu que j'en avais lu dans le comte Hamilton et dans les gazettes; cependant je fis de ce peu si bon usage, que je me tirai d'affaire heureux qu'on ne se fĂ»t pas avisĂ© de me questionner sur la langue anglaise, dont je ne savais pas un seul mot. Toute la compagnie se convenait, et voyait Ă regret le moment de se quitter. Nous faisions des journĂ©es de limaçon. Nous nous trouvĂÂąmes un dimanche Ă Saint-Marcellin. Madame de Larnage voulut aller Ă la messe, j'y fus avec elle cela faillit Ă gĂÂąter mes affaires. Je me comportai comme j'ai toujours fait. Sur ma contenance modeste et recueillie elle me crut dĂ©vot, et prit de moi la plus mauvaise opinion du monde, comme elle me l'avoua deux jours aprĂšs. Il me fallut ensuite beaucoup de galanterie pour effacer cette mauvaise impression; ou plutĂÂŽt madame de Larnage, en femme d'expĂ©rience et qui ne se rebutait pas aisĂ©ment, voulut bien courir les risques de ses avances pour voir comment je m'en tirerais. Elle m'en fit beaucoup, et de telles que, bien Ă©loignĂ© de prĂ©sumer de ma figure, je crus qu'elle se moquait de moi. Sur cette folie il n'y eut sorte de bĂÂȘtise que je ne fisse; c'Ă©tait pis que le marquis du Legs. Madame de Larnage tint bon, me fit tant d'agaceries et me dit des choses si tendres, qu'un homme beaucoup moins sot eĂ»t eu bien de la peine Ă prendre tout cela sĂ©rieusement. Plus elle en faisait, plus elle me confirmait dans mon idĂ©e; et ce qui me tourmentait davantage Ă©tait qu'Ă bon compte je me prenais d'amour tout de bon. Je me disais, et je lui disais en soupirant Ah! que tout cela n'est-il vrai! je serais le plus heureux des hommes. Je crois que ma simplicitĂ© de novice ne fit qu'irriter sa fantaisie; elle n'en voulut pas avoir le dĂ©menti. Nous avions laissĂ© Ă Romans madame du Colombier et sa suite. Nous continuions notre route le plus lentement et le plus agrĂ©ablement du monde, madame de Larnage, le marquis de Torignan, et moi. Le marquis, quoique malade et grondeur, Ă©tait un assez bon homme, mais qui n'aimait pas trop Ă manger son pain Ă la fumĂ©e du rĂÂŽti. Madame de Larnage cachait si peu le goĂ»t qu'elle avait pour moi, qu'il s'en aperçut plus tĂÂŽt que moi-mĂÂȘme; et ses sarcasmes malins auraient dĂ» me donner au moins la confiance que je n'osais prendre aux bontĂ©s de la dame, si, par un travers d'esprit dont moi seul Ă©tais capable, je ne m'Ă©tais imaginĂ© qu'ils s'entendaient pour me persifler. Cette sotte idĂ©e acheva de me renverser la tĂÂȘte et me fit faire le plus plat personnage dans une situation oĂÂč mon coeur, Ă©tant rĂ©ellement pris, m'en pouvait dicter un assez brillant. Je ne conçois pas comment madame de Larnage ne se rebuta pas de ma maussaderie, et ne me congĂ©dia pas avec le dernier mĂ©pris. Mais c'Ă©tait une femme d'esprit qui savait discerner son monde, et qui voyait bien qu'il y avait plus de bĂÂȘtise que de tiĂ©deur dans mes procĂ©dĂ©s. Elle parvint enfin Ă se faire entendre, et ce ne fut pas sans peine. A Valence, nous Ă©tions arrivĂ©s pour dĂner, et, selon notre louable coutume, nous y passĂÂąmes le reste du jour. Nous Ă©tions logĂ©s hors de la ville Ă Saint-Jacques; je me souviendrai toujours de cette auberge, ainsi que de la chambre que madame de Larnage y occupait. AprĂšs le dĂner elle voulut se promener elle savait que le marquis n'Ă©tait pas allant; c'Ă©tait le moyen de se mĂ©nager un tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte dont elle avait bien rĂ©solu de tirer parti, car il n'y avait plus de temps Ă perdre pour en avoir Ă mettre Ă profit. Nous nous promenions autour de la ville le long des fossĂ©s. LĂ je repris la longue histoire de mes complaintes, auxquelles elle rĂ©pondait d'un ton si tendre, me pressant quelquefois contre son coeur le bras qu'elle tenait, qu'il fallait une stupiditĂ© pareille Ă la mienne pour m'empĂÂȘcher de vĂ©rifier si elle parlait sĂ©rieusement. Ce qu'il y avait d'impayable Ă©tait que j'Ă©tais moi-mĂÂȘme excessivement Ă©mu. J'ai dit qu'elle Ă©tait aimable l'amour la rendait charmante; il lui rendait tout l'Ă©clat de la premiĂšre jeunesse, et elle mĂ©nageait ses agaceries avec tant d'art, qu'elle aurait sĂ©duit un homme Ă l'Ă©preuve. J'Ă©tais donc fort mal Ă mon aise, et toujours sur le point de m'Ă©manciper; mais la crainte d'offenser ou de dĂ©plaire, la frayeur plus grande encore d'ĂÂȘtre huĂ©, sifflĂ©, bernĂ©, de fournir une histoire Ă table et d'ĂÂȘtre complimentĂ© sur mes entreprises par l'impitoyable marquis, me retinrent au point d'ĂÂȘtre indignĂ© moi-mĂÂȘme de ma sotte honte, et de ne la pouvoir vaincre en me la reprochant. J'Ă©tais au supplice j'avais dĂ©jĂ quittĂ© mes propos de CĂ©ladon, dont je sentais tout le ridicule en si beau chemin ne sachant plus quelle contenance tenir ni que dire, je me taisais; j'avais l'air boudeur, enfin je faisais tout ce qu'il fallait pour m'attirer le traitement que j'avais redoutĂ©. Heureusement madame de Larnage prit un parti plus humain. Elle interrompit brusquement ce silence en passant un bras autour de mon cou, et dans l'instant sa bouche parla trop clairement sur la mienne pour me laisser mon erreur. La crise ne pouvait se faire plus Ă propos. Je devins aimable. Il en Ă©tait temps. Elle m'avait donnĂ© cette confiance dont le dĂ©faut m'a presque toujours empĂÂȘchĂ© d'ĂÂȘtre moi. Je le fus alors. Jamais mes yeux, mes sens, mon coeur et ma bouche n'ont si bien parlĂ©; jamais je n'ai si pleinement rĂ©parĂ© mes torts; et si cette petite conquĂÂȘte avait coĂ»tĂ© des soins Ă madame de Larnage, j'eus lieu de croire qu'elle n'y avait pas de regret. Quand je vivrais cent ans, je ne me rappellerais jamais sans plaisir le souvenir de cette charmante femme. Je dis charmante, quoiqu'elle ne fĂ»t ni belle ni jeune; mais, n'Ă©tant non plus ni laide ni vieille, elle n'avait rien dans sa figure qui empĂÂȘchĂÂąt son esprit et ses grĂÂąces de faire tout leur effet. Tout au contraire des autres femmes, ce qu'elle avait de moins frais Ă©tait le visage, et je crois que le rouge le lui avait gĂÂątĂ©. Elle avait ses raisons pour ĂÂȘtre facile, c'Ă©tait le moyen de valoir tout son prix. On pouvait la voir sans l'aimer, mais non pas la possĂ©der sans l'adorer. Et cela prouve, ce me semble, qu'elle n'Ă©tait pas toujours aussi prodigue de ses bontĂ©s qu'elle le fut avec moi. Elle s'Ă©tait prise d'un goĂ»t trop prompt et trop vif pour ĂÂȘtre excusable, mais oĂÂč le coeur entrait du moins autant que les sens; et durant le temps court et dĂ©licieux que je passai auprĂšs d'elle, j'eus lieu de croire, aux mĂ©nagements forcĂ©s qu'elle m'imposait, que, quoique sensuelle et voluptueuse, elle aimait encore mieux ma santĂ© que ses plaisirs. Notre intelligence n'Ă©chappa pas au marquis. Il n'en tirait pas moins sur moi au contraire, il me traitait plus que jamais en pauvre amoureux transi, martyr des rigueurs de sa dame. Il ne lui Ă©chappa jamais un mot, un regard, un sourire qui pĂ»t me faire soupçonner qu'il nous eĂ»t devinĂ©s; et je l'aurais cru notre dupe, si madame de Larnage, qui voyait mieux que moi, ne m'eĂ»t dit qu'il ne l'Ă©tait pas, mais qu'il Ă©tait galant homme; et en effet, on ne saurait avoir des attentions plus honnĂÂȘtes, ni se comporter plus poliment qu'il fit toujours, mĂÂȘme envers moi, sauf ses plaisanteries, surtout depuis mon succĂšs. Il m'en attribuait l'honneur peut-ĂÂȘtre, et me supposait moins sot que je ne l'avais paru. Il se trompait, comme on a vu mais n'importe, je profitais de son erreur; et il est vrai qu'alors les rieurs Ă©tant pour moi, je prĂÂȘtais le flanc de bon coeur et d'assez bonne grĂÂące Ă ses Ă©pigrammes, et j'y ripostais quelquefois, mĂÂȘme assez heureusement, tout fier de me faire honneur auprĂšs de madame de Larnage de l'esprit qu'elle m'avait donnĂ©. Je n'Ă©tais plus le mĂÂȘme homme. Nous Ă©tions dans un pays et dans une saison de bonne chĂšre; nous la faisions partout excellente, grĂÂące aux bons soins du marquis. Je me serais pourtant passĂ© qu'il les Ă©tendĂt jusqu'Ă nos chambres; mais il envoyait devant son laquais pour les retenir; et le coquin, soit de son chef, soit par l'ordre de son maĂtre, le logeait toujours Ă cĂÂŽtĂ© de madame de Larnage, et me fourrait Ă l'autre bout de la maison. Mais cela ne m'embarrassait guĂšre, et nos rendez-vous n'en Ă©taient que plus piquants. Cette vie dĂ©licieuse dura quatre ou cinq jours, pendant lesquels je m'enivrai des plus douces voluptĂ©s. Je les goĂ»tai pures, vives, sans aucun mĂ©lange de peines ce sont les premiĂšres et les seules que j'aie ainsi goĂ»tĂ©es; et je puis dire que je dois Ă madame de Larnage de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir. Si ce que je sentais pour elle n'Ă©tait pas prĂ©cisĂ©ment de l'amour, c'Ă©tait du moins un retour si tendre pour celui qu'elle me tĂ©moignait, c'Ă©tait une sensualitĂ© si brĂ»lante dans le plaisir, et une intimitĂ© si douce dans les entretiens, qu'elle avait tout le charme de la passion sans en avoir le dĂ©lire, qui tourne la tĂÂȘte et fait qu'on ne sait pas jouir. Je n'ai jamais senti l'amour vrai qu'une seule fois en ma vie, et ce ne fut pas auprĂšs d'elle. Je ne l'aimais pas non plus comme j'avais aimĂ© et comme j'aimais madame de Warens; mais c'Ă©tait pour cela mĂÂȘme que je la possĂ©dais cent fois mieux. PrĂšs de maman mon plaisir Ă©tait toujours troublĂ© par un sentiment de tristesse, par un secret serrement de coeur que je ne surmontais pas sans peine; au lieu de me fĂ©liciter de la possĂ©der, je me reprochais de l'avilir. PrĂšs de madame de Larnage, au contraire, fier d'ĂÂȘtre homme et d'ĂÂȘtre heureux, je me livrais Ă mes sens avec joie, avec confiance; je partageais l'impression que je faisais sur les siens; j'Ă©tais assez Ă moi pour contempler avec autant de vanitĂ© que de voluptĂ© mon triomphe, et pour tirer de lĂ de quoi le redoubler. Je ne me souviens pas de l'endroit oĂÂč nous quitta le marquis, qui Ă©tait du pays; mais nous nous trouvĂÂąmes seuls avant d'arriver Ă MontĂ©limar, et dĂšs lors madame de Larnage Ă©tablit sa femme de chambre dans ma chaise, et je passai dans la sienne avec elle. Je puis assurer que la route ne nous ennuyait pas de cette maniĂšre, et j'aurais eu bien de la peine Ă dire comment le pays que nous parcourions Ă©tait fait. A MontĂ©limar, elle eut des affaires qui l'y retinrent trois jours, durant lesquels elle ne me quitta pourtant qu'un quart d'heure pour une visite qui lui attira des importunitĂ©s dĂ©solantes et des invitations qu'elle n'eut garde d'accepter. Elle prĂ©texta des incommoditĂ©s, qui ne nous empĂÂȘchĂšrent pourtant pas d'aller nous promener tous les jours tĂÂȘte Ă tĂÂȘte dans le plus beau pays et sous le plus beau ciel du monde. Oh! ces trois jours! j'ai dĂ» les regretter quelquefois; il n'en est plus revenu de semblables. Des amours de voyage ne sont pas faits pour durer. Il fallut nous sĂ©parer, et j'avoue qu'il en Ă©tait temps, non que je fusse rassasiĂ© ni prĂÂȘt Ă l'ĂÂȘtre, je m'attachais chaque jour davantage; mais, malgrĂ© toute la discrĂ©tion de la dame, il ne me restait guĂšre que la bonne volontĂ©. Nous donnĂÂąmes le change Ă nos regrets par des projets pour notre rĂ©union. Il fut dĂ©cidĂ© que, puisque ce rĂ©gime me faisait du bien, j'en userais, et que j'irais passer l'hiver au bourg Saint-Andiol, sous la direction de madame de Larnage. Je devais seulement rester Ă Montpellier cinq ou six semaines, pour lui laisser le temps de prĂ©parer les choses de maniĂšre Ă prĂ©venir les caquets. Elle me donna d'amples instructions sur ce que je devais savoir, sur ce que je devais dire, sur la maniĂšre dont je devais me comporter. En attendant, nous devions nous Ă©crire. Elle me parla beaucoup et sĂ©rieusement du soin de ma santĂ©; m'exhorta de consulter d'habiles gens, d'ĂÂȘtre trĂšs attentif Ă tout ce qu'ils me prescriraient, et se chargea, quelque sĂ©vĂšre que pĂ»t ĂÂȘtre leur ordonnance, de me la faire exĂ©cuter tandis que je serais auprĂšs d'elle. Je crois qu'elle parlait sincĂšrement, car elle m'aimait elle m'en donna mille preuves plus sĂ»res que des faveurs. Elle jugea par mon Ă©quipage que je ne nageais pas dans l'opulence; quoiqu'elle ne fĂ»t pas riche elle-mĂÂȘme, elle voulut Ă notre sĂ©paration me forcer de partager sa bourse, qu'elle apportait de Grenoble assez bien garnie, et j'eus beaucoup de peine Ă m'en dĂ©fendre. Enfin, je la quittai le coeur tout plein d'elle, en lui laissant, ce me semble, un vĂ©ritable attachement pour moi. J'achevais ma route en la recommençant dans mes souvenirs, et pour le coup trĂšs content d'ĂÂȘtre dans une bonne chaise pour y rĂÂȘver plus Ă mon aise aux plaisirs que j'avais goĂ»tĂ©s et Ă ceux qui m'Ă©taient promis. Je ne pensais qu'au bourg Saint-Andiol et Ă la charmante vie qui m'y attendait; je ne voyais que madame de Larnage et ses entours tout le reste de l'univers n'Ă©tait rien pour moi, maman mĂÂȘme Ă©tait oubliĂ©e. Je m'occupais Ă combiner dans ma tĂÂȘte tous les dĂ©tails dans lesquels madame de Larnage Ă©tait entrĂ©e, pour me faire d'avance une idĂ©e de sa demeure, de son voisinage, de ses sociĂ©tĂ©s, de toute sa maniĂšre de vivre. Elle avait une fille dont elle m'avait parlĂ© trĂšs souvent en mĂšre idolĂÂątre. Cette fille avait quinze ans passĂ©s; elle Ă©tait vive, charmante et d'un caractĂšre aimable. On m'avait promis que j'en serais caressĂ© je n'avais pas oubliĂ© cette promesse, et j'Ă©tais fort curieux d'imaginer comment mademoiselle de Larnage traiterait le bon ami de sa maman. Tels furent les sujets de mes rĂÂȘveries depuis le Pont-Saint-Esprit jusqu'Ă Remoulin. On m'avait dit d'aller voir le pont du Gard; je n'y manquai pas. AprĂšs un dĂ©jeuner d'excellentes figues, je pris un guide, et j'allai voir le pont du Gard. C'Ă©tait le premier ouvrage des Romains que j'eusse vu. Je m'attendais Ă voir un monument digne des mains qui l'avaient construit. Pour le coup l'objet passa mon attente, et ce fut la seule fois en ma vie. Il n'appartenait qu'aux Romains de produire cet effet. L'aspect de ce simple et noble ouvrage me frappa d'autant plus qu'il est au milieu d'un dĂ©sert oĂÂč le silence et la solitude rendent l'objet plus frappant et l'admiration plus vive, car ce prĂ©tendu pont n'Ă©tait qu'un aqueduc. On se demande quelle force a transportĂ© ces pierres Ă©normes si loin de toute carriĂšre, et a rĂ©uni les bras de tant de milliers d'hommes dans un lieu oĂÂč il n'en habite aucun. Je parcourus les trois Ă©tages de ce superbe Ă©difice, que le respect m'empĂÂȘchait presque d'oser fouler sous mes pieds. Le retentissement de mes pas sous ces immenses voĂ»tes me faisait croire entendre la forte voix de ceux qui les avaient bĂÂąties. Je me perdais comme un insecte dans cette immensitĂ©. Je sentais, tout en me faisant petit, je ne sais quoi qui m'Ă©levait l'ĂÂąme; et je me disais en soupirant Que ne suis-je nĂ© Romain! Je restai lĂ plusieurs heures dans une contemplation ravissante. Je m'en revins distrait et rĂÂȘveur, et cette rĂÂȘverie ne fut pas favorable Ă madame de Larnage. Elle avait bien songĂ© Ă me prĂ©munir contre les filles de Montpellier, mais non pas contre le pont du Gard. On ne s'avise jamais de tout. A NĂmes, j'allai voir les ArĂšnes c'est un ouvrage beaucoup plus magnifique que le pont du Gard, et qui me fit beaucoup moins d'impression, soit que mon admiration se fĂ»t Ă©puisĂ©e sur le premier objet, soit que la situation de l'autre au milieu d'une ville fĂ»t moins propre Ă l'exciter. Ce vaste et superbe cirque est entourĂ© de vilaines petites maisons, et d'autres maisons plus petites et plus vilaines encore en remplissent l'arĂšne; de sorte que le tout ne produit qu'un effet disparate et confus, oĂÂč le regret et l'indignation Ă©touffent le plaisir et la surprise. J'ai vu depuis le cirque de VĂ©rone, infiniment plus petit et moins beau que celui de NĂmes, mais entretenu et conservĂ© avec toute la dĂ©cence et la propretĂ© possibles, et qui par cela mĂÂȘme me fit une impression plus forte et plus agrĂ©able. Les Français n'ont soin de rien et ne respectent aucun monument. Ils sont tout feu pour entreprendre, et ne savent rien finir ni rien entretenir. J'Ă©tais changĂ© Ă tel point, et ma sensualitĂ© mise en exercice s'Ă©tait si bien Ă©veillĂ©e, que je m'arrĂÂȘtai un jour au pont de Lunel pour y faire bonne chĂšre avec de la compagnie qui s'y trouva. Ce cabaret, le plus estimĂ© de l'Europe, mĂ©ritait alors de l'ĂÂȘtre. Ceux qui le tenaient avaient su tirer parti de son heureuse situation pour le tenir abondamment approvisionnĂ© et avec choix. C'Ă©tait rĂ©ellement une chose curieuse de trouver, dans une maison seule et isolĂ©e au milieu de la campagne, une table fournie en poisson de mer et d'eau douce, en gibier excellent, en vins fins, servie avec ces attentions et ces soins qu'on ne trouve que chez les grands et les riches, et tout cela pour vos trente-cinq sous. Mais le pont de Lunel ne resta pas longtemps sur ce pied, et Ă force d'user sa rĂ©putation, il la perdit enfin tout Ă fait. J'avais oubliĂ©, durant ma route, que j'Ă©tais malade; je m'en souvins en arrivant Ă Montpellier. Mes vapeurs Ă©taient bien guĂ©ries, mais tous mes autres maux me restaient; et, quoique l'habitude m'y rendĂt moins sensible, c'en Ă©tait assez pour se croire mort Ă qui s'en trouverait attaquĂ© tout d'un coup. En effet, ils Ă©taient moins douloureux qu'effrayants, et faisaient plus souffrir l'esprit que le corps, dont ils semblaient annoncer la destruction. Cela faisait que, distrait par des passions vives, je ne songeais plus Ă mon Ă©tat; mais comme il n'Ă©tait pas imaginaire, je le sentais sitĂÂŽt que j'Ă©tais de sang-froid. Je songeai donc sĂ©rieusement aux conseils de madame de Larnage et au but de mon voyage. J'allai consulter les praticiens les plus illustres, surtout M. Fizes, et pour surabondance de prĂ©caution, je me mis en pension chez un mĂ©decin. C'Ă©tait un Irlandais appelĂ© Fitz-Moris, qui tenait une table assez nombreuse d'Ă©tudiants en mĂ©decine; et il y avait cela de commode pour un malade Ă s'y mettre, que M. Fitz-Moris se contentait d'une pension honnĂÂȘte pour la nourriture, et ne prenait rien de ses pensionnaires pour ses soins comme mĂ©decin. Il se chargea de l'exĂ©cution des ordonnances de M. Fizes et de veiller sur ma santĂ©. Il s'acquitta fort bien de cet emploi quant au rĂ©gime; on ne gagnait pas d'indigestions Ă cette pension-lĂ ; et, quoique je ne sois pas fort sensible aux privations de cette espĂšce, les objets de comparaison Ă©taient si proches, que je ne pouvais m'empĂÂȘcher de trouver quelquefois en moi-mĂÂȘme que M. de Torignan Ă©tait un meilleur pourvoyeur que M. Fitz-Moris. Cependant, comme on ne mourait pas de faim non plus, et que toute cette jeunesse Ă©tait fort gaie, cette maniĂšre de vivre me fit du bien rĂ©ellement, et m'empĂÂȘcha de retomber dans mes langueurs. Je passais la matinĂ©e Ă prendre des drogues, surtout je ne sais quelles eaux, je crois les eaux de Vals, et Ă Ă©crire Ă madame de Larnage; car la correspondance allait son train, et Rousseau se chargeait de retirer les lettres de son ami Dudding. A midi j'allais faire un tour Ă la Canourgue avec quelqu'un de nos jeunes commensaux, qui tous Ă©taient de trĂšs bons enfants on se rassemblait, on allait dĂner. AprĂšs dĂner une importante affaire occupait la plupart d'entre nous jusqu'au soir, c'Ă©tait d'aller hors de la ville jouer le goĂ»ter en deux ou trois parties de mail. Je ne jouais pas, je n'en avais ni la force ni l'adresse, mais je pariais et suivant, avec l'intĂ©rĂÂȘt du pari, nos joueurs et leurs boules Ă travers des chemins raboteux et pleins de pierres, je faisais un exercice agrĂ©able et salutaire qui me convenait tout Ă fait. On goĂ»tait dans un cabaret hors de la ville. Je n'ai pas besoin de dire que ces goĂ»ters Ă©taient gais; mais j'ajouterai qu'ils Ă©taient assez dĂ©cents, quoique les filles du cabaret fussent jolies. M. Fitz-Moris, grand joueur de mail, Ă©tait notre prĂ©sident; et je puis dire, malgrĂ© la mauvaise rĂ©putation des Ă©tudiants, que je trouvai plus de moeurs et d'honnĂÂȘtetĂ© parmi toute cette jeunesse qu'il ne serait aisĂ© d'en trouver dans le mĂÂȘme nombre d'hommes faits. Ils Ă©taient plus bruyants que crapuleux, plus gais que libertins; et je me monte si aisĂ©ment Ă un train de vie quand il est volontaire, que je n'aurais pas mieux demandĂ© que de voir durer celui-lĂ toujours. Il y avait parmi ces Ă©tudiants plusieurs Irlandais, avec lesquels je tĂÂąchais d'apprendre quelques mots d'anglais par prĂ©caution pour le bourg Saint-Andiol; car le temps approchait de m'y rendre. Madame de Larnage m'en pressait chaque ordinaire, et je me prĂ©parais Ă lui obĂ©ir. Il Ă©tait clair que mes mĂ©decins, qui n'avaient rien compris Ă mon mal, me regardaient comme un malade imaginaire, et me traitaient sur ce pied avec leur squine, leurs eaux et leur petit-lait. Tout au contraire des thĂ©ologiens, les mĂ©decins et les philosophes n'admettent pour vrai que ce qu'ils peuvent expliquer, et font de leur intelligence la mesure des possibles. Ces messieurs ne connaissaient rien Ă mon mal; donc je n'Ă©tais pas malade car comment supposer que des docteurs ne sussent pas tout? Je vis qu'ils ne cherchaient qu'Ă m'amuser et me faire manger mon argent; et jugeant que leur substitut du bourg Saint-Andiol ferait cela tout aussi bien qu'eux, mais plus agrĂ©ablement, je rĂ©solus de lui donner la prĂ©fĂ©rence, et je quittai Montpellier dans cette sage intention. Je partis vers la fin de novembre, aprĂšs six semaines ou deux mois de sĂ©jour dans cette ville, oĂÂč je laissai une douzaine de louis sans aucun profit pour ma santĂ© ni pour mon instruction, si ce n'est un cours d'anatomie commencĂ© sous M. Fitz-Moris, et que je fus obligĂ© d'abandonner par l'horrible puanteur des cadavres qu'on dissĂ©quait, et qu'il me fut impossible de supporter. Mal Ă mon aise au dedans de moi sur la rĂ©solution que j'avais prise, j'y rĂ©flĂ©chissais en m'avançant toujours vers le Pont-Saint-Esprit, qui Ă©tait Ă©galement la route du bourg Saint-Andiol et de ChambĂ©ri. Les souvenirs de maman, et ses lettres, quoique moins frĂ©quentes que celles de madame de Larnage, rĂ©veillaient dans mon coeur des remords que j'avais Ă©touffĂ©s durant ma premiĂšre route. Ils devinrent si vifs au retour, que, balançant l'amour du plaisir, ils me mirent en Ă©tat d'Ă©couter la raison seule. D'abord, dans le rĂÂŽle d'aventurier que j'allais recommencer, je pouvais ĂÂȘtre moins heureux que la premiĂšre fois; il ne fallait, dans tout le bourg Saint-Andiol, qu'une seule personne qui eĂ»t Ă©tĂ© en Angleterre, qui connĂ»t les Anglais, ou qui sĂ»t leur langue, pour me dĂ©masquer. La famille de madame de Larnage pouvait se prendre de mauvaise humeur contre moi, et me traiter peu honnĂÂȘtement. Sa fille, Ă laquelle malgrĂ© moi je pensais plus qu'il n'eĂ»t fallu, m'inquiĂ©tait encore je tremblais d'en devenir amoureux, et cette peur faisait dĂ©jĂ la moitiĂ© de l'ouvrage. Allais-je donc, pour prix des bontĂ©s de la mĂšre, chercher Ă corrompre sa fille, Ă lier le plus dĂ©testable commerce, Ă mettre la dissension, le dĂ©shonneur, le scandale et l'enfer dans sa maison? Cette idĂ©e me fit horreur je pris bien la ferme rĂ©solution de me combattre et de me vaincre, si ce malheureux penchant venait Ă se dĂ©clarer. Mais pourquoi m'exposer Ă ce combat? Quel misĂ©rable Ă©tat de vivre avec la mĂšre dont je serais rassasiĂ©, et de brĂ»ler pour la fille sans oser lui montrer mon coeur! Quelle nĂ©cessitĂ© d'aller chercher cet Ă©tat, et m'exposer aux malheurs, aux affronts, aux remords, pour des plaisirs dont j'avais d'avance Ă©puisĂ© le plus grand charme? car il est certain que ma fantaisie avait perdu sa premiĂšre vivacitĂ©. Le goĂ»t du plaisir y Ă©tait encore, mais la passion n'y Ă©tait plus. A cela se mĂÂȘlaient des rĂ©flexions relatives Ă ma situation, Ă mes devoirs, Ă cette maman si bonne, si gĂ©nĂ©reuse, qui dĂ©jĂ chargĂ©e de dettes l'Ă©tait encore de mes folles dĂ©penses, qui s'Ă©puisait pour moi, et que je trompais si indignement. Ce reproche devint si vif, qu'il l'emporta Ă la fin. En approchant du Saint-Esprit, je pris la rĂ©solution de brĂ»ler l'Ă©tape du bourg Saint-Andiol, et de passer tout droit. Je l'exĂ©cutai courageusement, avec quelques soupirs, je l'avoue, mais aussi avec cette satisfaction intĂ©rieure, que je goĂ»tais pour la premiĂšre fois de ma vie, de me dire Je mĂ©rite ma propre estime, je sais prĂ©fĂ©rer mon devoir Ă mon plaisir. VoilĂ la premiĂšre obligation vĂ©ritable que j'aie Ă l'Ă©tude c'Ă©tait elle qui m'avait appris Ă rĂ©flĂ©chir, Ă comparer. AprĂšs les principes si purs que j'avais adoptĂ©s il y avait peu de temps, aprĂšs les rĂšgles de sagesse et de vertu que je m'Ă©tais faites et que je m'Ă©tais senti si fier de suivre, la honte d'ĂÂȘtre si peu consĂ©quent Ă moi-mĂÂȘme, de dĂ©mentir si tĂÂŽt et si haut mes propres maximes, l'emporta sur la voluptĂ©. L'orgueil eut peut-ĂÂȘtre autant de part Ă ma rĂ©solution que la vertu; mais si cet orgueil n'est pas la vertu mĂÂȘme, il a des effets si semblables qu'il est pardonnable de s'y tromper. L'un des avantages des bonnes actions est d'Ă©lever l'ĂÂąme, et de la disposer Ă en faire de meilleures car telle est la faiblesse humaine, qu'on doit mettre au nombre des bonnes actions l'abstinence du mal qu'on est tentĂ© de commettre. SitĂÂŽt que j'eus pris ma rĂ©solution je devins un autre homme, ou plutĂÂŽt je redevins ce que j'Ă©tais auparavant, et que ce moment d'ivresse avait fait disparaĂtre. Plein de bons sentiments et de bonnes dispositions, je continuai ma route dans la bonne intention d'expier ma faute, ne pensant qu'Ă rĂ©gler dĂ©sormais ma conduite sur les lois de la vertu, Ă me consacrer sans rĂ©serve au service de la meilleure des mĂšres, Ă lui vouer autant de fidĂ©litĂ© que j'avais d'attachement pour elle, et Ă n'Ă©couter plus d'autre amour que celui de mes devoirs. HĂ©las! la sincĂ©ritĂ© de mon retour au bien semblait me promettre une autre destinĂ©e mais la mienne Ă©tait Ă©crite et dĂ©jĂ commencĂ©e; et quand mon coeur, plein d'amour pour les choses bonnes et honnĂÂȘtes, ne voyait plus qu'innocence et bonheur dans la vie, je touchais au moment funeste qui devait traĂner Ă sa suite la longue chaĂne de mes malheurs. L'empressement d'arriver me fit faire plus de diligence que je n'avais comptĂ©. Je lui avais annoncĂ© de Valence le jour et l'heure de mon arrivĂ©e. Ayant gagnĂ© une demi-journĂ©e sur mon calcul, je restai autant de temps Ă Chaparillan, afin d'arriver juste au moment que j'avais marquĂ©. Je voulais goĂ»ter dans tout son charme le plaisir de la revoir. J'aimais mieux le diffĂ©rer un peu, pour y joindre celui d'ĂÂȘtre attendu. Cette prĂ©caution m'avait toujours rĂ©ussi. J'avais vu toujours marquer mon arrivĂ©e par une espĂšce de petite fĂÂȘte je n'en attendais pas moins cette fois; et ces empressements, qui m'Ă©taient si sensibles, valaient bien la peine d'ĂÂȘtre mĂ©nagĂ©s. J'arrivai donc exactement Ă l'heure. De tout loin je regardais si je ne la verrais pas sur le chemin; le coeur me battait de plus en plus Ă mesure que j'approchais. J'arrive essoufflĂ©, car j'avais quittĂ© ma voiture en ville je ne vois personne dans la cour, sur la porte, Ă la fenĂÂȘtre; je commence Ă me troubler, je redoute quelque accident. J'entre; tout est tranquille; des ouvriers goĂ»taient dans la cuisine du reste, aucun apprĂÂȘt. La servante parut surprise de me voir; elle ignorait que je dusse arriver. Je monte, je la vois enfin, cette chĂšre maman, si tendrement, si vivement, si purement aimĂ©e; j'accours, je m'Ă©lance Ă ses pieds. Ah! te voilĂ ! petit, me dit-elle en m'embrassant; as-tu fait bon voyage? comment te portes-tu? Cet accueil m'interdit un peu. Je lui demandai si elle n'avait pas reçu ma lettre. Elle me dit que oui. J'aurais cru que non, lui dis-je; et l'Ă©claircissement finit lĂ . Un jeune homme Ă©tait avec elle. Je le connaissais pour l'avoir vu dĂ©jĂ dans la maison avant mon dĂ©part; mais cette fois il y paraissait Ă©tabli, il l'Ă©tait. Bref, je trouvai ma place prise. Ce jeune homme Ă©tait du pays de Vaud; son pĂšre, appelĂ© Vintzenried, Ă©tait concierge ou soi-disant capitaine du chĂÂąteau de Chillon. Le fils de M. le capitaine Ă©tait garçon perruquier, et courait le monde en cette qualitĂ© quand il vint se prĂ©senter Ă madame de Warens, qui le reçut bien, comme elle faisait tous les passants, et surtout ceux de son pays. C'Ă©tait un grand fade blondin, assez bien fait, le visage plat, l'esprit de mĂÂȘme, parlant comme le beau LĂ©andre; mĂÂȘlant tous les tons, tous les goĂ»ts de son Ă©tat avec la longue histoire de ses bonnes fortunes; ne nommant que la moitiĂ© des marquises avec lesquelles il avait couchĂ©, et prĂ©tendant n'avoir point coiffĂ© de jolies femmes dont il n'eĂ»t aussi coiffĂ© les maris; vain, sot, ignorant, insolent; au demeurant le meilleur fils du monde. Tel fut le substitut qui me fut donnĂ© pendant mon absence, et l'associĂ© qui me fut offert aprĂšs mon retour. Oh! si les ĂÂąmes dĂ©gagĂ©es de leurs terrestres entraves voient encore du sein de l'Ă©ternelle lumiĂšre ce qui se passe chez les mortels, pardonnez, ombre chĂšre et respectable, si je ne fais pas plus de grĂÂące Ă vos fautes qu'aux miennes, si je dĂ©voile Ă©galement les unes et les autres aux yeux des lecteurs. Je dois, je veux ĂÂȘtre vrai pour vous comme pour moi-mĂÂȘme vous y perdrez toujours beaucoup moins que moi. Eh! combien votre aimable et doux caractĂšre, votre inĂ©puisable bontĂ© de coeur, votre franchise et toutes vos excellentes vertus ne rachĂštent-elles pas de faiblesses, si l'on peut appeler ainsi les torts de votre seule raison! Vous eĂ»tes des erreurs et non pas des vices; votre conduite fut rĂ©prĂ©hensible, mais votre coeur fut toujours pur. Le nouveau venu s'Ă©tait montrĂ© zĂ©lĂ©, diligent, exact pour toutes ses petites commissions, qui Ă©taient toujours en grand nombre; il s'Ă©tait fait le piqueur de ses ouvriers. Aussi bruyant que je l'Ă©tais peu, il se faisait voir et surtout entendre Ă la fois Ă la charrue, aux foins, aux bois, Ă l'Ă©curie, Ă la basse-cour. Il n'y avait que le jardin qu'il nĂ©gligeait, parce que c'Ă©tait un travail trop paisible, et qui ne faisait point de bruit. Son grand plaisir Ă©tait de charger et charrier, de scier ou fendre du bois; on le voyait toujours la hache ou la pioche Ă la main; on l'entendait courir, cogner, crier Ă pleine tĂÂȘte. Je ne sais de combien d'hommes il faisait le travail, mais il faisait toujours le bruit de dix Ă douze. Tout ce tintamarre en imposa Ă ma pauvre maman; elle crut ce jeune homme un trĂ©sor pour ses affaires. Voulant se l'attacher, elle employa pour cela tous les moyens qu'elle y crut propres, et n'oublia pas celui sur lequel elle comptait le plus. On a dĂ» connaĂtre mon coeur, ses sentiments les plus constants, les plus vrais, ceux surtout qui me ramenaient en ce moment auprĂšs d'elle. Quel prompt et plein bouleversement dans tout mon ĂÂȘtre! qu'on se mette Ă ma place pour en juger. En un moment je vis Ă©vanouir pour jamais tout l'avenir de fĂ©licitĂ© que je m'Ă©tais peint. Toutes les douces idĂ©es que je caressais si affectueusement disparurent; et moi, qui depuis mon enfance ne savais voir mon existence qu'avec la sienne, je me vis seul pour la premiĂšre fois. Ce moment fut affreux ceux qui le suivirent furent toujours sombres. J'Ă©tais jeune encore, mais ce doux sentiment de jouissance et d'espĂ©rance qui vivifie la jeunesse me quitta pour jamais. DĂšs lors l'ĂÂȘtre sensible fut mort Ă demi. Je ne vis plus devant moi que les tristes restes d'une vie insipide; et si quelquefois encore une image de bonheur effleura mes dĂ©sirs, ce bonheur n'Ă©tait plus celui qui m'Ă©tait propre; je sentais qu'en l'obtenant je ne serais pas vraiment heureux. J'Ă©tais si bĂÂȘte et ma confiance Ă©tait si pleine, que malgrĂ© le ton familier du nouveau venu, que je regardais comme un effet de cette facilitĂ© de l'humeur de maman, qui rapprochait tout le monde d'elle, je ne me serais pas avisĂ© d'en soupçonner la vĂ©ritable cause si elle ne me l'eĂ»t dite elle-mĂÂȘme mais elle se pressa de me faire cet aveu avec une franchise capable d'ajouter Ă ma rage, si mon coeur eĂ»t pu se tourner de ce cĂÂŽtĂ©-lĂ ; trouvant quant Ă elle la chose toute simple, me reprochant ma nĂ©gligence dans la maison, et m'allĂ©guant mes absences, comme si elle eĂ»t Ă©tĂ© d'un tempĂ©rament fort pressĂ© d'en remplir les vides. Ah! maman, lui dis-je le coeur serrĂ© de douleur, qu'osez-vous m'apprendre! quel prix d'un attachement pareil au mien! Ne m'avez-vous tant de fois conservĂ© la vie que pour m'ĂÂŽter tout ce qui me la rendait chĂšre! J'en mourrai, mais vous me regretterez. Elle me rĂ©pondit d'un ton tranquille Ă me rendre fou, que j'Ă©tais un enfant, qu'on ne mourait point de ces choses-lĂ ; que je ne perdrais rien; que nous n'en serions pas moins bons amis, pas moins intimes dans tous les sens; que son tendre attachement pour moi ne pouvait ni diminuer ni finir qu'avec elle. Elle me fit entendre, en un mot, que tous mes droits demeuraient les mĂÂȘmes, et qu'en les partageant avec un autre je n'en Ă©tais pas privĂ© pour cela. Jamais la puretĂ©, la vĂ©ritĂ©, la force de mes sentiments pour elle, jamais la sincĂ©ritĂ©, l'honnĂÂȘtetĂ© de mon ĂÂąme ne se firent mieux sentir Ă moi que dans ce moment. Je me prĂ©cipitai Ă ses pieds, j'embrassai ses genoux en versant des torrents de larmes. Non, maman, lui dis-je avec transport; je vous aime trop pour vous avilir; votre possession m'est trop chĂšre pour la partager; les regrets qui l'accompagnĂšrent quand je l'acquis se sont accrus avec mon amour; non, je ne la puis conserver au mĂÂȘme prix. Vous aurez toujours mes adorations, soyez en toujours digne; il m'est plus nĂ©cessaire encore de vous honorer que de vous possĂ©der. C'est Ă vous, ĂÂŽ maman, que je vous cĂšde; c'est Ă l'union de nos coeurs que je sacrifie tous mes plaisirs. PuissĂ©-je pĂ©rir mille fois avant d'en goĂ»ter qui dĂ©gradent ce que j'aime! Je tins cette rĂ©solution avec une constance digne, j'ose le dire, du sentiment qui me l'avait fait former. DĂšs ce moment je ne vis plus cette maman si chĂ©rie que des yeux d'un vĂ©ritable fils; et il est Ă noter que, bien que ma rĂ©solution n'eĂ»t point son approbation secrĂšte, comme je m'en suis trop aperçu, elle n'employa jamais pour m'y faire renoncer ni propos insinuants, ni caresses, ni aucune de ces adroites agaceries dont les femmes savent user sans se commettre, et qui m
InsĂ©rezensuite la bouteille sur la poire encore petite, puis ficelez-la solidement pour quâelle ne tombe pas. Les experts du dĂ©veloppement de poire dans une bouteille installent environ 10 bouteilles pour avoir au moins une poire. Le fruit va alors mĂ»rir dans la bouteille que vous remplirez dâeau-de-vie.
Notre sĂ©lection des meilleurs whiskeys © Unsplash Vous cherchez une idĂ©e de cadeau idĂ©al pour un amateur de spiritueux ? Nâallez pas plus loin, vous ĂȘtes au bon endroit ! En lui offrant une bonne bouteille de whisky choisi avec soin, vous ĂȘtes certain de lui faire plaisir. La rĂ©daction de Paris Match n'a pas participĂ© Ă la rĂ©alisation de cet whisky est un alcool trĂšs parfumĂ©, originaire dâĂcosse. Il sâobtient aprĂšs la distillation dâorge maltĂ©e. Câest un spiritueux qui se dĂ©guste dans un verre Ă base large, avec un col resserrĂ©. TrĂšs apprĂ©ciĂ© comme apĂ©ritif ou comme digestif, le whisky se conserve debout, Ă tempĂ©rature ambiante. Contrairement au vin, cet alcool ne vieillit pas et peut donc se conserver presque indĂ©finiment. Entre le whisky japonais, le whisky amĂ©ricain, le whisky Ă©cossais ou encore le whisky canadien, il y a lâembarras du choix. Dâailleurs, ce nâest pas toujours simple de choisir une bouteille quand on ne sây connaĂźt pas. Zoom dans notre guide dâachat , sur les meilleurs whiskeys, qui mettront Ă coup sĂ»r un grand sourire sur le visage de leurs Le whisky japonais Mars Maltage Cosmo, Ă dĂ©guster Ă tempĂ©rature ambiante Le whisky Lagavulin Single Malt Scotch, mĂ»ri en fĂ»t de chĂȘne Le whisky Jack Danielâs Tennesse Sinatra, au gingembre et au seigle Le whisky Tobermory, avec une finale longue et poivrĂ©e Le whisky Royal Salute, aux 21 ans dâĂąge 5 whiskeys Ă offrir Ă ses prochesLe whisky japonais Mars Maltage Cosmo, Ă dĂ©guster Ă tempĂ©rature ambiante © Ce whisky japonais est Ă©laborĂ© avec plusieurs single malts whiskies. Il dĂ©voile des saveurs de fruits secs et de caramel, avec un nez capiteux, une bouche nette et une finale tendue et longue. Il y a aussi des notes dâherbe, de menthe poivrĂ©e et dâagrumes, ainsi que des arĂŽmes cacaotĂ©s et mentholĂ©s. La bouteille contient 70 cl de whisky japonais et câest un alcool qui se dĂ©guste Ă tempĂ©rature ambiante. Si vous souhaitez vraiment le rafraĂźchir, utilisez des pierres Ă whisky. Ce whisky est prĂ©parĂ© avec de lâeau pure filtrĂ©e rĂ©coltĂ©e sur la montagne Cosmo. Câest un spiritueux haut-de-gamme, qui fera sensation dans votre ici pour dĂ©couvrir le produit sur Amazon Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Cdiscount Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Manomano Le whisky Lagavulin Single Malt Scotch, mĂ»ri en fĂ»t de chĂȘne © Ce whisky fait partie des spiritueux les plus riches et les plus aromatiques. Câest un 16 ans dâĂąge, mĂ»ri en fĂ»t de chĂȘne. Il a donc dĂ©veloppĂ© des notes puissantes de fumĂ©e de tourbe, tout en restant trĂšs sec. Vous percevrez aussi des notes dâalgues et dâiode. Quant Ă la finale, elle est Ă©lĂ©gante et longue. Câest un whisky vraiment intense, qui possĂšde la puissance typique de la baie de Lagavulin. Ce whisky affiche 43 % dâalcool et fait partie des breuvages indispensables que tout amateur de whisky doit avoir dans sa cave. Il est conseillĂ© de le dĂ©guster pur, ou avec un petit peu dâeau plate. Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Amazon Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Cdiscount Le whisky Jack Danielâs Tennesse Sinatra, au gingembre et au seigle © Cette Ă©dition spĂ©ciale Sinatra a Ă©tĂ© confectionnĂ©e en lâhommage du 100e anniversaire du chanteur. Ce breuvage a vieilli en baril, les barils Sinatra, conçus Ă la main pour lâoccasion. Sa couleur ambrĂ©e et foncĂ©e fait de ce whisky une piĂšce maĂźtresse dans votre collection. Une fois servi, le nez fruitĂ© sâamplifie avec des touches de grenade, de canneberges et de chocolat. Vous pourrez mĂȘme percevoir des notes de vanille. Mais câest en bouche que ce whisky dĂ©veloppe tout son potentiel un corps Ă©picĂ© aux arĂŽmes dâĂ©pice, de poivre blanc, de seigle ou encore de gingembre. NâhĂ©sitez pas Ă le dĂ©guster sec ou âon the rocksâ.Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Amazon Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Cdiscount Le whisky Tobermory, avec une finale longue et poivrĂ©e © Ce whisky profite dâun affinage en fĂ»ts de sherry, qui confĂšrent Ă lâeau-de-vie des expressions fruitĂ©es soutenues. Son assemblage permet dâobtenir 46, 3 % dâalcool mais Ă©galement une belle couleur ambrĂ©e, parsemĂ©e de reflets cuivrĂ©s. Au nez, tout le panel aromatique sâĂ©tend des notes de fruits secs, Ă celles dâĂ©pices ou de poivre. Puis, le corps sâĂ©tire en bouche pour vous faire deviner des touches de cerises, de chocolat et de gelĂ©e de fruits. Ses 20 ans dâĂąge apportent de la fraĂźcheur et une longue finale. Vous pourrez dĂ©guster ce whisky dans un verre dĂ©diĂ©, sec ou âon the rocksâ pour faire durer le ici pour dĂ©couvrir le produit sur Amazon Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Cdiscount Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Darty Le whisky Royal Salute, aux 21 ans dâĂąge © Le nom de ce whisky fait rĂ©fĂ©rence aux 21 coups de canon tirĂ©s en hommage aux dignitaires. La forme du flacon en porcelaine a Ă©tĂ© spĂ©cialement conçue pour lâanniversaire du couronnement de la reine Ălisabeth II. Il reprend les couleurs de la couronne, bleu saphir, vert Ă©meraude ou rouge rubis. Cette signature reflĂšte la qualitĂ© du whisky et de son assemblage. Lâeau-de-vie Ă 40 % dâalcool a vieilli en fĂ»ts de chĂȘne pendant 21 ans et offre un nez dĂ©licat teintĂ© de notes de fruits et de miel. Les arĂŽmes de fruits mĂ»rs sâexpriment en bouche. Son Ă©quilibre et sa longueur en bouche en font lâun des whiskies les plus ici pour dĂ©couvrir le produit sur Amazon Cliquez ici pour dĂ©couvrir le produit sur Cdiscount Ce quâil faut savoir pour boire correctement un whiskyPour dĂ©guster votre whisky dans les rĂšgles de lâart, servez-le dans un verre tulipe. Ce type de verre possĂšde un col resserrĂ© qui permet aux arĂŽmes de bien se concentrer. Vous pouvez y mettre quelques pierres Ă whisky si vous souhaitez le rafraĂźchir, surtout pas de glaçons ! Ne manipulez pas trop le verre il ne faut pas rĂ©chauffer lâ avant de boire du whisky, vous ne devez pas manger certains aliments, qui pourraient altĂ©rer votre goĂ»t. Câest le cas du piment ou du cafĂ©. En revanche, du whisky peut tout Ă fait se dĂ©guster sur du fromage, de la viande ou une tarte aux pommes. Certains Ecossais ont lâhabitude de verser une goutte dâeau dans leur whisky. Lorsque celui dĂ©passe 55 degrĂ©s, cela permet de lâĂ©tendre un gustative du whisky se dĂ©coupe en trois phases. La premiĂšre, lâattaque en bouche, dĂ©signe le moment oĂč les papilles rencontrent le spiritueux pour la premiĂšre fois. On dĂ©couvre alors la texture du whisky et ses principales saveurs. Ensuite, câest le milieu de bouche, qui permet dâapprĂ©cier toutes les saveurs du breuvage. DĂ©placez le whisky dans votre bouche, pour quâil entre en contact avec votre palais, vos dents, vos gencives, la finale correspond Ă la derniĂšre impression que lâalcool laisse en sont les diffĂ©rents types de whiskies ?Il existe diffĂ©rents types de whiskies. Le blended est le plus rĂ©pandu et il est Ă©laborĂ© Ă partir dâun mĂ©lange de whiskies de malt et de whiskies de grain. Il y a Ă©galement le blended malt, un assemblage de whiskies de malt. Le blended malt se distingue par son caractĂšre au single malt, il est assemblĂ© Ă partir de plusieurs whiskies de malt provenant dâune mĂȘme distillerie. De son cĂŽtĂ©, le whisky de grain est produit avec plusieurs cĂ©rĂ©ales du blĂ©, de lâorge, du maĂŻs, du seigle, de lâavoine, existe Ă©galement le Bourbon, un alcool qui contient au moins 51 % de maĂŻs. Le Bourbon est vieilli pendant minimum deux ans dans des fĂ»ts en lire aussi DĂ©couvrez notre sĂ©lection des meilleures tequilas Les prix sont mentionnĂ©s Ă titre indicatif et sont susceptibles d'Ă©voluer. Certains liens sont trackĂ©s et peuvent gĂ©nĂ©rer une commission pour Paris Match. d5cCE.